Source: The Conversation – in French – By Nathalie Lugand, Docteure en psychologie sociale, Université Lumière Lyon 2
L’ESSENTIEL
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Incendies de l’été 2026, Covid-19… le personnel ambulancier joue un rôle clé dans le soin et les situations d’urgence.
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Mais ce secteur ne fait jamais la une des médias et pâtit d’un manque de reconnaissance.
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Le flou de son statut fait courir des risques sur le terrain à cette profession de plus en plus féminisée.
Cet été, la « guerre » contre le feu menée par les sapeurs-pompiers a été suivie par des millions de personnes tandis qu’à l’ombre des projecteurs, des milliers d’ambulanciers et ambulancières se mobilisaient pour évacuer des milliers de personnes âgées de leur Ehpad.
De la même façon, durant l’année 2020, en dépit du rôle clé qu’ils ont assuré durant la « guerre sanitaire » menée contre le Covid-19, leur travail fut passé sous silence, comme le résume Patrick Youx, gérant d’une entreprise d’ambulances à Nantes, dans son témoignage :
« On nous a dit, à tout le personnel soignant : “On vous oubliera pas, vous étiez essentiels”… Moi aussi, j’ai eu l’ordre national du Mérite, ça me fait une belle jambe. »
Des travailleuses et travailleurs du « care » invisibilisés par les médias
Alors que les métiers du « care » ont été mis sous les projecteurs, puis au cœur des débats sur la reconnaissance des métiers dits « essentiels », le secteur ambulancier est resté le grand oublié du débat public. Cette invisibilisation médiatique, qui s’accompagne d’une littérature scientifique limitée sur le secteur, contribue à la méconnaissance de ces « travailleurs et travailleuses de l’ombre ».
Bien plus encore, dans l’imaginaire social, l’ambulancier français reste davantage associé à la figure du « chauffeur » ou encore du « taxi » qu’à celle du soignant. Peu (re)connus de la population et même des autres professions soignantes, ils assurent pourtant un rôle important dans la « prise en soin » des malades, que ce soit dans le cadre de transports sanitaires urgents ou non.
La profession a par ailleurs connu depuis quelques années une évolution significative des contours de sa formation, parallèlement à une féminisation de ses membres. Le nouveau référentiel de formation de 2022 s’est enrichi de modules en communication, psychologie et relation d’aide, et les gestes cliniques se sont diversifiés et renforcés. Toutefois, cette exigence croissante de savoirs et savoir-faire dans le domaine du soin n’a pas été accompagnée d’une reconnaissance institutionnelle et tarifaire à la hauteur de cette évolution.
Un paradoxe leur posant problème au quotidien est en effet souvent souligné : il leur est demandé d’agir en soignants et soignantes dans un système qui persiste à les rémunérer et à les traiter comme de simples « transporteurs » leur ministère de tutelle restant, pour les relations de travail, le ministère des transports. Alors qu’ils et elles dispensent des soins cliniques et un accompagnement relationnel essentiels, leur convention collective, rattachée aux transports routiers, continue de les inscrire dans un cadre professionnel principalement pensé autour de l’activité de transport et de conduite.
Une mise en danger sur le terrain, en particulier pour les femmes
Ce déni de statut se traduit par des freins majeurs dans le travail quotidien. Des données de la recherche indiquent qu’à l’accueil des urgences, les ambulanciers et ambulancières peuvent se heurter au mépris ou à l’indifférence d’équipes soignantes, qui négligent de leur transmettre les éléments cliniques nécessaires à la bonne « prise en soin » des patient·e·s. Cette exclusion des circuits d’information les prive de la validation de leurs pairs, ce que Christophe Dejours nomme le « jugement de beauté » sur les règles de l’art et peut les exposer à des risques infectieux concrets : tuberculose, méningite, Covid-19, etc.
Si le manque de reconnaissance et la pénibilité physique fragilisent l’ensemble du corps professionnel, la profession d’ambulancier, qui est de plus en plus mixte, doit aussi tenir compte non seulement des expositions différenciées mais aussi des impacts différenciés des risques professionnels selon les sexes. On peut prendre pour exemple le port des personnes, quand on sait que les limites du Code du travail sont de 25 kg pour les femmes et 55 kg pour les hommes.
Dans un secteur marqué par une histoire et une culture d’entreprise historiquement masculines, structurées autour de la force physique, pour une ambulancière, l’invisibilisation du métier s’ajoute à celle de son genre : c’est une véritable « double peine ».
Là où un ambulancier souffre de ne pas être perçu comme un soignant, une ambulancière doit en plus se battre au quotidien pour prouver sa légitimité technique, ses compétences et sa capacité physique.
Mais cette inégalité ne s’arrête pas à une question de légitimité : elle s’incarne matériellement dans le travail quotidien. Qu’il s’agisse de la taille des équipements calibrés sur des gabarits masculins, de l’organisation des plannings ou de l’exposition aux violences sexistes, les contraintes physiques et organisationnelles n’ont pas les mêmes conséquences sur les ambulanciers et les ambulancières.
