Source: The Conversation – in French – By Alex Brown, Associate Professor of Medieval History, Durham University
Graffitis gravés sur les murs des églises, quelques chroniques et actes de justice : les rares traces laissées par les survivants de la Peste noire en Europe, de 1346 à 1353, montrent que la mémoire d’une pandémie dépend autant de ce qui est conservé que de ce qui est volontairement oublié.
Les souvenirs des pandémies sont souvent source de tensions. Ils peuvent être contestés, douloureux et politiquement sensibles. Alors que la pandémie de Covid-19 s’éloigne peu à peu, gouvernements, communautés et familles s’interrogent sur la manière dont elle devrait être commémorée.
Les initiatives vont de mémoriaux personnels dédiés aux proches disparus à des programmes officiels de commémoration. Observer la façon dont les sociétés du passé ont gardé la mémoire des pandémies peut nous aider à réfléchir à la manière de commémorer aujourd’hui la pandémie de Covid-19.
L’épidémie de peste de 1346 à 1353, connue sous le nom de Peste noire, fut l’une des pandémies les plus meurtrières de l’histoire. On estime qu’entre un tiers et deux tiers de la population de l’Europe médiévale y ont succombé.
La peste n’a toutefois pas disparu. La société a continué de subir des flambées épidémiques tout au long des siècles suivants. Comme le montre mes recherches, malgré son omniprésence, la peste est peut-être devenue un sujet tabou pour les survivants, même si quelques initiatives individuelles destinées à en préserver la mémoire nous sont parvenues.
Un sujet tabou
Si les contemporains évitaient de parler de la peste, c’est notamment parce qu’ils pensaient que la maladie pouvait se transmettre par la seule imagination. Évoquer la peste risquait, selon eux, d’en favoriser l’apparition. Dans sa chronique, rédigée dans la décennie qui suivit la Peste noire, le frère carme Jean de Venette (v. 1308-1368) écrivait :
« Il y eut durant ces deux années 1348 et 1349 un nombre de victimes tel que l’on ne jamais entendu dire ni vu ni lu dans les temps passés. La maladie et la mort venaient aussi par imagination, relation et contagion, car celui qui était en bonne santé et visitait un malade échappait rarement au péril de la mort. »
D’autres partageaient cette conviction selon laquelle s’inquiéter de la peste augmentait le risque d’en être victime. Le médecin scandinave Bengt Knutsson (dit Benedictus Kanut, mort en 1462, NdT) recommandait ainsi de « ne pas craindre la mort, mais de vivre dans la joie et d’espérer vivre longtemps ». Évoquer la peste revenait, semblait-il, à l’inviter.
Le traumatisme a sans doute aussi joué un rôle majeur dans la réticence de certains survivants à se remémorer les épidémies. Ceux qui avaient traversé la Peste noire avaient été témoins d’horreurs que beaucoup préféraient ne pas revivre. Les morts étaient si nombreux que, les cimetières étant saturés, on creusait d’immenses fosses dans lesquelles les défunts étaient déposés en rangées superposées. Dans sa chronique florentine, Marchionne di Coppo Stefani (1336-c. 1385) comparait avec une macabre précision l’alternance de terre et de corps dans ces fosses communes à « des couches de lasagnes recouvertes de fromage ». Certains souvenirs valaient sans doute mieux être ensevelis.
Le caractère conflictuel de la mémoire de la peste apparaît également à la fin du XVᵉ siècle, lorsqu’une épidémie divisa une communauté du North Yorkshire. Un groupe estimait que les victimes étaient mortes de la peste, tandis qu’un autre décrivait la maladie comme une « pyned sekenes » (« maladie douloureuse »), probablement une affection pulmonaire. Ce désaccord était loin d’être anodin, car le nom donné à la maladie façonnait la manière dont elle serait mémorisée. La qualifier de peste revenait à l’associer à l’épidémie la plus redoutée du Moyen Âge ; lui donner un autre nom permettait de la ranger dans une catégorie différente, sans doute moins chargée de peur.
L’aversion à évoquer les expériences liées à la peste était telle que des historiens ont avancé qu’« en tant que mémoire collective, elle était en train d’être progressivement effacée de l’histoire ».
Un exemple particulièrement frappant provient de la pratique juridique de l’Angleterre médiévale. Pour prouver qu’un héritier avait atteint l’âge requis pour hériter d’une terre, des témoins devaient se remémorer des événements marquants survenus au cours de sa vie, comme des naissances, des décès ou des mariages. Pourtant, parmi les 10 181 témoignages recueillis entre 1246 et 1430, seuls 13 mentionnent explicitement la peste. Le souvenir de la maladie était peut-être trop douloureux pour être évoqué.
Il existe aussi une explication plus prosaïque à ces silences. Ce qui nous est parvenu dans les archives relève souvent du hasard. Peu de contemporains ont laissé de récits personnels de leur expérience, et les documents juridiques ou financiers étaient généralement très codifiés, guère propices à de longs témoignages sur des tragédies intimes. Notre compréhension de la mémoire de la peste dépend donc largement des sources qui subsistent.
Même s’il est difficile de retrouver les expériences individuelles de la peste, l’empreinte durable qu’elle a laissée sur la culture médiévale est incontestable. L’essor de la Danse macabre, qui représente la Mort entraînant dans une ultime ronde des personnes de toutes les conditions sociales, reflète les profondes angoisses suscitées par l’idée de mourir soudainement sans y être préparé.
Les hommes et les femmes du Moyen Âge trouvaient aussi des moyens plus personnels de conserver la mémoire de leur expérience. Les graffitis gravés sur les murs des églises offrent un aperçu des horreurs de la peste et du désir de laisser une trace individuelle.
Une inscription de l’église Sainte-Marie d’Ashwell (Hertfordshire, Angleterre) qualifie la peste de « pitoyable, féroce et violente ». Une autre, gravée dans l’église Saint-Edmond d’Acle, dans le Norfolk, se conclut ainsi :
« Aussi, tant que dans ce monde la peste, cette bête sauvage, fait rage heure après heure, pleurez par la prière et le souvenir la puissance meurtrière de la mort. »
D’autres inscriptions, non datées, témoignent de pertes plus intimes encore. Dans l’église Sainte-Marie de Gamlingay, dans le Cambridgeshire, on peut simplement lire :
« Ici repose Margaret, dans sa dixième année. »
La peste est donc peut-être devenue un sujet tabou pour de nombreux survivants, désireux d’oublier les horreurs qu’ils avaient vécues. Mais une partie de ces silences s’explique aussi par la nature même des sources sur lesquelles travaillent les historiens. Les voix qui nous sont parvenues sont le fruit du hasard, des pratiques de conservation des archives et des choix de ceux qui ont jugé quelles expériences méritaient d’être préservées.
Cette histoire nous offre une leçon précieuse aujourd’hui. La manière dont les historiens de demain se souviendront de la pandémie de Covid-19 dépendra non seulement de ce que les populations ont vécu, mais aussi de ce qui aura été consigné, conservé et commémoré.
Ces recherches ont été menées grâce à un financement du Leverhulme Trust, dans le cadre du projet « Modelling the Black Death and Social Connectivity in Medieval England » (« Modéliser la Peste noire et les réseaux sociaux dans l’Angleterre médiévale »).
– ref. Les survivants de la peste nous ont laissé des graffitis, de rares archives… et une leçon pour l’après-Covid – https://theconversation.com/les-survivants-de-la-peste-nous-ont-laisse-des-graffitis-de-rares-archives-et-une-lecon-pour-lapres-covid-287596
