Source: The Conversation – in French – By Alma-Pierre Bonnet, Senior Lecturer in British Studies, Université Jean Moulin Lyon 3
L’ESSENTIEL
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Présent lors du dernier congrès de Reform UK, parti donné gagnant aux prochaines législatives au Royaume-Uni, le président du RN Jordan Bardella a souligné les nombreux points d’accord entre les deux formations.
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Toutes deux dénoncent une immigration assimilée à une invasion, se posent en protectrices de la culture et des valeurs de leurs pays respectifs, et se montrent très critiques vis-à-vis des mesures environnementales, dans lesquelles elles voient des manifestations d’« écologie punitive ».
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Leurs registres lexicaux et rhétoriques, souvent proches, ne sont cependant pas identiques, comme le montre l’analyse linguistique de leurs documents programmatiques.
Les rapports entre le Rassemblement national (RN) et Reform UK n’ont pas toujours été cordiaux. En 2014, alors à la tête du parti UKIP, Nigel Farage avait refusé de former une alliance avec le RN, dénonçant son ADN antisémite et son approche économique qu’il jugeait incompatible avec ses velléités libérales. Mais de l’eau a coulé sous les ponts depuis et même si la méfiance reste de mise, on observe un rapprochement entre les deux formations, qui s’est matérialisé avec le discours de Jordan Bardella au congrès annuel de Reform UK, ce 4 septembre, durant lequel un « protocole d’accord » symbolique a été signé par les deux dirigeants.
Le RN et Reform UK (successeur du Brexit Party et dont les racines idéologiques proviennent d’UKIP, avec Nigel Farage comme dénominateur commun) sont généralement classés dans la catégorie des partis populistes de droite radicale, car ils s’inspirent du même courant idéologique, le national-populisme, qui entend prioriser la culture et les intérêts de la nation tout en promettant de redonner une voix à un peuple qui se sent négligé par des élites distantes.
Dès lors, l’opposition à l’immigration de masse est leur fonds de commerce. Toutefois, Tim Bale, de l’Université Queen Mary de Londres, explique qu’aujourd’hui leurs points d’accord ne se réduisent pas à la question migratoire. Ils s’étendent notamment au rejet viscéral du « wokisme » et à la résistance aux politiques environnementales visant la neutralité carbone.
Mais comment cela se traduit-il dans leurs programmes respectifs ? Utilisent-ils les mêmes arguments ? L’étude de leurs manifestes politiques grâce à la linguistique de corpus et sous l’angle de la prosodie sémantique – c’est-à-dire des associations positives, négatives ou émotionnelles que les mots prennent selon leur contexte – révèle de nombreuses similarités sur le fond, tout en mettant en lumière deux approches rhétoriques différentes.
Combattre la « vague migratoire »
La métaphore de l’eau est une constante du discours populiste pour désigner la difficulté à endiguer l’immigration de masse.
Reform UK l’insère dans le roman national britannique en utilisant l’imagerie rassurante des falaises de Douvres qui protègent le pays contre la « menace » provenant du continent depuis près de mille ans. Dans le manifeste de 2024, l’immigration est le premier sujet abordé, avec le titre « Uncontrolled Immigration has Pushed Britain to Breaking Point » (« L’immigration incontrôlée a poussé la Grande-Bretagne au point de rupture ») et l’image des falaises (photo 1).
On voit un lien direct avec la rhétorique du Brexit grâce au terme « Breaking Point » qui fait référence à une affiche utilisée par Farage lors de la campagne référendaire en 2016, montrant un flot de migrants supposément sur le point d’entrer au Royaume-Uni (photo 2).
En lien aussi avec le Brexit, Reform UK martèle le néologisme Boriswave (la vague de Boris). Ce terme fait référence à la forte augmentation de l’immigration (hors UE) post-Brexit observée après la mise en place, sous Boris Johnson (premier ministre de 2019 à 2022) d’un système d’immigration par points (sur le modèle australien) qui allonge la durée de séjour des étudiants et facilite l’accès du pays aux travailleurs de santé.
Site de Reform UK
Concernant l’immigration, Reform UK_base donc l’impact de sa communication sur la puissance des images et la peur qu’elles inspirent.
En France, le RN utilise également la métaphore de l’eau, mais différemment. Lors de la présidentielle de 2022, pour « contrôler l’immigration », le vocabulaire du RN repose moins sur des images spectaculaires que sur une mécanique rhétorique reposant sur le débordement. Les « flux » doivent être maîtrisés, car une « pression migratoire » se dirige vers un « niveau jamais atteint ». Le parti parle aussi d’une immigration « hors de contrôle », qu’il faudrait « endiguer ».
Cette logique se retrouve dans le projet politique du RN présenté lors de la campagne européenne de 2022 menée par Jordan Bardella, où la terminologie de l’« Europe passoire » laisse place à celle de la « submersion du continent » ; puis dans son projet pour les élections législatives de 2024, qui veut « préserver le peuple français de la submersion migratoire ». Le champ lexical de l’eau sert donc à construire une menace qui déborde les frontières, et l’immigration est apparentée à une catastrophe naturelle.