Par ailleurs, en observant ce qui se passe réellement à l’arrière de l’ambulance ou lors d’un brancardage, on constate que les activités ou tâches réalisées par les femmes ou les hommes ne sont pas exactement les mêmes. Ainsi l’exposition aux risques n’est pas la même pour les femmes que pour les hommes.
En effet, s’intéresser au travail réel des ambulanciers et ambulancières et pas seulement à leur fiche de poste théorique, c’est faire apparaître les expositions différenciées des femmes et des hommes dans des situations de travail similaires.
Faire de la prévention des risques un outil vivant
Pour supprimer voire réduire les risques professionnels, ajouter des formations ou multiplier les procédures ne suffit plus. Aujourd’hui, des outils réglementaires comme le Document unique d’évaluation des risques professionnels (Duerp), outil central de prévention de la santé au travail, peuvent être vécus comme de la simple paperasse. On les remplit par obligation légale sous la menace de sanctions renforcées sans que cela ne change quoi que ce soit au quotidien du terrain.
Pourtant, réinvesti par le terrain, le DUERP pourrait être le premier levier de cette reconnaissance tant attendue. En évaluant le travail réel et la pénibilité qui en découle, avec ses expositions et ses impacts différenciés selon les sexes : charge émotionnelle, violences sexistes et sexuelles, postures pénibles, etc., ce document cesse d’être une contrainte administrative pour devenir le miroir officiel du travail soignant invisible.
Pour que la prévention fonctionne, elle doit devenir un outil vivant de réflexion collective et l’évaluation différenciée des risques une opportunité pour débriefer, analyser les difficultés et faire reconnaître les mille astuces inventées par ces professionnels pour faire face à l’imprévu. Ces espaces de discussion permettent aussi d’ouvrir les yeux sur les règles non écrites et d’enrichir la prévention des risques.
Or, comme le souligne Florence Chappert, responsable de la Mission Égalité intégrée à l’Anact, l’agence publique dédiée à l’amélioration des conditions de travail, les démarches de prévention restent trop souvent pensées au masculin sous couvert d’une neutralité de façade. Pourtant, les statistiques sont sans appel : si les accidents du travail baissent globalement, ils ont grimpé de 41,6 % chez les femmes entre 2001 et 2019, en particulier dans les secteurs à prédominance féminine comme la santé.
Repenser les normes ou cadences, adapter le matériel aux corps féminins et mieux soutenir le travail émotionnel n’est pas une faveur qu’on accorderait aux femmes : c’est une mesure globale qui permettrait aussi de préserver les hommes les plus exposés ou vieillissants, et de faire baisser l’absentéisme global qui est dû, en premier lieu, au cumul des contraintes de travail.
Une expérimentation nationale pour analyser le travail de terrain
C’est précisément dans ce contexte que la Fédération nationale des ambulanciers privés (FNAP), dirigée par Bruno Basset, a engagé une démarche d’expérimentation sur le terrain, dans le cadre d’un financement obtenu auprès du Fonds pour l’amélioration des conditions de travail (Fact), géré par l’Anact, à la suite de l’appel à projets Améliorer la santé des femmes au travail.
Ce projet d’expérimentation vise notamment à identifier les risques spécifiques auxquels font face les femmes et les hommes du secteur, à évaluer les impacts différenciés du travail sur leur santé et à faire évoluer concrètement l’organisation du travail ainsi que la prévention dans les entreprises d’ambulance.
Depuis novembre 2025, la démarche est entrée dans sa phase opérationnelle : 10 entreprises pilotes volontaires, réparties sur l’ensemble du territoire national, se sont lancées dans l’aventure aux côtés de deux instituts de formation et du syndicat CFDT.
Si cette expérimentation nationale constitue un premier pas pour sortir les ambulanciers et ambulancières de l’ombre, elle ne saurait suffire. Pour reprendre la formule de la philosophe et féministe étatsunienne Nancy Fraser, la reconnaissance culturelle ne vaut rien sans « redistribution » : des moyens, du temps et de certains équipements adaptés. La question n’est plus de savoir si ce secteur mérite d’être reconnu, mais si notre système de santé peut encore se permettre de l’ignorer.
Nathalie a reçu des financements du Fonds pour l’amélioration des conditions de travail (Fact), géré par l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (Anact), dans le cadre de l’expérimentation nationale menée par la Fédération Nationale des Ambulanciers Privés (FNAP).
Sylvie Morel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Les oubliés du soin d’urgence : quand le déni de reconnaissance met le secteur ambulancier en danger – https://theconversation.com/les-oublies-du-soin-durgence-quand-le-deni-de-reconnaissance-met-le-secteur-ambulancier-en-danger-289567
