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Assurés, mais pas couverts contre certaines catastrophes naturelles, ce que nous enseignent les leçons tirées des incendies en Gironde

Assurés, mais pas couverts contre certaines catastrophes naturelles, ce que nous enseignent les leçons tirées des incendies en Gironde

Source: The Conversation – in French – By Jean-Louis Bertrand, Professeur de Finance, ESSCA School of Management


L’ESSENTIEL

  • Les incendies de l’été 2026 ne relèvent pas du régime CatNat et font peser un risque sur les particuliers et les assureurs privés.

  • Si l’assurance indemnise les dommages matériels, elle ne couvre pas encore les pertes d’activité pour 15 000 entreprises girondines.

  • Le spectre d’une augmentation des primes, d’une réduction des garanties et de l’arrêt de couverture de certains risques est à craindre. Une seule solution : l’adaptation.


Le bâtiment de Bénédicte Baggio, interviewée par l’AFP, n’a pas brûlé. C’est précisément pour cela qu’elle ne sera probablement pas indemnisée. Cogérante d’un fumoir artisanal à Lège-Cap-Ferret (Gironde), elle a vu les flammes s’arrêter avant son établissement. Mais celui-ci se trouvait en zone d’évacuation : impossible d’y accéder ou de surveiller la chaîne du froid dont dépendait un tiers de son chiffre d’affaires annuel.

Son cas n’est pas isolé. L’incendie de Saumos a parcouru 42 000 hectares et provoqué 220 000 évacuations. Selon la Chambre de commerce et d’industrie (CCI) de Gironde environ 14 500 entreprises se sont retrouvées à l’arrêt. Pour l’essentiel, sans dommage matériel direct.

C’est là qu’apparaît une faille majeure de notre système assurantiel. L’assurance indemnise d’abord le dommage matériel. Mais une catastrophe climatique produit aussi des pertes indirectes : interruption d’activité, marchandises perdues, frais de redémarrage ou clientèle perdue. Ces pertes ne sont couvertes que lorsqu’elles entrent explicitement dans le contrat. Une entreprise fermée par décision préfectorale peut donc subir un sinistre économique majeur sans avoir droit à une indemnisation.

Explication des mécanismes d’assurance de catastrophe naturelle en France, notamment pour les entreprises.

L’assurance couvre une partie du risque, pas le risque

Le régime français reste pourtant l’un des plus protecteurs au monde. Depuis 1982, la garantie CatNat organise une mutualisation nationale des dommages, financée par une surprime portée de 12 % à 20 % en 2025 et adossée à la Caisse centrale de réassurance (CCR) puis à l’État.

Tous les périls n’en relèvent pas ; les autres reposent sur le contrat privé, et donc sur l’assureur.

Plusieurs de ces périls exclus pèsent déjà lourd. En 2025, la grêle a coûté 2,2 milliards d’euros aux assureurs français, contre 1,6 milliard pour l’ensemble des périls du régime. L’incendie est, selon Swiss Re, le péril dont les indemnisations progressent le plus vite au monde, d’environ 12 % par an. Les feux de l’été 2026 sont hors régime CatNat ; le risque repose sur les assureurs privés.

Pour fixer les ordres de grandeur, prenons une entreprise touristique évacuée subissant cent euros de pertes économiques. D’après les témoignages recueillis en Gironde et les conditions contractuelles usuelles, 45 euros relèvent de pertes d’exploitation sans dommage matériel, 8 de marchandises périssables et 17 de frais de redémarrage et de clientèle perdue. Restent 30 euros de dommages matériels potentiellement indemnisables, encore soumis aux franchises, plafonds et règles de vétusté.

C’est ce que j’illustre dans le schéma ci-dessous :


Fourni par l’auteur

L’entreprise reste ainsi exposée à l’essentiel de la perte économique, bien qu’elle soit assurée.

L’Autorité européenne des assurances (EIOPA), une agence de l’Union européenne, parle d’« illusion d’assurance », à savoir l’écart entre la protection que l’assuré croit avoir achetée et celle qu’il découvre après le sinistre. En Europe, un quart seulement des pertes liées aux événements extrêmes ont été assurées entre 1980 et 2024. Et moins de 10 % de la forêt privée française est assurée.

Ce qui a brûlé cet été n’était, pour l’essentiel, assuré par personne.

Augmenter les primes ne réduit pas le risque

Demander aux assureurs de couvrir davantage semble naturel. Mais l’assurance ne fait pas disparaître le risque : elle organise son financement. Or, celui-ci est déjà tendu.

