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Climat : Séparer adaptation et atténuation freine-t-il l’action ?

Climat : Séparer adaptation et atténuation freine-t-il l’action ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Guillaume Simonet-Umaña, enseignant chercheur en adaptation aux changements climatiques, Université de Pau et des pays de l’Adour (UPPA)

A-t-on eu raison de séparer adaptation et atténuation ? Mohamed_Hassan/Pixabay, CC BY


L’ESSENTIEL

  • Depuis les années 1990, on sépare l’atténuation, qui s’attaque aux causes des changements climatiques, et l’adaptation, qui vise à en prévenir les conséquences.

  • Cette opposition demeure source de confusions et peut générer des maladaptations, c’est-à-dire des actions d’adaptation qui augmentent les gaz à effet de serre.

  • Il est donc peut-être temps d’adopter une approche systémique plus en adéquation avec les réalités complexes des échelles locales.


C’est un terme qui ne cesse d’arriver dès qu’il est question des changements climatiques : celui d’adaptation. Il est désormais régulièrement utilisé pour évoquer de nécessaires reconversions agricoles, pour justifier des rénovations thermiques de bâtiments ou à travers l’angle de la gestion des risques financiers.

Si ce mot survient aussi souvent pour désigner des choses aussi variées, ce n’est pas un hasard. Il a été instauré depuis 1992 dans la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC). Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) l’a, lui, adopté à partir de son deuxième rapport (1995).

Dans ces deux cas, l’adaptation est le terme choisi pour désigner l’une des deux réponses à mener face à une planète qui se réchauffe. Il s’agit alors de séparer, d’un côté, les actions portant sur les causes du problème en réduisant les émissions de gaz à effet de serre (GES) à travers l’« atténuation », et de l’autre, les actions menées pour gérer les conséquences de ces nouvelles réalités climatiques via l’« adaptation ».

Mais a-t-il été pertinent de séparer ces deux types d’action ?

Une confusion persistante

En tant que chercheur spécialisé sur les questions d’adaptation aux changements climatiques, je constate chaque jour combien cette division génère une certaine confusion.

En 2008, déjà, une grande partie des participants de l’atelier consacré à l’adaptation mis en place lors de l’élaboration du 1er Plan Climat de la ville de Paris me confiaient les difficultés rencontrées au moment de différencier des actions d’adaptation de celles de l’atténuation. Qu’ils aient été chargé de mission développement durable à EDF, architecte au service d’urbanisme de la Ville de Paris ou bien responsable environnement chez Veolia Eau, toutes les personnes interrogées ont été unanimes sur ce point.


J’ai retrouvé ensuite ces mêmes difficultés à différencier l’adaptation de l’atténuation tout au long de mes travaux de recherche sur le terrain, et ce, auprès d’une diversité de profils d’acteurs locaux : associations environnementales, citoyens et responsables municipaux du quartier de Milton-Parc de Montréal (2012), directeurs de service, chefs d’unités environnement et techniciens d’espaces verts de collectivités de taille moyenne (2015) ou encore gestionnaires et professionnels d’établissements sanitaires et médico-sociaux publics et privés (2024)…

À chaque fois, la majorité des interrogés peinait à cerner clairement ce qui caractérise une action d’adaptation. Je ne suis pas le seul à partager ce constat encore récemment relaté sur LinkedIn par un jeune consultant en adaptation climatique qui déplorait de rendre « difficilement palpable et compréhensible par le grand nombre ce qu’on entend réellement par « s’adapter » », précisant observer « des confusions extrêmement récurrentes avec la réduction des émissions de gaz à effet de serre ».

Une dichotomie dépassée ?

Pour comprendre les difficultés que ce duo de mots peut générer, il est important de rappeler le contexte qui les a fait émerger à la fin des années 1990.

À l’époque, les changements climatiques sont avant tout considérés comme un problème technique et décorrélé des autres enjeux. Ainsi, dans la lignée des succès diplomatiques sur la réduction des substances qui altèrent la couche d’ozone (Protocole de Montréal, 1987) et sur la réduction des émissions transfrontières d’oxydes d’azote (Protocole de Sofia, 1988), le raisonnement est posé : « il suffit de s’entendre pour réduire les émissions de GES ».

Dès lors, bien que l’idée d’avoir à gérer les conséquences de la problématique soit timidement avancée, l’atténuation constituait en réalité la réponse prioritaire pour résoudre une problématique climatique encore faiblement comprise et acceptée. S’en suit le Protocole de Kyoto (1997), sa période d’engagement (2008-2012) puis l’échec qu’on lui connaît en termes de réduction des GES.

Pendant tout ce temps, la tangibilité des impacts climatiques n’a cessé de progresser en tous points de la planète, tout comme les avancées scientifiques sur le phénomène, et, en particulier ses interactions avec les multiples autres enjeux qui caractérisent les limites planétaires (crise de la biodiversité, pollutions diverses, altération de cycles biogéochimiques…). Le constat s’est imposé : la résolution des changements climatiques est immensément plus complexe qu’initialement envisagée. Petit à petit, l’adaptation a émergé et son duo avec l’atténuation s’est équilibré.

