Source: The Conversation – in French – By Jonathan Munemo, Professor of Economics, Salisbury University
La perturbation prolongée du trafic maritime dans le détroit d’Ormuz a mis en évidence la vulnérabilité des économies africaines face aux chocs géopolitiques. Les prix des carburants sont restés élevés, mettant à rude épreuve les économies qui dépendent fortement des importations de pétrole en provenance du Moyen-Orient. C’est le cas notamment de l’Éthiopie, du Kenya, du Mozambique, de l’Afrique du Sud, de la Tanzanie et de l’Ouganda.
Cette vulnérabilité met également en péril les efforts du continent pour sortir de la pauvreté grâce à ce que les économistes appellent la transformation structurelle. Il s’agit de faire passer les travailleurs d’activités à faible productivité, telles que l’agriculture de subsistance, vers des emplois plus productifs dans l’industrie manufacturière et les services modernes.
Le continent n’a jamais pleinement participé à la vague d’industrialisation axée sur l’exportation qui a transformé l’Asie de l’Est à partir des années 1960. Et aujourd’hui, les ambitions d’industrialisation de l’Afrique sont devenues encore plus difficiles à concrétiser, alors que les rivalités géopolitiques, la fragmentation des chaînes d’approvisionnement et l’intelligence artificielle redessinent l’économie mondiale.
En tant qu’économiste ayant écrit sur la manière dont l’utilisation du commerce mondial comme arme affecte les économies africaines, je pense que la transformation structurelle reste d’actualité. Mais elle doit être repensée autour de quatre priorités :
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des marchés plus vastes
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une alimentation électrique fiable
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les avantages comparatifs de l’Afrique
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l’agriculture.
Pourquoi l’ancien modèle fonctionnait
Le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, la Chine et le Vietnam se sont tous industrialisés à peu près de la même manière. Ils ont développé leurs exportations de produits manufacturés à forte intensité de main-d’œuvre, tels que les vêtements, les chaussures, les meubles et l’électronique. Ces industries ont créé des millions d’emplois pour des travailleurs ayant un niveau d’éducation formelle limité, tout en développant progressivement des capacités technologiques, des entreprises performantes et des réseaux logistiques efficaces.
Ce qui a rendu cela possible, c’est un système commercial mondial relativement stable. Les barrières commerciales ont globalement disparu, la demande de produits manufacturés s’est accrue et les pays riches se sont progressivement détournés des industries à bas salaires à mesure que les revenus augmentaient. Les gouvernements ont pu se concentrer sur l’amélioration de leur compétitivité car les règles du commerce international étaient relativement prévisibles.
L’Afrique n’a jamais pleinement tiré parti de cette opportunité. L’industrie manufacturière ne représente qu’environ 10 % du PIB en Afrique subsaharienne, contre environ 22 % en Asie de l’Est et dans le Pacifique. La part du continent dans l’industrie manufacturière mondiale est passée d’environ 3 % dans les années 1970 à moins de 2 % aujourd’hui.
Le continent a eu du mal à développer une industrie manufacturière compétitive à l’échelle internationale, même lorsque l’environnement commercial mondial était relativement ouvert. Plusieurs facteurs l’ont freiné :
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un approvisionnement électrique peu fiable
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des coûts de transport et de logistique élevés
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des marchés intérieurs restreints et fragmentés
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de faibles capacités industrielles
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un accès limité au financement
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des politiques publiques imprévisibles.
En conséquence, de nombreuses économies sont restées dépendantes des exportations de matières premières tout en important la plupart des produits manufacturés.
Ces contraintes de longue date n’ont pas disparu. Au contraire, l’Afrique est désormais confrontée à un double défi. Elle doit surmonter les obstacles structurels qui ont empêché le modèle traditionnel de développement axé sur l’industrie manufacturière de décoller par le passé, et s’adapter à une économie mondiale qui a radicalement changé. Ce défi ne rend pas la transformation structurelle impossible. Il signifie simplement que l’ancien modèle ne fonctionnera plus.
Quatre changements ont boulversé les règles du jeu
Le premier changement est que le commerce lui-même est devenu un outil géopolitique. Les pays recourent aux contrôles à l’exportation, aux sanctions financières et au contrôle des technologies stratégiques pour atteindre leurs objectifs de sécurité nationale. Les perturbations dans le détroit d’Ormuz en sont une illustration.
Le deuxième changement est que l’industrie manufacturière ne peut plus créer autant d’emplois qu’auparavant. L’automatisation a réduit la demande d’emplois peu qualifiés dans les usines, qui employaient autrefois des millions de travailleurs.