Sur la branche dommages aux biens des particuliers, le ratio combiné, qui rapporte sinistres et frais aux cotisations, s’établissait à 106,7 % en 2023 et dépassait 137 % après réassurance pour les seules catastrophes naturelles.

Lorsqu’une branche devient durablement déficitaire, l’assureur dispose de trois leviers :

  • augmenter les primes :

  • réduire les garanties ;

  • cesser de couvrir certains risques.

Pour l’assuré, les trois leviers conduisent au même résultat : davantage de risque sur son bilan. Tarifer chaque bien à son « vrai » risque ne résout pas davantage le problème. Les assureurs savent déjà tarifer assez finement pour identifier ce qu’ils ne veulent plus porter. La Banque des règlements internationaux évoque des territoires approchant leur « point de bascule d’assurabilité ».

La question pertinente devient alors moins « Comment assurer davantage ? » que « Comment avoir moins de risque à assurer ? ».

De l’assurance à l’assurabilité

C’est le rôle de l’adaptation. Encore faut-il savoir ce que le climat coûte réellement à l’entreprise.

La première étape consiste à chiffrer le coût de l’inaction. Les risques climatiques s’expriment en degrés, en millimètres de pluie, en kilomètres-heure. Ces grandeurs décrivent l’aléa mais ne permettent pas d’arbitrer un investissement. Il faut les traduire en euros : perte maximale probable lors d’un événement extrême et perte moyenne attendue chaque année. L’exposition des actifs de l’entreprise aux risques climatiques ne se limite pas aux extrêmes. Un été trop chaud ou un automne trop humide pèsent sur les résultats sans déclencher le moindre sinistre.

La deuxième étape consiste à isoler le risque net, en soustrayant ce que l’assurance prend effectivement en charge. Franchises, exclusions, plafonds, vétusté et pertes non garanties font apparaître ce que l’entreprise conserve réellement sur son bilan. Presque aucune entreprise française ne connaît ce montant.

La troisième consiste à réduire ce risque net.

Un système d’alerte anticipée permet de déplacer des stocks ou d’interrompre un chantier. Un plan de continuité, un site de repli ou des fournisseurs redondants réduisent la durée d’interruption, principal poste de perte pour une entreprise évacuée sans dommage. Des investissements physiques (batardeaux, surélévation des équipements, débroussaillement) diminuent la vulnérabilité. Assurance, lignes de crédit et trésorerie financent enfin le risque résiduel.

L’assurance reprend ainsi sa juste place : celle d’un outil de transfert du risque résiduel après prévention et adaptation.

Investir avant plutôt que payer après

Cette logique vaut aussi pour l’action publique : une digue, un urbanisme qui évite les zones exposées ou une politique de débroussaillement réduisent le risque que chacun doit financer seul. L’adaptation collective rend l’adaptation individuelle économiquement supportable.

Selon la CCR, un euro investi à travers le Fonds de prévention des risques naturels majeurs (FPRNM), ou fonds Barnier, permet d’éviter jusqu’à 8 euros de dommages. Pourtant, le fonds est plafonné à 300 millions d’euros par an, quand plusieurs milliards sont consacrés à l’indemnisation ; nous dépensons beaucoup plus pour réparer le risque que pour le réduire.

La proposition de loi portée par le député Fabrice Barusseau, adoptée à l’unanimité par l’Assemblée nationale en avril 2026, remet en cause la reconstruction systématique à l’identique. Car reconstruire à l’identique revient à financer la prochaine catastrophe.

Bénédicte Baggio rouvrira son fumoir. Sécuriser sa chaîne du froid, préparer un site de repli ou chiffrer le coût d’une fermeture réduira sa dépendance à l’assurance. L’action de sa commune et de l’État déterminera combien d’autres pourront en faire autant. Mais, aujourd’hui, une entreprise qui réduit son risque ne voit, le plus souvent, ni sa prime diminuer ni un assureur revenir.

Reconnaître l’adaptation, c’est mettre la mesure du risque au service de sa réduction : si les assureurs savent identifier les risques qu’ils ne peuvent plus porter, ils doivent aussi reconnaître ceux que l’adaptation rend à nouveau assurables.

Professeur de finance à l’ESSCA School of Management, Jean-Louis Bertrand est engagé dans l’analyse des vulnérabilités climatiques des entreprises et des collectivités territoriales chez Tardigrade AI et en tant que vice-président du GIEC des Pays de la Loire.

ref. Assurés, mais pas couverts contre certaines catastrophes naturelles, ce que nous enseignent les leçons tirées des incendies en Gironde – https://theconversation.com/assures-mais-pas-couverts-contre-certaines-catastrophes-naturelles-ce-que-nous-enseignent-les-lecons-tirees-des-incendies-en-gironde-289257

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