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Allemagne : les multiples effets du triomphe de l’AfD en Saxe-Anhalt

Allemagne : les multiples effets du triomphe de l’AfD en Saxe-Anhalt

Source: The Conversation – France in French (3) – By Ed Turner, Reader in Politics, Co-Director, Aston Centre for Europe, Aston University


L’ESSENTIEL

  • Le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland est arrivé largement en tête en Saxe-Anhalt, un Land d’Allemagne de l’Est qu’il pourrait gouverner s’il parvient à s’allier au petit parti populiste BSW ou à rallier quelques élus chrétiens-démocrates de la CDU.

  • Ce succès régional reflète une montée en puissance de l’AfD au niveau national face à laquelle les deux grands partis traditionnels, la CDU d’une part et le SPD social-démocrate d’autre part, qui gouvernent aujourd’hui le pays ensemble, peinent à trouver des réponses.

  • Tous les regards se tournent désormais vers les élections du 20 septembre prochain : régionales dans le Land de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale et municipales à Berlin. Dans les deux cas, l’AfD espère enregistrer une nouvelle percée.


Du point de vue des partis allemands traditionnels, les élections régionales du 6 septembre dans le Land de Saxe-Anhalt ont donné lieu à des résultats encore plus catastrophiques qu’attendu.

Alternative für Deutschland (AfD, Alternative pour l’Allemagne, extrême droite) a frôlé la majorité absolue avec 43,8 % des suffrages, soit environ quatre points de plus que ce que lui prédisaient les sondages. À l’inverse, l’Union chrétienne-démocrate (CDU), la grande formation de centre droit, s’est effondrée, ne recueillant que 17,2 % des suffrages, contre 37,1 % en 2021.

Avec près de 78 %, la participation a nettement progressé par rapport à 2021 – une hausse qui a surtout profité à l’AfD. Il apparaît que la progression du parti d’extrême droite provient principalement d’anciens abstentionnistes, auxquels se sont ajoutés un nombre important d’électeurs qui votaient auparavant pour la CDU.

La forte polarisation du scrutin – avant l’élection, 41 % des personnes interrogées souhaitaient un gouvernement dirigé par l’AfD tandis que 46 % étaient favorables à un gouvernement conduit par la CDU, laquelle dirigeait le Land depuis 2002 sans discontinuer – a produit quelques effets surprenants. Elle a notamment permis au Parti social-démocrate (SPD) et aux Verts de sauver leur place au Parlement régional. Le SPD et les Verts ont en effet bénéficié de votes de circonstance d’électeurs de la CDU et de Die Linke, désireux de leur permettre de franchir le seuil de 5 % nécessaire pour obtenir des sièges au Parlement régional.

L’AfD avait affirmé qu’elle ne chercherait à gouverner que si elle disposait d’une majorité absolue, ce qui n’est pas le cas, malgré l’ampleur de sa victoire. Elle dispose désormais de plusieurs scénarios pour faire élire son candidat, Ulrich Siegmund, au poste de ministre-président de Saxe-Anhalt. Le plus vraisemblable serait un accord avec le Bündnis Sahra Wagenknecht (BSW), un parti qui associe des positions économiques de gauche à des positions conservatrices sur des sujets comme l’immigration. Le soir même de l’élection, le BSW a reconnu des « convergences » avec l’AfD sur certains sujets et estimé qu’il serait « totalement antidémocratique » d’exclure purement et simplement le parti d’extrême droite du pouvoir.

À défaut, l’AfD pourrait également chercher à obtenir le soutien d’une partie de la CDU. L’élection du ministre-président se fait à bulletins secrets et plusieurs députés de la CDU réélus dimanche plaident depuis longtemps pour une plus grande ouverture à une coopération avec l’AfD.

Un soutien qui traverse toute la société

C’est auprès des catégories populaires que l’AfD a réalisé ses meilleurs scores en Saxe-Anhalt : 59 % chez les ouvriers, 57 % chez les personnes les moins diplômées et 65 % chez celles qui jugent que leur situation économique est mauvaise. Mais le parti obtient également des résultats significatifs chez les diplômés (30 %) et chez les électeurs estimant être dans une bonne situation économique (37 %).

L’AfD dépasse par ailleurs les 40 % dans toutes les classes d’âge, à l’exception des plus de 70 ans (31 %). Elle peut donc véritablement revendiquer le statut de Volkspartei (« parti populaire »), bénéficiant d’un soutien dans toutes les catégories de la population et dans l’ensemble du Land.

Il serait en outre erroné de réduire ce scrutin à la seule question du rapport à l’immigration. Les sondages réalisés à la sortie des urnes montrent que l’immigration a effectivement constitué l’un des principaux facteurs de motivation des électeurs de l’AfD : 91 % d’entre eux se disent très préoccupés par le fait qu’il y ait « trop d’étrangers vivant en Allemagne ». Mais les questions de sécurité et d’économie ont également pesé lourd.

