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Feux de forêt : derrière les flammes et les fumées, des inégalités sociales de santé invisibles que la France ne mesure pas

Feux de forêt : derrière les flammes et les fumées, des inégalités sociales de santé invisibles que la France ne mesure pas

Source: The Conversation – France in French (3) – By Thomas Aguilera, Maître de conférences en science politique, Sciences Po Rennes


L’ESSENTIEL

  • Les fumées de feux de forêt produisent des effets majeurs sur la santé des populations.

  • Des données internationales montrent que les groupes sociaux les plus vulnérables sont particulièrement concernés.

  • En Californie, on parle d’« injustice environnementale face aux feux ». Des travaux sont en cours pour documenter aussi ce risque en France.


L’année 2026, en France, se distingue par des feux de forêt et de végétation qui confirment ce que les spécialistes prévoyaient mais surprennent par leur ampleur inédite.

L’enjeu de santé publique lié aux fumées de feux qui était resté, jusqu’à récemment, relativement discret, semble émerger sur la scène publique.

Une nouvelle géographie des feux de forêts et de végétation en France

En France, l’extension du risque incendie se matérialise à travers deux dynamiques bien documentées par les modèles depuis quelques années et déjà illustrées par les années 2022 et 2025 : l’ensemble du territoire national – dont la Bretagne – est désormais concerné, et la saison des feux s’étend dans l’année.

Les deux incendies de Fontainebleau (Seine-et-Marne), non loin de la capitale, puis celui de Gironde, parti de Saumos le 22 juillet et qui a frôlé la métropole de Bordeaux, ont également confirmé l’importance de repenser l’aménagement des interfaces ville-forêt qui représentent les espaces les plus à risque.




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En juillet 2025, à Marseille, l’incendie des Pennes-Mirabeau – qui avait touché l’Estaque – avait montré que le risque concernait pleinement les populations et les politiques urbaines. Aux États-Unis, on évoquera le grand feu d’Eaton Fire à Los Angeles qui a détruit en janvier 2025 une partie de la localité d’Altadena et tué 19 personnes.

Surfaces brûlées et nombre de départs de feux de forêt en France : 2026, une année historique

En France, avec plus de 119 000 hectares parcourus par 14 320 incendies dès la fin juillet, 2026 a dépassé le record annuel de 1976 (environ 88 000 hectares). L’incendie de Saumos (Gironde) est quant à lui devenu, avec plus de 42 000 hectares, le plus grand feu français depuis l’incendie des Landes de Gascogne d’août 1949 (50 000 hectares et 82 morts).

Une nouvelle géographie semble donc se dessiner dans le paysage français : celle de mégafeux proches de métropoles et de territoires touristiques ou productifs, qui créent leur propre vent et leur propre nuage d’orage, appelé pyrocumulonimbus.

À l’été 2026, davantage qu’à l’accoutumée, cette situation a contribué à faire émerger dans l’espace public deux enjeux.

Le premier correspond aux risques économiques à court, moyen et long termes : au-delà des pertes de la saison touristique, les paysages sont durablement affectés, limitant potentiellement leur attractivité dans les prochaines années, les questions des assurances et de la reconstruction sont maintenant pleinement posées poussant l’État à se positionner. L’autre enjeu est celui des risques sanitaires.

Les risques sanitaires liés aux feux de végétation : un nouvel enjeu en France ?

Certaines recherches de même que les médias évoquent parfois le difficile retour des habitants sur les lieux après un incendie. À l’international, les travaux ont mis en évidence les impacts en termes de santé mentale (en lien avec les pertes matérielles, conséquences, économiques, et traumas possibles en lien avec l’exposition aux feux) notamment au Canada, en Australie ou en Californie mais aussi en France.

En France, si les enjeux sanitaires sont à ce jour encore peu traités, rarement les fumées n’avaient été aussi présentes sur les scènes politique et publique que cet été 2026, notamment en Gironde : le gouvernement a annoncé l’envoi de milliers de masques FFP2 à Bordeaux, les médias ont fait leur une sur l’air irrespirable dans la ville de Bordeaux.

Reste à savoir si cet enjeu, traité cet été dans une perspective court-termiste de nuisances respiratoires ponctuelles, va constituer un véritable problème de santé publique durable sur l’agenda politique, et si son cadrage va intégrer la dimension inégalitaire, comme c’est le cas dans d’autres pays comme en Californie où l’on parle d’injustice environnementale.

