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États-Unis, Arabie saoudite, Russie : à chacun sa manière de vaciller pour les trois grands du pétrole

États-Unis, Arabie saoudite, Russie : à chacun sa manière de vaciller pour les trois grands du pétrole

Source: The Conversation – in French – By Patrice Geoffron, Professeur d’Economie, Université Paris Dauphine – PSL


L’ESSENTIEL

  • C’est un paradoxe : malgré la flambée des prix, les trois principaux producteurs de pétrole sont ébranlés.

  • La crise révèle qu’être un « gros » producteur ne suffit pas pour être puissant, dès lors que les flux sont entravés.

  • Et, si le pétrole reste indispensable, la transition énergétique affaiblit progressivement la puissance de ces trois pays leaders.


L’été 2026 a mis à l’épreuve les trois piliers de l’offre pétrolière mondiale, États-Unis, Arabie saoudite et Russie. Aucun n’a pu jouer le rôle d’amortisseur. Ce n’est pas encore l’ère post-pétrolière, mais les conditions de la puissance pétrolière ont changé. Pour les pays consommateurs, l’Europe au premier chef, l’enseignement est clair. Ils ne peuvent plus compter sur un producteur bienveillant, ou a minima fiable, pour absorber les chocs à leur place, et la sobriété, l’électrification et la diversification cessent d’être des politiques climatiques pour devenir, littéralement, des politiques de sécurité.

Le 6 septembre 2026, le brent s’échangeait autour de 95 dollars le baril, après un pic à 126 dollars le 30 avril et un creux à 69 dollars, le 2 juillet. Washington a annoncé les sanctions les plus dures jamais prises contre l’Iran, tandis que Téhéran menace toujours de bloquer intégralement le détroit d’Ormuz. Six mois après le début du conflit irano-américain, le marché mondial vit au rythme des revirements diplomatiques.

Les ordres de grandeur donnent la mesure du choc. Selon l’Energy Information Administration états-unienne, les volumes de brut et de liquides transitant par Ormuz sont tombés à 5 millions de barils par jour (Mb/j) au deuxième trimestre 2026, contre 21 Mb/j fin 2025. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) relève des stocks mondiaux passés sous 8 milliards de barils, en recul de plus de 400 millions depuis fin février. L’offre mondiale de liquides devrait tomber à 101 Mb/j sur l’année 2026, contre 106 en 2025, avant un rebond à 109 Mb/j en 2027 si le détroit rouvre. Le brent, aux alentours de 90 dollars en moyenne cette année, retomberait alors vers 70 dollars.

Derrière ces fluctuations, cette nouvelle crise révèle surtout la déstabilisation des trois premiers producteurs mondiaux, États-Unis, Arabie saoudite et Russie. Chacun se trouve ébranlé selon une logique spécifique, et ces logiques étaient à l’œuvre bien avant Ormuz.

Washington, une puissance sur tapis roulant

Les États-Unis restent de loin le premier producteur mondial, avec un record de 13,6 Mb/j de brut en 2025, et fournissent aujourd’hui, avec le reste du continent américain, la quasi-totalité de la croissance disponible, soit 1,4 Mb/j supplémentaires en 2026, selon l’AIE.

Mais cette domination repose sur un mécanisme fragile, celui du tapis roulant. Un puits de schiste perd autour de 70 % de sa production dès la première année, contre environ 15 % par an pour un gisement conventionnel. L’écrasante majorité des puits forés chaque année ne sert donc pas à croître, mais à compenser le déclin des précédents. Il faut donc courir pour rester immobile.




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C’est ici que le comportement du secteur en 2026 devient théoriquement intrigant. La littérature empirique avait établi que le schiste américain répondait vivement au prix. Richard Newell et Brian Prest estimaient l’« élasticité prix » nette de l’offre non conventionnelle autour de 1,2, et Hilde Bjørnland, Frode Nordvik et Maximilian Rohrer, à partir de plus de 16 000 uits du Dakota du Nord, mesuraient une élasticité de 0,3 à 0,9. Cette réactivité avait fait du schiste, dans les années 2010, le nouveau régulateur du marché mondial.

Rien de tel cette année. Les budgets d’investissement des principaux exploitants américains ont été fixés en baisse d’environ 5 % pour 2026, et le nombre d’appareils de forage actifs dans le bassin permien est resté stable, alors même que le brut dépassait 100 dollars. L’explication n’est pas géologique.

Après une décennie de croissance à tout prix soldée par des destructions de capital massives, les actionnaires exigent des dividendes plutôt que du volume, la consolidation a remplacé des dizaines d’indépendants agressifs par quelques majors prudentes, et les meilleures surfaces s’épuisent. Un producteur qui ne peut pas moduler son offre à volonté n’est pas un swing producer, mais un preneur de prix particulièrement gros.