Le scrutin a aussi été marqué par une profonde défiance à l’égard du gouvernement régional : 66 % des électeurs se disent insatisfaits de son action. Mais le gouvernement de Friedrich Merz à Berlin inspire encore moins confiance : 83 % des personnes interrogées estiment qu’il ne s’intéresse pas suffisamment aux problèmes de la population. À peine 20 % des électeurs de Saxe-Anhalt pensent qu’il parviendra à améliorer sensiblement la situation du pays dans les prochaines années.

À ces frustrations, que l’on retrouve dans toute l’Allemagne – mais avec une intensité particulière en Saxe-Anhalt et dans les autres Länder de l’Est – s’ajoute un mécontentement propre aux régions orientales. Ainsi, 73 % des électeurs de Saxe-Anhalt estiment que les Allemands de l’Est sont encore traités comme des citoyens de seconde zone dans de nombreuses situations.

Cette proportion atteint 83 % chez les électeurs de l’AfD. Le parti est parvenu à transformer en votes en sa faveur les frustrations liées à la réunification ainsi qu’une certaine nostalgie de l’ancienne Allemagne de l’Est communiste.

Si l’AfD parvient à former un gouvernement dans le Land de Saxe-Anhalt, son action sera scrutée de près. Dans quelle mesure le parti, que les services de renseignement allemands qualifient d’« extrémiste de droite », pourra-t-il mettre en œuvre son programme radical ?

En cas d’accession au pouvoir, l’AfD cherchera sans doute à passer à l’offensive dans des domaines comme l’éducation, la culture, la sécurité et l’ordre public, ou encore l’audiovisuel public. Ses projets les plus radicaux pourraient toutefois se heurter durablement aux tribunaux. Et chaque fois que les tribunaux ou les autres partis l’empêcheront de mettre en œuvre son programme, elle pourra se présenter comme la victime d’un système politique déterminé à lui barrer la route. C’est un ressort classique de la rhétorique populiste.

Des conséquences politiques qui dépassent la Saxe-Anhalt

Les résultats du 6 septembre fragilisent la position du chancelier Friedrich Merz. Déjà plus impopulaire que tous ses prédécesseurs à ce poste, il ne peut guère espérer bénéficier d’un quelconque regain de popularité à l’issue des élections régionales du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, qui auront lieu le 20 septembre. Ce scrutin apparaît comme un duel entre l’AfD et le SPD.

Le même jour, les élections municipales à Berlin, où le paysage politique est particulièrement fragmenté, pourraient voir la CDU de Merz arriver en tête avec un score relativement faible. Mais une telle victoire ne changerait pas fondamentalement la donne.

Surtout, nombre de députés de la CDU au Bundestag vont désormais réclamer des changements de cap. La plupart devraient plaider pour un virage à droite afin de ne pas laisser le champ libre à l’AfD ; mais il sera difficile de convaincre le SPD, actuel partenaire de coalition de la CDU au niveau fédéral, de donner son aval à une telle politique.

D’autres devraient demander la renégociation de grandes réformes, notamment celle des retraites, qui devrait être annoncée cet automne. Ils feront valoir que la CDU est en train de perdre le soutien des catégories populaires. Une telle orientation entrerait toutefois en contradiction avec le diagnostic de Friedrich Merz sur les mesures nécessaires pour remettre sur les rails une économie allemande actuellement en difficulté.

Une Allemagne ingouvernable ?

Le scrutin de Saxe-Anhalt pose donc une question particulièrement difficile, non seulement à Friedrich Merz, mais à la société allemande dans son ensemble : le pays est-il désormais à ce point fragmenté politiquement qu’il devient presque impossible à gouverner ?

Les coalitions entre partis naturellement compatibles – chrétiens-démocrates et libéraux, ou sociaux-démocrates et écologistes – ne recueilleraient guère plus de 25 % des voix dans une élection fédérale. Les partis traditionnels sont donc contraints de gouverner avec des formations avec lesquelles ils sont en profond désaccord, simplement pour empêcher l’AfD d’accéder au pouvoir.

Ces gouvernements se déchirent, reportent les décisions faute de pouvoir s’accorder, puis finissent par éclater. Et c’est précisément de cette dynamique négative que l’AfD parvient à tirer profit.

Ed Turner bénéficie d’un financement de l’Office allemand d’échanges universitaires (DAAD) et de la Fondation Friedrich Ebert.

ref. Allemagne : les multiples effets du triomphe de l’AfD en Saxe-Anhalt – https://theconversation.com/allemagne-les-multiples-effets-du-triomphe-de-lafd-en-saxe-anhalt-291470

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