Source: The Conversation – in French – By Alain d’Astous, Professeur de marketing émérite, HEC Montréal
Les jeux de société qui remportent le plus de succès ne sont pas toujours ceux auxquels on s’attend. Une récente étude isole les critères favoris des joueurs et des joueuses. Certains résultats sont étonnants !
Vous connaissez le scénario : vous êtes invités à souper, les discussions vont bon train et voilà que quelqu’un propose de jouer à un jeu de société. Peut-être êtes-vous ce type de personne ou êtes-vous plutôt le genre qui se dit « hum… pourquoi pas », ou celle qui peste tout bas en allant se verser un autre verre de vin (un double svp !) ?
Karine Gagnon, enseignante au Collège Ahuntsic, et moi, professeur de marketing émérite à HEC Montréal, faisons partie de ceux qui aiment les jeux et l’expérience sociale qu’ils procurent. Mais nous sommes aussi des chercheurs intrigués par ce qui explique l’appréciation d’un jeu de société. Pourquoi tel jeu remporte-t-il un grand succès et tel autre non ? Pour répondre à cette question, nous avons adopté une approche méthodique.
Dans un premier temps, nous avons interrogé des professionnels de l’industrie (créateurs et distributeurs de jeux de société au Québec) ainsi que des joueurs de jeux de société (tous profils confondus : âge, sexe, fréquence et type de jeux joués) dans une démarche exploratoire.
Notre objectif était de dresser une liste des caractéristiques qui peuvent avoir un impact sur l’appréciation d’un jeu de société : compréhensibilité (règles simples, objectifs clairs), divertissement, rythme (durée, temps d’attente), imprévisibilité, pouvoir de décision (influence du hasard), niveau de défi (complexité) et caractère échappatoire (expérience unique).
Une fois cette liste en main, corroborée en partie par diverses opinions qui circulent dans les médias et sur le web ainsi que par quelques études qui ont tenté d’expliquer pourquoi les gens aiment le jeu en général, nous avons mené une enquête auprès d’un échantillon de 169 joueurs adultes choisis de façon probabiliste dans le Grand Montréal. Notre objectif était de vérifier à quel point chacune des caractéristiques mises au jour dans la première étape de cette recherche a un impact significatif sur l’appréciation d’un jeu.
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Sortir du quotidien, se changer les idées, avoir du plaisir
Fondamentalement, les résultats de notre enquête montrent que les raisons premières qui font qu’on apprécie un jeu de société s’apparentent à celles qui font qu’on accepte une invitation à souper : on veut sortir du quotidien, se changer les idées, avoir du plaisir.
En effet, le critère ayant le plus d’impact est la capacité du jeu à faire vivre une expérience hors du commun comme se propulser, l’espace d’un moment, dans la vie d’un valeureux conquérant ou dans l’habit d’une richissime femme d’affaires.
Le deuxième facteur en importance qui explique l’appréciation d’un jeu est son potentiel de divertissement, c’est-à-dire sa capacité à nous faire interagir, rire et argumenter dans un esprit de plaisir collectif. Nos résultats montrent que le niveau d’appréciation est significativement supérieur quand le jeu permet des interactions sociales, par opposition à un jeu qui requiert d’attendre son tour calmement.
Contrastons Rummy et Scrabble, où les interactions sont moins fréquentes, avec des jeux comme Cranium ou Carcassonne, qui sont propices aux échanges et à l’argumentation. Ou encore, considérons le jeu de société Hitster, dont l’immense popularité auprès des amateurs pourrait sans doute être expliquée en partie par ce critère.
Hommes et femmes : des résultats différents
D’autres caractéristiques influencent le niveau d’appréciation d’un jeu de société, mais de façon variable. Ainsi, les surprises et rebondissements vécus au cours d’une partie constituent un élément ayant un impact positif significatif chez les hommes, mais pas auprès des femmes. Nos résultats montrent en effet que les hommes aiment les jeux qui génèrent des situations imprévues, des péripéties.
À titre d’illustration, Cranium est un jeu ayant un tel potentiel étant donné l’imprévisibilité des défis à relever, des changements constants de parcours et des cartes « club » qui risquent à tout moment de générer un affrontement collectif entre les équipes.
Clue est aussi un jeu imprévisible du fait que les personnages ou les objets peuvent être transportés d’une pièce à l’autre et que des indices peuvent être dévoilés à tout moment, bouleversant ainsi le plan des joueurs. L’effet de l’imprévisibilité n’est donc pas observé chez les femmes. De plus, cette différence de genre est la même, quel que soit l’âge de la personne interrogée.
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Contrairement aux croyances des joueurs et des professionnels, le niveau de défi et l’influence du hasard ne sont pas des caractéristiques qui influent de façon significative sur l’appréciation de celui-ci. Par contre, le rythme du jeu est un élément important aux yeux des femmes. Un jeu dynamique et sans temps morts gagne la faveur de celles-ci, mais n’a pas d’impact significatif du point de vue des hommes.
Finalement la clarté et la simplicité des règles n’ont pas eu d’impact significatif sur l’appréciation. Il s’agit toutefois d’un résultat à interpréter prudemment, car les participants connaissaient les tenants et aboutissants des jeux évalués.
Rebondissements, durée, rythme… les formules gagnantes
Ces conclusions ont des implications réelles pour les concepteurs de jeux et les entreprises qui en font la promotion. Il appert que le succès d’un jeu repose sur deux facteurs principaux : sa capacité à nous faire décrocher de la réalité et le niveau de divertissement qu’il génère. Dans une moindre mesure, les jeux qui comportent des rebondissements et des surprises, de durée ni trop longue, ni trop courte, se déroulant avec un bon rythme, sont plus appréciés. Ces éléments peuvent guider la conception et la mise en marché de nouveaux jeux.
Gardons à l’esprit toutefois que notre recherche s’est centrée sur les caractéristiques du jeu. D’autres facteurs peuvent aussi influencer l’appréciation, comme les relations entre les coéquipiers. Ainsi, dans le volet qualitatif de la recherche, quelques joueurs ont mentionné la coopération et la rivalité pour décrire ce qu’ils aimaient ou n’aimaient pas d’un jeu de société.
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Toutefois, puisque cela était souvent associé aux interactions entre les joueurs, nous avons traité ce facteur sous l’angle du divertissement. Dans les entrevues individuelles, quelques joueurs ont aussi souligné l’importance d’être à l’aise avec les personnes avec qui elles jouent (degré de familiarité des joueurs entre eux). Cependant, nous n’avons pas exploré cette variable d’un point de vue quantitatif à cause de son caractère ponctuel et situationnel.
Enfin, il est possible que l’appréciation d’un jeu de société soit relative, que celle-ci repose non seulement sur ses attributs, mais aussi sur les comparaisons qu’on peut faire avec d’autres jeux. En ce sens, un facteur à considérer dans les recherches futures est le niveau de connaissance que les joueurs ont des jeux de société en général.
Alain d’Astous ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Monopoly, Hitster, Cranium… Qu’est-ce qui explique le succès d’un jeu de société ? – https://theconversation.com/monopoly-hitster-cranium-quest-ce-qui-explique-le-succes-dun-jeu-de-societe-284234