Les fumées produites par les feux de végétation sont constituées d’un mélange complexe de polluants, dont des particules fines, qui ne s’arrêtent pas aux périmètres des incendies. Non seulement elles affectent les poumons et les corps des habitants, pompiers et agriculteurs en première ligne, mais elles voyagent aussi sur des dizaines, voire des centaines, de kilomètres puis retombent sur des territoires qui n’ont pas vécu d’incendie et dont les habitants n’ont vu les flammes qu’à la télévision.

Or, ces fumées ne touchent pas tout le monde de la même façon : ce sont surtout les personnes en situation de précarité socio-économique qui sont les plus exposées, les plus vulnérables et les plus affectées.

Les fumées des feux de végétation sont les plus toxiques

La littérature internationale, a bien démontré que les panaches de fumées des feux produisaient des effets sur la santé des populations (risques cardiovasculaires et respiratoires notamment, mais aussi neurologiques) et ce, sur de longues distances et de façon très différenciée socialement.

Une zone densément peuplée sous le panache de fumée, même éloignée du feu, peut ainsi concentrer davantage de personnes exposées qu’une zone proche du foyer mais peu habitée, et connaître de ce fait un risque global élevé, dès lors que s’y conjuguent une forte exposition (densité démographique) et une vulnérabilité marquée (précarité sociale).

En France, la littérature et les expertises sont balbutiantes sur le sujet mais en cours de développement. En juin 2026, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a publié une note d’expertise collective qui actualise, pour la première fois depuis 2012, l’état des connaissances sur les effets sanitaires des feux de végétation. Sa conclusion est sans ambiguïté : les particules fines (PM 2,5) issues des fumées d’incendie sont plus toxiques que celles de la pollution de fond habituelle liées au trafic routier ou aux autres sources émettrices.

À concentration égale, le surrisque d’hospitalisation pour causes respiratoires est jusqu’à dix fois plus élevé pour les particules de feux de forêt que pour celles du trafic. Une étude européenne incluant des données françaises retrouve un excès de risque également, cette fois pour la mortalité.

Le problème, souligne l’Anses, c’est que nos indices de qualité de l’air, ceux qui nous disent chaque jour si l’air est « bon » ou « médiocre », sont calibrés sur la pollution aux particules ordinaires. Ils excluent, de fait, la signature spécifique des fumées issues de la combustion de forêts et de végétation qui a lieu principalement l’été. Autrement dit, les jours où le panache passe, l’indicateur officiel peut afficher un risque sous-estimant le danger réel.

L’Anses va plus loin. Parmi les populations les plus vulnérables à ces fumées, elle cite explicitement, à côté des enfants, des femmes enceintes et des personnes âgées, les personnes « en situation de précarité socio-économique ». Les raisons sont concrètes : logements mal isolés qui laissent entrer l’air extérieur, habitat suroccupé, absence de véhicule pour évacuer, accès limité à l’information, pathologies chroniques plus fréquentes, et moyens insuffisants aux solutions d’adaptation et de reconstruction (par exemple : évacuation rapide, mise à l’abri sur place, purificateurs d’air, masques).

Tous ces résultats sont empiriquement bien étayés à l’international.

Les habitants des territoires les plus précaires sont les plus exposés aux feux

C’est précisément ces inégalités d’exposition et de vulnérabilité face à la fumée des feux que notre équipe a cherché à mesurer en France. Pour cela, nous avons mené une étude préliminaire en croisant la base de données nationale des incendies (BDIFF) – soit 42 517 feux entre 2009 et 2024, à l’échelle de 36 805 communes de France hexagonale – et l’Indice de défavorisation environnementale (European Deprivation Index, ou EDI) qui combine revenu, emploi, éducation, qualité du logement et accès aux services.

Il apparaît d’ores et déjà que les populations résidant dans les communes les plus défavorisées (du cinquième quintile, Q5) ont connu 5,7 fois plus de feux et 5,7 fois plus de surface brûlée que les communes les plus aisées (à noter que les feux n’étaient pas plus grands dans les communes pauvres, la taille médiane d’un incendie étant identique qu’il survienne dans des communes pauvres ou non).

