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Prunier ou abricotier ? Le marmottier, un arbre fruitier qui brouille les pistes

Prunier ou abricotier ? Le marmottier, un arbre fruitier qui brouille les pistes

Source: The Conversation – in French – By Tiphaine Bacot, Enseignante-chercheuse contractuelle en génétique, Inrae

Marmottier (_Prunus brigantina_) dans les Alpes françaises, en 2017. Stéphane Decroocq, Fourni par l’auteur


L’ESSENTIEL

  • Prunus brigantina est un arbre fruitier sauvage que l’on retrouve en altitude dans les Alpes et que la science a longtemps hésité à rattacher soit aux pruniers, soit aux abricotiers.

  • Le nom « marmottier », l’une des nombreuses dénominations données à cet arbre, vient de ses fruits, appelés « marmottes » par certaines populations locales.

  • Il y a urgence à protéger la diversité génétique du marmottier, robuste et résistant à la sécheresse. Introduire ses gènes dans les fruitiers cultivés pourrait les aider à devenir plus résilients face au changement climatique.


Cet arbre alpin rare et discret, quasiment inconnu du grand public, est l’un des fruitiers les plus hauts d’Europe. Longtemps mal classé au plan taxonomique, Prunus brigantina, également appelé « marmottier » (et bien d’autres noms, comme on le verra plus bas), intéresse désormais à la fois les botanistes, les généticiens, les conservateurs et les sélectionneurs.

Cette espèce particulièrement résiliente pourrait en effet s’avérer précieuse pour améliorer les vergers de demain et les aider à faire face à la sécheresse et à l’appauvrissement des sols. C’est ce que suggèrent les dernières études scientifiques, qui se sont appuyées sur la génétique pour reconstituer l’histoire évolutive de ce fruitier dont l’arbre généalogique a longtemps tenu du casse-tête. État des lieux.

Carte d’identité d’un arbre montagnard unique

Véritable champion des hautes altitudes, Prunus brigantina (ou Prunus brigantiaca) pousse exclusivement dans les Alpes du Sud françaises et le Piémont italien. On le rencontre jusqu’à plus de 1 900 mètres d’altitude, ce qui le place sur le podium des fruitiers sauvages les plus hauts d’Europe.

Localement, l’espèce peut être appelée de plusieurs façons : « marmottier » – en référence à la « marmotte », le nom alpin de son fruit – ou « afatoulier » – dérivé de l’occitan alpin afatoule. On l’appelle encore « prunier » ou « abricotier de Briançon ».

Cette espèce est endémique de cette région : elle n’existe de façon naturelle nulle part ailleurs dans le monde. Son nom scientifique fait référence à Briançon (Brigantium à l’époque romaine), dans le département des Hautes-Alpes, où l’espèce a été décrite pour la première fois en 1786 dans l’Histoire des plantes du Dauphiné, du médecin et botaniste français Dominique Villars.

Ce fruitier sauvage est une espèce particulièrement rustique, qui tolère des conditions écologiques difficiles. Il se développe dans des milieux secs et ensoleillés, au sein de fourrés clairsemés et de versants rocheux des montagnes.

Adapté aux conditions exigeantes de l’étage montagnard, il n’a jamais été un arbre de verger. En revanche, son port buissonnant et ses rameaux épineux en font un excellent arbuste de haies, autrefois utilisé pour délimiter les parcelles et contenir les troupeaux lors de la transhumance.




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Et les marmottes dans tout ça ?

On l’a vu, le nom « marmottier » fait référence à la « marmotte », l’un des noms donnés à son petit fruit jaune. Ce fruit, plutôt acide et très peu sucré, a parfois été transformé en confiture. Mais c’est surtout son amande qui a été exploitée : on en extrayait une huile réputée pour ses usages alimentaires et médicinaux (un remède contre la colique, notamment).

Très recherchée dans les Alpes malgré un rendement extrêmement faible – il fallait environ 10 000 amandons pour produire un litre d’huile –, cette huile pouvait se vendre à un prix trois fois supérieur à celui de l’huile d’olive et deux fois à celui de l’huile de noix.

Les marmottes, fruits d’un marmottier, arbre fruitier poussant dans les Alpes françaises.
Stéphane Decroocq, Fourni par l’auteur

Faiblement dosée en acide cyanhydrique, cette huile pouvait également être utilisée pour la consommation alimentaire en petite quantité. Bien que le fruit s’appelle marmottier, le botaniste Dominique Villars donna à son huile le nom d’« huile de marmote » (avec un seul t afin de la distinguer de la véritable huile de marmotte obtenue à partir de la graisse de l’animal).




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Un casse-tête généalogique enfin résolu

Les nombreux noms différents donnés à cet arbre fruitier traduisent le flou qui existe de longue date autour de sa classification taxonomique au sein du genre Prunus, qui réunit les arbres à fruits à noyau.

Plus précisément, il fait partie du sous-genre Prunophora, aux côtés des pruniers et des abricotiers, un groupe d’espèces toutes originaires de l’hémisphère Nord. Sur la base de ses attributs morphologiques, il fut longtemps classé dans la section abricotiers, dont il est le seul représentant à l’état sauvage en Europe.

Mais les données génétiques racontent une histoire plus nuancée. Plusieurs études récentes ont comparé différentes espèces apparentées aux abricotiers et aux pruniers et ne s’accordent pas toutes sur la taxonomie de P. brigantina.