Mais la mise en pratique à l’échelle locale de cette dichotomie « atténuation – adaptation » continue de se heurter à des barrières concernant leur distinction. Cette difficulté se retrouve dans les plans climat des collectivités, notamment dans leur première génération. Par exemple, est-ce que « développer la végétalisation urbaine » ou « lutter contre la précarité énergétique » sont des actions d’adaptation, comme le mettent en avant certaines collectivités ? Ou bien, comme le proposent d’autres, ce sont des actions qui rentrent dans un volet économique, social, énergétique, de santé, de protection de la biodiversité ou encore d’autonomie alimentaire ? Une recherche rapide d’illustrations censées différencier les deux réponses montre de nombreux chevauchements qui, de toute évidence, freine la mise en place d’actions.

Passer au-delà de l’essor conceptuel sans fin

Les réflexions scientifiques sur les contours à donner à l’adaptation ont également évolué depuis les années 1990, notamment grâce aux retours d’expériences et à l’apport des sciences humaines et sociales. Résultat : dans le glossaire du tome 2 du dernier rapport du Giec (2022), on retrouve 18 (!) définitions qui contiennent le terme « adaptation ». Quatre sont nouvelles (« adaptation fund », « adaptation gap », « adaptation pathways » et « adaptive governance ») tandis que quatre autres ont disparu (« adaptability », « adaptation assessment », « adaptation constraint » et « adaptation opportunity ») par rapport au rapport de 2014.

Cette évolution permet de poser un constat : l’adaptation aux changements climatiques est l’archétype même d’un « problème pernicieux » (wicked problem en anglais), c’est-à-dire qu’elle ne dispose pas de formulation définitive possible.

En pratique, cet effort de vouloir à tout prix différencier atténuation et adaptation freine l’action, comme en témoigne la « maladaptation ». Introduite dans le rapport du Giec de 2001, la maladaptation est redéfinie dans celui de 2022 comme une action d’adaptation qui aggrave « le risque de conséquences néfastes liées au climat… » en y précisant « … y compris par une hausse des émissions de gaz à effet de serre (GES) ». Ce qui n’est pas précisé est l’inverse : est-ce qu’une « bonnadaptation » est une action d’adaptation qui vise à baisser les émissions de GES ?

Sur le terrain, on s’aperçoit bien vite qu’une action relève de l’adaptation selon les enjeux, l’interprétation et les intérêts propres à chaque acteur, ce que résume l’Institut international sur le développement durable (IISD) : « Chaque élément de compréhension de ce qu’est l’adaptation est accompagnée d’un ensemble de définitions et de partis pris qui lui est propre. »

Un Ehpad peut présenter la rénovation de l’isolation thermique de ses bâtiments comme une action d’adaptation en valorisant les gains en termes de confort thermique et de protection pour ses populations résidantes vulnérables. Procédant aux mêmes travaux d’isolation, un autre Ehpad peut tout à fait arguer qu’elle le fait dans l’objectif de réduire ses émissions de GES de par l’économie de climatisation ou chauffage que cela entraîne. Dans ce dernier cas, on peut également qualifier cela d’« adaptation silencieuse » : bien que non désignée comme une action d’adaptation, elle participe pourtant à faire face aux impacts climatiques, dans cet exemple, aux fortes chaleurs et aux grands froids.




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Faudrait-il donc choisir désormais d’autres mots ? C’est ce que suggère Ian Burton. Ce professeur retraité de géographie de l’Université de Toronto a contribué aux premiers rapports du Giec en étant l’un des premiers chercheurs à s’être intéressé à l’adaptation. Voici ce qu’il m’a dit quand j’ai pu l’interroger à ce sujet :

« Je suis convaincu qu’il aurait mieux valu pour la communauté internationale, y compris les autorités locales et nationales ainsi que le secteur privé, que la dichotomie entre atténuation et adaptation ne soit pas instaurée dans le texte de la CCNUCC : il aurait suffi de préconiser une approche intégrée mobilisant toutes les mesures de réponse possibles et de les désigner sous le terme d’ajustements. »

Regret ou souhait ? Toujours est-il qu’il semble important de regarder au-delà des définitions pour encourager l’intégration d’actions climatiques dans les politiques publiques locales. Ce regard peut être élargi en adoptant une focale systémique plutôt qu’une focale strictement climatique, c’est-à-dire en gardant en tête que les changements climatiques s’inscrivent dans une dynamique de changement global qui touche toutes les échelles de la planète de manière continue et progressive.

L’enjeu climatique n’est pas uniquement une question de lexique. La séparation abstraite entre atténuation et adaptation a fait perdre beaucoup de temps et empêche encore de nombreuses initiatives d’émerger ou de gagner en efficacité. Au-delà d’une meilleure communication auprès des acteurs locaux, il semble important d’inciter avant toute chose de mettre en place toute action qui vise à transformer les activités et les territoires en vue de les faire correspondre durablement aux nouvelles réalités climatiques et environnementales qui s’installent.

Guillaume Simonet-Umaña ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Climat : Séparer adaptation et atténuation freine-t-il l’action ? – https://theconversation.com/climat-separer-adaptation-et-attenuation-freine-t-il-laction-291206

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