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Pourquoi les prix alimentaires ne baissent-ils pas immédiatement avec ceux de l’énergie ?

Pourquoi les prix alimentaires ne baissent-ils pas immédiatement avec ceux de l’énergie ?

Source: The Conversation – in French – By Cynthia Tabet, Docteur et chercheuse en Économie, Enseignante et référente pédagogique, Faculté Jean Monnet (Droit, Économie, Management), Université Paris-Saclay, Université Paris-Saclay


L’ESSENTIEL

  • En cette rentrée scolaire et en début de campagne présidentielle disputée, la question de l’inflation revient en force.

  • Si la flambée du coût de l’énergie explique la hausse des prix alimentaires, pourquoi ceux-ci ne baissent-ils pas quand le prix du pétrole recule ?

  • Loin d’être mécanique, la transmission de la hausse des prix d’un secteur à l’autre emprunte des voies multiples qui rendent l’impact d’une baisse incertain.


À partir de 2021, la reprise économique mondiale, puis les tensions logistiques et l’invasion de l’Ukraine par la Russie ont fait grimper en flèche les cours de l’énergie et de nombreuses matières premières agricoles. Beaucoup de consommateurs ont alors attendu que la baisse ultérieure de ces mêmes cours se traduise vite par un allègement de leur ticket de caisse. Elle a mis plus de temps qu’on ne l’imaginait. Pourquoi ?

Un décalage qui saute aux yeux

Le constat, d’abord. En moyenne annuelle, les prix de l’énergie bondissent de 23,1 % en 2022 en France, contre 6,8 % pour l’alimentation. En 2023, la tendance s’inverse : l’énergie ralentit à 5,6 %, mais l’alimentation, elle, accélère à 11,8 %.

Il faut attendre 2024 pour que les deux séries reviennent à des rythmes comparables (respectivement 2,3 % et 1,4 %), et 2025 pour voir l’énergie reculer (– 5,6 %) pendant que les prix alimentaires progressent encore, certes plus modestement (+ 1,2 %).




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Autrement dit, la transmission du choc énergétique aux prix alimentaires est progressive. Elle peut se poursuivre alors même que les prix de l’énergie et des matières premières ont déjà commencé à ralentir. Ce décalage n’est pas propre au marché français. Il résulte du temps nécessaire au choc pour parcourir les différents maillons de la chaîne logistique alimentaire.

Graphique. Variations annuelles moyennes des prix de l’énergie et de l’alimentation en France

Le voyage d’un choc énergétique, de la ferme au rayon

L’énergie n’est pas seulement ce que l’on paie à la pompe ou sur sa facture de chauffage ; elle est un intrant omniprésent dans la production alimentaire. Le gaz sert à fabriquer les engrais azotés. Le pétrole fait tourner les tracteurs et les camions. L’électricité chauffe les serres, alimente les chambres froides, fait fonctionner les usines de transformation.

L’énergie pèse directement sur les coûts du secteur alimentaire : selon l’Insee, une hausse de 1 % de son coût entraîne en moyenne une hausse d’environ 0,28 % des prix de production dans l’industrie alimentaire. Son poids dans le prix payé par le consommateur varie toutefois selon les produits et les étapes de la chaîne de production.

Entre la hausse du prix du gaz et celle du paquet de pâtes s’intercalent une succession d’étapes : les achats d’engrais et de carburant par les agriculteurs, la renégociation des contrats d’énergie par les industriels, la transformation, le stockage, le transport, puis les négociations commerciales avec la distribution.

Chacune de ces étapes introduit un délai, et peut amplifier ou au contraire amortir le choc initial.

Trois raisons à la lenteur du reflux

Pourquoi la baisse des coûts met-elle tant de temps à se voir en rayon ? Trois mécanismes se combinent.

Le premier tient à la rigidité des prix à court terme. Une entreprise qui a acheté sa matière première plusieurs mois plus tôt, ou signé un contrat d’électricité à prix fixe, continue de subir un coût élevé bien après que les cours ont baissé. La modification des prix représente un coût pour les entreprises. Elles peuvent donc attendre de vérifier si une variation des coûts sera durable avant de l’intégrer à leurs tarifs.