Carte des individus de P. brigantina collectés dans les Alpes du Sud françaises dans le cadre de l’étude de Liu et al. 2021. Les individus sont représentés par des points dont les couleurs correspondent aux trois groupes génétiques identifiés. Les noms en italique font référence aux trois parcs naturels du sud-est des Alpes françaises dont ces groupes génétiques sont issus.
Fourni par l’auteur
  • Une analyse de 71 individus sauvages de P. brigantina publiée en 2021 (à laquelle l’Inrae a participé), s’appuyant sur certains marqueurs génétiques spécifiques, a identifié trois groupes génétiques distincts et suggère que l’espèce appartient à la section Armeniaca (abricotier), en accord avec sa classification historique.

  • D’autres études (notamment publiées en 2019 et en 2021), réalisées sur la base des séquences de génome complet, suggèrent de leur côté que P. brigantina est une espèce bien distincte de la section Armeniaca ; autrement dit qu’il ne s’agirait pas d’un abricotier.

Prunier ou abricotier ? Les « marmottes » (fruits du marmottier), dépourvues de duvet, évoquent davantage des prunes que des abricots (pourvus d’un duvet), ici en photographie.

En 2026, une étude phylogénétique plus large, à l’échelle du genre Prunus, incluant des espèces plus éloignées au plan taxonomique de P. brigantina, a attribué le marmottier à la section Prunus (prunier), et non plus à la section Armeniaca (abricotier).

Cette nouvelle classification est d’ailleurs en accord avec son apparence : le marmottier ressemble davantage à un prunier, notamment par ses fruits à peau lisse et les structures qui les portent, dépourvus du duvet typique des abricots.




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Les leçons du marmottier pour aider les vergers face aux changements climatiques

Dans le cadre d’une initiative internationale de caractérisation de la biodiversité européenne, un génome de référence de P. brigantina, a été assemblé et annoté par le Genoscope, en collaboration avec l’Inrae.

Les études précédentes s’appuyaient sur des sections de génome ou des marqueurs génétiques isolés, non sur le génome complet de l’arbre. Le décryptage de celui-ci va nous permettre de repérer les régions génomiques que le marmottier partage avec ses plus proches cousins, pruniers. C’est en comparant ces zones partagées que nous pourrons reconstituer l’arbre généalogique des pruniers et comprendre un peu mieux l’origine du marmottier, tout en ciblant des gènes d’intérêt en lien avec sa résilience ou ses qualités naturelles.

Le génome de cet arbre sauvage pourrait bien s’avérer précieux pour assurer l’avenir de nos vergers face au changement climatique. En effet, il constitue un réservoir de gènes pour assurer la robustesse des espèces cultivées. Au fil de la domestication, nos fruits modernes ont souvent perdu une partie de leur bagage génétique. Or les cousins sauvages, eux, ont conservé ces gènes oubliés.

Cousin de la prune européenne et de la prune américano-japonaise, le marmottier s’est adapté aux conditions extrêmes des montagnes, s’épanouissant sur des sols pauvres et dans des milieux très secs. Cette robustesse naturelle représente une mine d’or. En puisant dans ce réservoir de diversité génétique, les chercheurs espèrent créer des variétés de pruniers plus résilientes, mieux armées pour faire face au changement climatique tout en se passant d’arrosage intensif et de traitement chimique.

Mais, aujourd’hui, les populations de marmottiers sont fragilisées. Sous l’effet des activités humaines, du surpâturage et du développement des pistes de ski en hiver, son habitat est fragmenté, isolant les arbres les uns des autres. Le marmottier ne pousse désormais plus que dans des zones de plus en plus localisées (dans le Queyras, le Mercantour et les Écrins, notamment), dont il est urgent, pour la sauvegarde de l’espèce, de protéger les trois populations génétiquement distinctes.




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Préserver la diversité des fruitiers sauvages dans des vergers de conservation

Pour sauver ce patrimoine unique et éviter que sa diversité génétique ne disparaisse sur le terrain, les scientifiques ont trouvé la parade : les vergers conservatoires.

Individus de P. brigantina dans un verger conservatoire du Centre de ressource biologique (CRB) Prunus de l’Inrae, abritant également d’autres espèces apparentées.
Marine Delmas, Fourni par l’auteur

Le principe ? Recueillir et cultiver des arbres hors de leur milieu naturel, pour les mettre à l’abri. Dans cette optique, une équipe de chercheurs de l’Inrae a déjà sélectionné une petite quarantaine d’individus stratégiques. Cette mini-collection a été pensée pour regrouper et sauvegarder, à elle seule, l’ensemble de la diversité génétique connue de l’espèce.

Protéger cette espèce, ce n’est pas seulement préserver un arbre rare et unique en France : c’est garder une bibliothèque de gènes disponibles pour la recherche et, peut-être, pour les vergers de demain. Derrière un arbre de montagne discret se cache une question très actuelle, celle de la manière dont on protège et valorise la diversité sauvage pour mieux préparer les vergers de demain.

Véronique Decroocq a reçu des financements de l’agence nationale de la recherche (ANR), du programme PRIMA (le Partenariat pour la recherche et l’innovation dans la région méditerranéenne) (projet FREECLIMB) et de la commission européenne.(programme Horizon Europe, projet FRUITDIV).

Marine Delmas et Tiphaine Bacot ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Prunier ou abricotier ? Le marmottier, un arbre fruitier qui brouille les pistes – https://theconversation.com/prunier-ou-abricotier-le-marmottier-un-arbre-fruitier-qui-brouille-les-pistes-289624

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