Pour preuve, le prix la pompe aux États-Unis bat actuellement des records. Et les récentes annonces concernant le pétrole vénézuélien,présenté par Donald Trump comme un eldorado, n’y changeront rien : son exploitation va requérir des dizaines de milliards de dollars et ne sera rentable qu’avec des prix du baril élevés, à l’encontre de la promesse faite à la base MAGA.

Riyad, une capacité que la géographie confisque

Le cas saoudien est le plus contre-intuitif. Sur le papier, le royaume détient l’arme absolue du marché, une capacité soutenable estimée par l’AIE à 12 Mb/j. C’est elle qui fonde, depuis les années 1980, son statut de « banquier central » du pétrole. Or, il n’a produit que 8 Mb/j en juillet, très loin d’un quota que l’Opep+ a encore relevé, le 2 août, à 10,5 Mb/j pour septembre.

Ce n’est pas un choix stratégique. Les barils que Riyad pourrait extraire ne trouvent pas tous de chemin vers le marché. L’oléoduc est-ouest, qui contourne Ormuz vers le port de Yanbu, sur la mer Rouge, tourne à sa capacité maximale de 7 Mb/j, ce qui a fait passer les flux de Bab el-Mandeb de 5 à 8 Mb/j.

Mais ce contournement est à son tour menacé de blocus par les houtistes, alliés de l’Iran, et les routes de repli par Suez ou par l’oléoduc Sumed sont plus lentes, plus chères et de capacité limitée. La leçon de 2026 tient en une phrase : la capacité de production ne vaut que ce que valent les infrastructures d’évacuation, et une réserve stratégique enfermée derrière un détroit hostile n’est pas un instrument de puissance, mais un actif entravé, d’une valeur perçue incertaine dans les années prochaines.

Autrement dit, importer du pétrole et ses dérivés du Moyen-Orient sera perçu comme présentant une prime de risque élevée et probablement durable.

Paradoxe saoudien

S’y ajoute une contrainte budgétaire structurelle. Le Fonds monétaire international situe le prix d’équilibre budgétaire saoudien autour de 86 dollars, davantage encore si l’on intègre les dépenses du fonds souverain (Public Investment Fund, PIF). Le déficit du seul premier trimestre de 2026, 125 milliards de riyals (soit 29 milliards d’euros), a consommé les trois quarts de la cible annuelle, tandis qu’Aramco maintenait un dividende de base de 22 milliards de dollars par trimestre au prix d’un recours croissant à la dette.

On retrouve la logique de l’État rentier, décrite par Hazem Beblawi et Giacomo Luciani, où la légitimité se construit sur la capacité de redistribution plutôt que sur l’impôt, ce qui rend la dépense publique très rigide. Bassam Fattouh, Rahmatallah Poudineh et Rob West illustrent la difficulté propre à notre période. Pour un exportateur, la diversification est la seule protection contre la transition énergétique, mais elle doit être financée par la rente que cette transition menace.

Diversifier coûte cher, et cela se paie en pétrole. Autrement dit, la sortie de la dépendance pétrolière exige, pendant la transition, une dépendance pétrolière renforcée.

Moscou, le ciseau des volumes et de la valeur

Quant à la Russie, elle subit une érosion sur trois fronts. Le premier est productif. L’AIE évalue sa capacité soutenable actuellement à 9,5 Mb/j, très en deçà des standards historiques. Les champs de Sibérie occidentale déclinent naturellement, et les projets censés prendre le relais (Arctique, formation de Bajenov, offshore profond) sont précisément ceux qui exigent les technologies occidentales sous sanctions depuis 2014, avec des contraintes encore durcies après 2022.

Le deuxième front est le raffinage. Les infrastructures russes ont traité environ 3,6 Mb/j en juillet, le niveau le plus bas depuis mai 2002, après une campagne de frappes de drones ukrainiens visant les installations à près de 200 reprises, depuis janvier. Il en résulte des restrictions de carburant sur une large part du territoire, et l’obligation d’exporter davantage de brut faute de pouvoir le raffiner, c’est-à-dire d’exporter moins de valeur ajoutée.

Arte, 2026.

Le troisième front est le plus instructif. Henry Farrell et Abraham Newman ont montré que les réseaux économiques mondiaux produisent des goulots d’étranglement que les États qui les occupent transforment en instruments de coercition.

La réorientation vers l’Asie après 2022 visait à échapper aux nœuds occidentaux. Elle a réussi, mais en reconstituant une vulnérabilité symétrique. Deux acheteurs, la Chine et l’Inde, concentrent l’essentiel des exportations maritimes russes. Le Centre de recherche sur l’énergie et l’air pur chiffre la décote de l’Oural à environ 20 dollars le baril, soit près de 25 %. Plus de la moitié du brut transporté par mer l’est par une flotte fantôme dont les coûts rognent la recette nette. Même si les volumes sont préservés, la valeur s’échappe.