Le deuxième tient à l’étalement de la transmission dans le temps. Une étude récente de l’Insee sur la transmission des coûts agricoles aux prix de vente des industriels de l’agroalimentaire montre que les ajustements de prix peuvent s’étaler sur cinq trimestres lorsque les produits sont vendus aux distributeurs, contre trois trimestres lorsqu’ils sont destinés à d’autres industriels. La production agricole, la transformation, le transport et la distribution réagissent successivement, et non simultanément.

Le troisième tient au fait que tous les coûts ne bougent pas en même temps. Le prix du blé peut reculer pendant que les salaires, les loyers, les emballages ou les assurances restent élevés. Et un cours redescendu depuis son pic peut malgré tout rester largement au-dessus de son niveau d’avant-crise. La baisse d’un seul intrant ne suffit donc pas à faire baisser le coût de production dans son ensemble.

Ralentissement de l’inflation ne veut pas dire baisse des prix

Il y a ici une confusion fréquente, et elle mérite d’être clarifiée avec des chiffres simples. Quand l’inflation alimentaire passe de 1,5 % à 1 %, les prix ne baissent pas : ils continuent d’augmenter, mais beaucoup plus lentement. Pour qu’ils reculent réellement, il faudrait une inflation négative, ce que l’on appelle la déflation.




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Prenons un panier de courses à 100 euros. Une hausse de 15 % le porte à 115 euros. S’il augmente encore de 1 %, il atteint 116,15 euros. L’inflation a fortement ralenti, mais le niveau des prix, lui, a continué de grimper. Même une baisse ultérieure de 5 % ne le ramènerait qu’à 110,34 euros, encore plus de 10 % au-dessus de son niveau de départ. Pour revenir aux 100 euros initiaux depuis 116,15 euros, il faudrait une baisse d’environ 14 %.

C’est toute la différence entre désinflation et déflation :

  • la première désigne un ralentissement de la hausse des prix,

  • la seconde correspond à une diminution de leur niveau général.

Même une période de déflation ne garantit toutefois pas un retour aux prix d’avant-crise. Et c’est précisément cette confusion qui alimente le sentiment, largement partagé, que « les prix ne redescendent jamais ». C’est bien le rythme de leur hausse, et non leur niveau, qui a ralenti.

Les marges expliquent-elles vraiment tout ?

Face à ce constat, la tentation est grande de désigner les marges des entreprises comme seule explication. La réalité est plus nuancée.

Selon les estimations de l’Insee, les marges unitaires des industries agroalimentaires se sont redressées en 2022, après s’être comprimées en 2021. À l’inverse, celles du commerce se sont plutôt réduites entre la fin de 2021 et la fin de 2022. Les marges n’ont donc pas évolué uniformément le long de la chaîne alimentaire : elles ont pu amplifier la hausse à certains étages et l’atténuer à d’autres.

Sénat, 2026.

Le maintien de prix élevés s’explique donc par un ensemble de facteurs qui se superposent : des coûts encore élevés, des contrats signés avant le reflux des cours, l’écoulement progressif des stocks, le temps des négociations commerciales, et, ponctuellement, une reconstitution des marges.

Ce que le ticket de caisse garde en mémoire

Le choc énergétique de 2021-2022 ne s’est jamais limité à la facture de gaz ou au plein d’essence : il s’est diffusé, étape après étape, jusque dans le prix des engrais, la production agricole, la transformation industrielle, le stockage et le transport. Sa décrue doit, elle aussi, parcourir cette chaîne en sens inverse, sans pour autant se transmettre avec la même vitesse ni la même intensité.

Le ticket de caisse garde ainsi la mémoire des chocs passés bien après que ceux-ci ont reflué à la source. Le ralentissement de l’inflation est une réelle amélioration, mais il ne restitue pas mécaniquement le pouvoir d’achat perdu. Les prix peuvent cesser d’augmenter rapidement tout en demeurant durablement supérieurs à leur niveau d’avant-crise.

Ce n’est donc pas parce que le choc énergétique est passé que ses effets ont disparu : une partie de ce choc reste inscrite dans les prix que nous payons aujourd’hui.

Cynthia Tabet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi les prix alimentaires ne baissent-ils pas immédiatement avec ceux de l’énergie ? – https://theconversation.com/pourquoi-les-prix-alimentaires-ne-baissent-ils-pas-immediatement-avec-ceux-de-lenergie-289523

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