C’est un enjeu majeur, car, d’ici 2030, l’Afrique subsaharienne devrait représenter environ la moitié de tous les nouveaux arrivants sur le marché du travail mondial. Cela représente environ 15 millions de jeunes chaque année. Pour créer des emplois productifs, il faudra miser sur la croissance dans l’industrie manufacturière, les services modernes et une agriculture à plus forte valeur ajoutée, plutôt que de compter uniquement sur les usines.
Troisièmement, la Chine est restée compétitive dans l’industrie manufacturière à forte intensité de main-d’œuvre. La hausse des salaires avait conduit de nombreux économistes à s’attendre à ce que la production de vêtements, de textiles et de chaussures se délocalise vers des pays à faibles revenus. Au lieu de cela, la Chine domine toujours. Il est donc beaucoup plus difficile pour les producteurs africains de pénétrer les secteurs qui ont servi de points d’entrée aux pays industrialisés plus tôt.
Le quatrième changement concerne l’intelligence artificielle. L’IA est en train de devenir une technologie à usage général capable d’aider les économies à réorienter la main-d’œuvre et les capitaux vers des activités plus productives. Par exemple :
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Les outils basés sur l’IA peuvent aider les agriculteurs à prendre de meilleures décisions concernant la météo, les ravageurs, l’utilisation des intrants et les prix du marché.
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Les entreprises peuvent utiliser l’IA pour réduire leurs coûts, améliorer la qualité et s’intégrer dans les chaînes de valeur régionales et mondiales.
Comment les gouvernements devraient réagir
Le continent africain a encore besoin de millions d’emplois mieux rémunérés et d’une productivité bien plus élevée pour réduire la pauvreté et améliorer le niveau de vie. Ce qui a changé, c’est la voie à suivre pour atteindre ces objectifs.
Premièrement, il faut viser la sécurité économique collectivement et non pays par pays. La transformation structurelle exige que les entreprises investissent dans de nouvelles industries. Or, elles sont moins enclines à le faire si les marchés d’exportation sont incertains ou si les chaînes d’approvisionnement sont facilement perturbées. Un marché intégré plus vaste peut réduire ces risques.
Agir ensemble confère également aux pays africains un plus grand pouvoir de négociation, alors que les États-Unis, la Chine et les pays du Golfe se livrent à une concurrence pour investir dans les infrastructures numériques et physiques du continent. La mise en œuvre complète de la Zone de libre-échange continentale africaine est plus urgente que jamais.
Deuxièmement, investir dans l’électricité. C’est le fondement tant de l’industrialisation que de l’économie numérique. L’industrie manufacturière, les services numériques et les secteurs reposant sur l’intelligence artificielle ne peuvent se développer sans un approvisionnement électrique fiable. Pourtant, l’électricité reste l’un des principaux freins. En Afrique subsaharienne, 78 % des entreprises subissent des coupures de courant régulières. En conséquence, elles perdent en moyenne 8,4 % de leur chiffre d’affaires annuel, contre une moyenne mondiale de 5,2 %. Au Nigeria, 86 % des entreprises possèdent ou partagent un groupe électrogène. Au Kenya, ce chiffre est de 65 % ; en Afrique du Sud, de 63 %.
Cette dépendance vis-à-vis des groupes électrogènes diesel accroît la dépendance vis-à-vis des importations de carburant : un point faible.
Troisièmement, il faut se positionner là où l’Afrique dispose de véritables avantages comparatifs : les industries liées aux ressources naturelles et aux marchés intérieurs en pleine croissance. En voici quelques exemples :
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la transformation agricole
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les matériaux de construction
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la fabrication de produits pharmaceutiques.
Enfin, il faut reconnaître que l’agriculture est au cœur de la transformation structurelle, et qu’elle n’en est pas distincte. Près de la moitié de la main-d’œuvre de l’Afrique subsaharienne est employée dans l’agriculture. Une productivité agricole plus élevée augmente les revenus ruraux, libère de la main-d’œuvre pour des activités productives et crée une demande pour l’industrie manufacturière et les services.
L’IA peut accélérer ce processus en aidant les agriculteurs.
Les pays qui parviendront à relier ces nouvelles réalités à l’objectif de longue date consistant à réorienter la main-d’œuvre et les ressources vers des activités à plus forte productivité seront les mieux placés pour parvenir à une croissance durable et inclusive.
Jonathan Munemo does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
– ref. Le monde a changé : les pays africains doivent repenser leur modèle de croissance économique – https://theconversation.com/le-monde-a-change-les-pays-africains-doivent-repenser-leur-modele-de-croissance-economique-289439