Ce que la décarbonation change déjà

Il serait tentant de lire cette convergence comme l’entrée dans l’ère post-pétrolière. Ce serait très prématuré. Si la consommation mondiale recule bien en 2026, de 1,6 Mb/j selon l’AIE, l’Agence prévoit un rebond de + 2,7 Mb/j en 2027.

Ce recul de 2026 est avant tout une destruction de demande, résultat conjugué de prix élevés et de ruptures logistiques, et non d’une substitution technologique seulement. Une demande qui repartirait aussi vite qu’elle s’est contractée ne traduirait pas une demande en voie d’attrition rapide.

Ce que la crise révèle est plus subtil. La puissance pétrolière n’est pas une propriété du sous-sol, mais un assemblage de quatre éléments, à savoir des réserves accessibles, du capital patient, des voies d’évacuation sûres et des acheteurs qui ne dictent pas leurs conditions.

Chacun des trois grands a vu l’un de ces piliers s’affaisser, le capital pour les États-Unis, la logistique pour l’Arabie saoudite, la technologie et les débouchés pour la Russie. Aucun n’a perdu de baril dans le sol. Tous ont perdu en capacité d’action, avec une fragilisation des bénéfices socio-économiques du pétrole en leur sein.

Une reformulation de l’équation

La transition énergétique intervient bien comme facteur qui modifie les termes du problème. Elle amortit d’abord, modestement mais réellement. L’électrification du transport routier a évité environ 1,7 Mb/j de consommation en 2025, et l’AIE situe la part des véhicules électriques autour de 30 % des ventes mondiales de voitures neuves en 2026. Cette proportion atteindrait même près de 60 % en Chine. Ce sont autant de barils que la crise d’Ormuz n’a pas eu à faire disparaître par le prix.

Elle raccourcit ensuite l’horizon. Depuis Harold Hotelling, on sait que le détenteur d’un stock fini arbitre entre extraire aujourd’hui et extraire demain, selon le prix anticipé. Si la demande de carburants routiers culmine en fin de décennie, la fenêtre de monétisation se restreindra ensuite, et certains travaux donnent un aperçu des capitaux menacés par ce basculement. Cela explique, autant que la discipline actionnariale, la prudence de l’industrie pétrolière américaine face à un baril à 100 dollars.




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Enfin, elle complique les perspectives. Hans-Werner Sinn a nommé « paradoxe vert » la réaction des détenteurs de ressources qui, anticipant la contrainte climatique, accélèrent l’extraction présente. Appliqué aux États rentiers, ce raisonnement impose de défendre les parts de marché (donc de produire) et de financer une diversification coûteuse (donc de soutenir les prix). Ces deux impératifs sont incompatibles. Ils expliquent que l’Opep+, qui achève en septembre le retrait des coupes volontaires décidées en 2023, se réunisse désormais tous les mois sans parvenir à fixer un cap crédible au-delà de quelques semaines.

Un monde moins dépendant, mais non moins vulnérable

Deux récits symétriques sont également fragiles. Le premier annonce la fin du pétrole, et 2026 démontre l’inverse, puisque quelques millions de barils manquants ont suffi à déstabiliser l’économie mondiale. Le second annonce l’éternité de la rente, alors que les trois plus grands producteurs viennent de montrer qu’ils n’en maîtrisent plus les conditions.

La configuration réelle est plus inconfortable. La dépendance structurelle au pétrole décline lentement, tandis que les amortisseurs du système, capacité de réserve, stocks, investissement de long terme, redondance des routes maritimes, se dégradent plus vite. Moins de pétrole dans l’économie, mais un pétrole plus difficile à remplacer en cas de choc.

Ce qui s’achève n’est donc pas l’ère du pétrole, mais celle de la puissance pétrolière confortable, où l’on convertissait des barils en influence par simple ouverture ou fermeture d’une vanne, et selon les lois du commerce. La rente demeure, l’autorité qui l’accompagnait s’effrite.

Faute de stabilisateur extérieur, les pays consommateurs devront internaliser au plus vite cette fonction d’assureur. Ce que l’Europe présentait comme son agenda climatique s’impose ainsi comme un agenda de sécurité.

Patrice Geoffron est membre fondateur de l’Alliance pour la Décarbonation de la Route. Il siège dans différents conseils scientifiques: CEA, CRE, Engie.

ref. États-Unis, Arabie saoudite, Russie : à chacun sa manière de vaciller pour les trois grands du pétrole – https://theconversation.com/etats-unis-arabie-saoudite-russie-a-chacun-sa-maniere-de-vaciller-pour-les-trois-grands-du-petrole-291056

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