Quand on tient compte du nombre d’habitants exposés, l’écart augmente fortement : le fardeau, mesuré en « personnes-hectares », est 25 fois plus lourd dans les communes défavorisées, où vivent 15,3 millions de personnes, contre 1,9 million dans les communes les plus favorisées.

Et cette inégalité ne semble pas conjoncturelle : même lors des années à faible activité, les communes défavorisées restent, en moyenne, 4,2 fois plus souvent touchées. C’est donc une caractéristique stable du paysage français. Derrière ce différentiel d’exposition, ces premiers résultats suggèrent un différentiel de vulnérabilité (c’est-à-dire, des effets plus délétères sur la santé à un même niveau d’exposition aux fumées).

Des injustices environnementales invisibles et encore ignorées en France

En Californie, de nombreux travaux, dont ceux réalisés par une partie de notre équipe, documentent depuis des années ces inégalités qui sont problématisées autour des injustices environnementales à la fois par les chercheurs, les experts, les militants et des politiques publiques. Les communautés amérindiennes, noires, hispaniques, résidant dans les quartiers pauvres, sont identifiées comme surexposées et plus vulnérables. Et cette reconnaissance scientifique irrigue l’action publique : plans d’adaptation ciblés, dispositifs de compensation, air conditionné et purificateurs pour les personnes les plus précaires.

En France, cette question est pour l’instant absente de la recherche sur les feux, du débat d’experts, de l’agenda médiatique et politique. Pourquoi ?

Ce n’est pas seulement une affaire d’échelle mais de cadrage, de choix politiques et de trajectoires institutionnelles passées. Chez nous, le feu de forêt est surtout traité comme un problème de sécurité civile : on l’attaque, on l’éteint, on le noie, on protège les vies humaines, on « défend les points sensibles », les infrastructures et les biens. Cette approche, jugée comme efficace jusqu’à aujourd’hui, a permis de limiter la propagation des incendies et le nombre de morts directs. Mais elle a contribué à confiner le risque dans une logique de gestion de crise, même si des changements sont bien à l’œuvre depuis 2022 notamment.

De plus, le modèle français d’État-providence fonctionne moins sur un régime de compensation de groupes ou de territoires spécifiques (par contraste avec le modèle libéral résiduel californien, moins solidaire mais concentré sur les plus désavantagés), et donc moins enclin à intégrer la problématique des inégalités face aux feux, d’autant plus que la variable raciale (qui pèse fortement dans les inégalités face aux fumées de feux) est invisibilisée en France.

Dans ce contexte institutionnel, les effets sanitaires différés de la fumée, et a fortiori leur dimension sociale, ne sont pas pris en compte, à l’exception des travaux en santé publique de l’Anses et d’une expertise discrète qui s’est développée via la question de la santé des pompiers.




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Or, reconnaître le fait que les feux de végétation affectent davantage les plus vulnérables permettrait de faire évoluer le cadrage de ce risque.

Concrètement, il serait possible de faire figurer la contribution spécifique des feux dans les indices de qualité de l’air ; d’intégrer un gradient social dans la surveillance sanitaire post-incendie ; de cibler protection, information, purificateurs, aide au logement, vers les communes et quartiers les plus défavorisés et les plus exposés et bien sûr d’intégrer davantage les politiques d’aménagement du territoire, de santé publique et de gestion du risque incendie.

Thomas Aguilera est membre de l’Institut Universitaire de France et a reçu des financements de la Maison des Sciences de l’Homme de Bretagne (projet FDV BZH).

Anaïs Teyton est post-doctorante à l’Inserm. Ses recherches sont financées par AXA.

Noémie Letellier a reçu des financements de l’Inserm, l’ANSES, l’ADEME et du programme santé du mécénat AXA.

Paula Margarita Salazar Torres a reçu des financements de l’EHESP, sur un poste rattaché à un projet de recherche de l’IRSET (Inserm) portant sur l’exposition aux feux de végétation en France.

Tarik Benmarhnia est membre de l’University of California, San Diego et EHESP. Il a reçu des financements de l’ANR, l’ANSES, l’ADEME, Axa, Horizon Europe.

ref. Feux de forêt : derrière les flammes et les fumées, des inégalités sociales de santé invisibles que la France ne mesure pas – https://theconversation.com/feux-de-foret-derriere-les-flammes-et-les-fumees-des-inegalites-sociales-de-sante-invisibles-que-la-france-ne-mesure-pas-289670

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