La différence avec Reform UK tient alors à la perspective et au support rhétorique. Le parti de Farage dramatise par l’image des falaises et de la vague pour faire appel à la mémoire collective, tandis que le RN exprime la peur du débordement en langage plus institutionnel, autour de la maîtrise des flux et du contrôle des frontières.
Gagner la guerre culturelle
Dans son ouvrage de référence sur les guerres culturelles, publié en 1991, James D. Hunter définit la culture comme un système de valeurs qui structure notre expérience au monde et donne un sens à notre vie. Gage d’autorité morale sur un groupe, elle est source d’identité, de sens et de cohésion. Le rejet de l’immigration de masse est directement corrélé à la peur de voir la culture nationale disparaître. Il s’agit d’un postulat pour les deux partis, mais là encore, cela s’exprime différemment.
Reform UK voit l’immigration de masse non seulement comme un flux de personnes mais, aussi, comme un phénomène lié à la promotion, au Royaume-Uni, du multiculturalisme, du communautarisme et de l’idéologie « woke ». Le logiciel d’analyse du discours Sketch Engine montre que, dans les documents publiés par le parti, le terme le plus souvent utilisé pour qualifier « culture » est « British » et celui qui lui est le plus souvent associé est « values » (valeurs), notamment chrétiennes : « Our culture is built upon Christian values » (Notre culture repose sur des valeurs chrétiennes). La conception de la culture de Reform UK semble donc s’insérer dans un contexte de crise identitaire outre-Manche.
Le RN occupe un terrain proche, mais avec un vocabulaire plus républicain. Les « dérives wokes » sont associées à Bruxelles, à la « réécriture de notre histoire » et au « rejet de nos valeurs ». Cette inquiétude se prolonge par la défense de « l’identité et le patrimoine de la France » contre le « communautarisme » et le « séparatisme ». En 2023, Bardella résume cette logique lors du colloque « contre le péril woke » en disant vouloir « déconstruire la déconstruction ».
Là où Reform UK insiste sur les valeurs chrétiennes et la culture britannique, le RN ne parle pas, ou peu, de « valeurs chrétiennes » ; il met l’accent sur le déclin de la civilisation française, qu’il juge menacée par l’immigration, l’idéologie islamiste et la baisse de la natalité.
S’opposer à « l’écologie punitive »
Reform UK a abandonné son climatoscepticisme originel. Il n’en utilise pas moins certains arguments, notamment ce qu’Hirschman appelle l’« effet pervers », qui tend à présenter les politiques environnementales comme néfastes du point de vue économique, et la « mise en péril » (l’écologie imposerait des restrictions aléatoires qui seraient en contradiction avec les valeurs de liberté des sociétés démocratiques), de façon à assimiler l’écologie au totalitarisme.
Le parti parle ainsi de « punitive taxation » et de « Whitehall diktats » (Whitehall est une référence métonymique au gouvernement britannique). Son but, face à « l’idéologie verte », est de protéger les consommateurs mais aussi les agriculteurs, qui constituent « le poumon de notre pays et la colonne vertébrale de notre sécurité alimentaire ». Une fois de plus, Reform UK a recours aux métaphores pour narrativiser son propos et dépeindre une situation de crise existentielle pour le pays.
Le RN reprend cette logique, mais son approche se concentre sur le coût social de l’écologie. Le « Pacte vert » est vu comme une « écologie punitive », accusée de peser sur le pouvoir d’achat et sur l’activité économique. Le parti lui oppose une « écologie raisonnable », qui refuse la « décroissance » et les « normes européennes abusives ». Dans son programme législatif de 2024, cette ligne épouse les codes du discours populiste – fondés sur le principe de bon sens du peuple, de protection contre les menaces externes et la défense de la souveraineté – et devient une « écologie de bon sens », « protectrice du niveau de vie des français » et « garante de notre indépendance nationale ».
Comme Reform UK, le RN dénonce les effets qu’il juge pervers. L’écologie institutionnelle est décrite comme une politique qui, au lieu de protéger, pénalise. Alors que le monde scientifique tire la sonnette d’alarme depuis des décennies sur les conséquences humaines du réchauffement climatique, l’expression « écologie punitive » sert moins à proposer une alternative écologique qu’à délégitimer l’écologie elle-même, en présentant les mesures visant à endiguer le changement climatique d’abord comme des contraintes pour notre société.
Si le message national-populiste reste peu ou prou le même, les deux partis l’abordent différemment. La rhétorique de Reform UK repose sur une image idéalisée et nostalgique du pays (ce que Taggart appelle le Heartland) alors que le RN ne s’appuie pas tant sur le passé et se concentre plutôt sur une approche à court terme.
La rhétorique de Reform UK repose sur une image idéalisée et nostalgique du pays (ce que Taggart appelle le Heartland) alors que le RN ne s’appuie pas tant sur le passé et se concentre plutôt sur une approche à court terme. Cela peut être le reflet d’une stratégie d’ancrage et de légitimation de la part de Reform UK, alors que le RN voit la prochaine grande échéance de 2027 se rapprocher.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Rassemblement national/Reform UK : mêmes combats ? – https://theconversation.com/rassemblement-national-reform-uk-memes-combats-291386
