Source: The Conversation – in French – By Yoann Bazin, Professeur, Université Paris Nanterre
Dénonçant les pratiques « hors cadre » des entreprises, les lanceurs d’alerte mettent en péril leur carrière professionnelle. Et s’ils devenaient enseignants dans les business schools ? Avant de prendre la parole, ils ont pu observer le fonctionnement et certains dysfonctionnements des entreprises, un savoir qui pourrait profiter aux étudiants.
En 2021, Athol Williams, ancien associé du cabinet de conseil Bain & Company, témoigne devant la Commission Zondo en Afrique du Sud. Il révèle comment son employeur a participé à l’affaiblissement délibéré de l’administration fiscale du pays afin de faciliter la corruption à grande échelle – ce qu’il appellera plus tard une « capture de l’État ». Son témoignage est décisif : Bain sera par la suite banni des marchés publics pendant dix ans en Afrique du Sud, et pendant trois ans du Royaume-Uni.
Le prix payé par Williams pour cet acte de courage civique est vertigineux. Il perd son poste, ses revenus, ses réseaux professionnels. Ne se sentant plus en sécurité, il quitte son pays, sa famille, tout ce qu’il a construit. Depuis l’Angleterre où il vit en exil, il confie dans son livre ne pas savoir s’il pourra un jour rentrer chez lui. Le cas de Williams illustre ce que la littérature scientifique documente depuis des décennies : lancer l’alerte sur une entreprise, c’est souvent signer son propre arrêt de mort professionnel.
Le récent rapport du Défenseur des droits sur le sujet « souligne la persistance des représailles subies » et insiste « sur la nécessité de garantir aux lanceurs d’alerte des soutiens financiers et psychologiques effectifs ». Face à cet exil professionnel, nous défendons ici la thèse que les business schools ont une responsabilité à assumer.
À lire aussi :
Éthique et MBA : Enquête sur les valeurs des étudiants en management
Un exil professionnel
Les études académiques sur les lanceurs d’alerte sont sans appel. Après avoir signalé des comportements illégaux ou contraires à l’éthique dans leur organisation, les représailles prennent des formes multiples : avertissements, rétrogradations, intimidations, mises au placard, licenciements. Mais au-delà de la perte d’emploi immédiate, c’est toute une trajectoire professionnelle qui s’effondre. Dans la plupart des cas, les lanceurs d’alerte sont dans l’incapacité de retrouver un emploi stable pendant des années – et presque jamais dans leur secteur d’activité.
Ce n’est plus seulement un licenciement, c’est un exil. Un exil professionnel, social, et parfois même géographique. Comme Athol Williams qui ne retrouvera jamais un poste de consultant malgré une brillante carrière dans le secteur, ou comme d’autres avant lui – Antoine Deltour, qui révéla le scandale LuxLeaks des pratiques d’optimisation fiscale, ou encore les lanceurs d’alerte de Boeing qui dénoncèrent les défaillances mortelles du 737 Max.
Il est tentant de reporter sur la société dans son ensemble la responsabilité de soutenir ces personnes. Des lois existent, comme la directive européenne de 2019, sur la protection des lanceurs d’alerte. Mais comme le souligne un rapport de l’International Bar Association, ces dispositifs restent souvent insuffisants, mal appliqués et incapables de résoudre le problème fondamental : retrouver un emploi après avoir lancé l’alerte.
Une responsabilité spécifique des business schools
Si les lanceurs d’alerte qui dénoncent des institutions publiques (un Snowden, un Ellsberg) peuvent légitimement attendre un soutien de la société et de ses institutions démocratiques, ceux qui s’attaquent à des entités privées se retrouvent dans une situation différente. Leurs adversaires sont souvent des entreprises riches, capables de mobiliser d’importants moyens juridiques et médiatiques contre eux. Et leur exil s’opère en général dans un relatif silence en dépit de leur contribution à l’assainissement éthique et légal du monde des affaires.
Qui, dès lors, pourrait porter une responsabilité particulière à leur égard ? Nous défendons la thèse que les business schools font partie des acteurs qui ne peuvent pas se défausser. Pourquoi ? Parce qu’en tant qu’institutions de formation au management, elles sont profondément impliquées dans la production des normes, des valeurs et des pratiques du monde des affaires. Elles prétendent préparer les dirigeants et managers qui peuplent ces organisations où des comportements illicites prospèrent parfois. Conscientes de leur position et de leur image, elles prêchent d’ailleurs l’intégrité, la responsabilité sociale, le leadership éthique.
En effet, une étude récente portant sur 841 écoles de commerce accréditées dans le monde révèle que les expressions « intégrité » et « responsabilité sociale » figurent des centaines de fois dans leurs documents officiels. Mais quand ces institutions ont-elles concrètement offert un emploi stable à quelqu’un dont la vie entière a été sacrifiée au nom de ces valeurs qu’elles prétendent défendre ?
L’hospitalité comme acte éthique
Pour penser ce que pourrait être un soutien concret, nous nous sommes appuyés pour un article paru dans la revue Organization sur trois figures philosophiques majeures. Hannah Arendt, qui connaissait personnellement l’exil, rappelle que défendre abstraitement les droits de quelqu’un ne suffit pas : il faut lui offrir un statut formel, une appartenance concrète. Pour les individus, c’est la citoyenneté. Pour les entreprises, c’est l’emploi.
Emmanuel Kant nous offre une conception de l’hospitalité comme devoir d’accueil temporaire : ne pas traiter l’étranger comme un ennemi, mais plutôt lui permettre de trouver refuge le temps de se reconstruire. Cependant, dans la perspective kantienne, cette hospitalité reste conditionnelle, et donc insuffisante selon nous.
C’est Jacques Derrida qui pousse le raisonnement le plus loin (comme souvent). L’hospitalité véritable, nous dit-il, n’est pas le fruit d’un calcul rationnel. Elle implique d’ouvrir sa maison à l’autre sans lui imposer de condition de réciprocité, en l’accueillant dans sa singularité. Et surtout, elle transforme l’hôte autant que l’invité : accueillir un lanceur d’alerte, c’est aussi accepter que sa présence bouscule certitudes et habitudes institutionnelles.
Des postes existent déjà
Notre proposition est concrète. De nombreuses business schools disposent d’un outil qui colle parfaitement à cette mission : les postes de « Professor of Practice », les fameux praticiens. Ces postes, qui existent déjà dans une majorité de grandes institutions (INSEAD, ESSEC, EM Lyon, IESEG en France ; NYU Stern, Wharton, Columbia aux États-Unis ; de nombreuses universités britanniques) ont précisément été conçus pour accueillir des professionnels expérimentés qui partagent leur expertise avec les étudiants. Ils ne requièrent pas nécessairement d’avoir un doctorat. Ni de publications académiques.
Imaginez Athol Williams – ancien associé d’un grand cabinet de conseil international, auteur, conférencier, et lanceur d’alerte – comme professeur praticien dans une école de commerce. Il incarnerait, de façon vivante et irréfutable, les valeurs d’intégrité et de responsabilité que ces institutions se targuent d’enseigner. Tout ça n’est pas une fiction philosophique : Il est depuis l’année dernière le directeur académique de l’Oxford Advanced Management and Leadership Programme de la Said Business School. Le lanceur d’alerte de Citigroup, Richard Bowen, a suivi un chemin similaire au sein de l’Université du Texas, et Frances Haugen, la lanceuse d’alerte de Facebook, travaille aujourd’hui au Centre sur les médias, la technologie et la démocratie de l’Université McGill.
Les initiatives existent. Il s’agit maintenant de les généraliser, de les penser comme politique institutionnelle et non comme des exceptions dues au hasard ou au courage personnel d’un doyen ou d’une équipe.
Au-delà de la façade
Certains objecteront que cette proposition est naïve, voire complice d’un système défaillant. D’autres la réduiront à un calcul réputationnel – recruter un lanceur d’alerte pour en faire un argument marketing. Ces risques sont réels. Mais dans son provocant Shut down the business school Martin Parker nous rappelle que si les portes des institutions sont construites pour tenir des gens à l’extérieur, elles peuvent aussi s’entrouvrir.
La question n’est pas de savoir si les business schools peuvent changer le monde. La question est plus modeste, et plus urgente : peuvent-elles, a minima, offrir un refuge concret à ceux qui ont tout risqué pour défendre les valeurs qu’elles prétendent incarner ? Et peut-être pourront-elles, comme le dit Derrida, se laisser transformer par cet accueil. C’est en tout cas ce que nous leur souhaitons.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Lanceurs d’alerte en exil : pourquoi les business schools ont une responsabilité à assumer – https://theconversation.com/lanceurs-dalerte-en-exil-pourquoi-les-business-schools-ont-une-responsabilite-a-assumer-284740
