Source: The Conversation – in French – By Stéphane Amato, Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Université de Toulon
L’ESSENTIEL
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Mis en vente au début de l’été, les passes donnant accès à l’édition 2027 du célèbre festival de musiques extrêmes, qui se tiendra en juin prochain, ont été vendus en moins d’une heure.
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Le parcours numérique des festivaliers – liste d’attente, mise en vente des passes, puis site de revente en cas d’échec – fait partie d’un rituel qui participe pleinement à l’expérience Hellfest.
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Pour les organisateurs, il s’agit moins de capitaliser sur la frustration que de la canaliser, afin de préserver l’engagement d’une communauté fidèle et très investie.
Chaque année, la mise en vente des pass (ou passes, en français) du festival de musiques extrêmes Hellfest ressemble à une épreuve collective. Des milliers de passionnés se connectent simultanément, suivent leur progression dans une file virtuelle avant de découvrir que les pass sont déjà épuisés. Pour l’édition 2027, les pass 4 jours sont ainsi devenus indisponibles en moins d’une heure, avant que l’organisation n’oriente les festivaliers vers un site officiel de revente encadrée.
À première vue, cette liste d’attente électronique constitue une simple solution technique permettant d’organiser la revente des pass ou de protéger les festivaliers contre les plateformes non officielles. Mais cette lecture est insuffisante : une liste d’attente ne gère pas seulement une pénurie où les festivaliers déchus sont exclus. Ces derniers deviennent des « aspirants inscrits ».
Le Hellfest ne constitue toutefois pas un cas isolé. La généralisation des files d’attente numériques concerne désormais de nombreux biens culturels à forte demande. Si ces dispositifs répondent à une contrainte commune de rareté, le cas du Hellfest présente une spécificité : la liste d’attente ne relève pas uniquement d’un mécanisme de régulation de l’accès, mais s’inscrit dans une logique rituelle.
Un festival qui n’est pas un simple événement musical
Le Hellfest n’est pas un festival ordinaire. Dans son ouvrage le Hellfest : un pèlerinage pour metalheads, Charbonnier (2017) analyse l’événement comme un espace-temps organisé, attendu et ritualisé, où les amateurs de metal affirment et réaffirment leur appartenance communautaire.
Le mot « pèlerinage » ne signifie évidemment pas que le Hellfest serait une religion. Il permet plutôt de penser le festival comme un lieu fortement investi, traversé par des signes, des codes, des parcours, des seuils et des objets symboliques. Dans cette perspective, le pass revêt une forte valeur symbolique en devenant un objet de passage ritualisé.
Or, ce passage commence désormais bien avant l’arrivée à Clisson (Loire-Atlantique). Comme l’indiquent Ruiz et al. (2025), le Hellfest n’est plus seulement un espace-temps physiquement délimité : il est également doté d’une présence en ligne, lui conférant une frontière numérique.
L’expérience festivalière commence ainsi devant un écran, lors de la vente de pass initiale. Pour ceux qui ne l’ont pas obtenu, cette expérience se prolonge dans la revente officielle, avec l’inscription sur liste d’attente, le mail de confirmation et l’espoir d’une notification.
Un rite d’attente en ligne
La formule « beaucoup d’appelés, peu d’élus », empruntée à l’Évangile selon Matthieu, peut ici servir de métaphore analytique. Beaucoup de festivaliers aspirent à entrer, se connecter, s’inscrire. Or, seuls certains accéderont finalement à la possibilité d’acheter un pass.
On peut alors parler d’un « rite d’attente numérique » : avant d’entrer au festival, il faut entrer dans la procédure. Avant d’être admis, il faut attendre.
L’attente de l’édition suivante, qui ne commençait autrefois véritablement qu’au printemps – le sold out n’intervenant, avant 2015, qu’en avril ou en mai – tend désormais à ritualiser l’année tout entière : la mise en vente des pass, organisée dès le début du mois de juillet, survient quelques semaines à peine après la clôture de l’édition précédente qui se tient chaque année en juin.
La page officielle, les communications sur les réseaux sociaux et le mail de confirmation forment ainsi une séquence : d’abord l’ouverture de la mise en vente, ensuite sa fermeture et le sold out, puis la réouverture encadrée de l’espérance par la revente officielle. Ce troisième moment est décisif : il convertit la frustration en patience organisée.
Quand l’échec d’achat devient un acte préparatoire
S’inscrire sur une liste d’attente est indiscutablement un acte d’engagement. L’individu donne son adresse, accepte une règle, entre dans un dispositif officiel, consent à l’incertitude, surveille impatiemment ses mails. En somme, il devient acteur du processus, motivé à l’idée de pouvoir assister au festival.
Supposons deux festivaliers aussi motivés l’un que l’autre. Le premier obtient son pass lors de la vente officielle. Le second échoue, peut-être pour des raisons contingentes (mauvaise qualité de connexion, saturation technique, etc.). Il s’inscrit alors sur la liste d’attente et revient consulter le dispositif de revente jusqu’à ce qu’un pass se libère.
Objectivement, les deux ont le même pass et les mêmes motivations initiales. Pourtant, ils n’ont pas la même histoire. À la différence du premier festivalier, le second a attendu, poursuivi, et même presque conquis son accès au Hellfest. Son engagement est ainsi plus fort. En effet, ce festivalier passé par la revente officielle a consacré plus de temps et plus d’énergie à l’obtention du pass.
Cette différence d’expérience n’est pas anodine. En organisant l’accès au festival via un parcours d’attente, le dispositif contribue à accroître la valeur subjective du pass. Plus son obtention exige des efforts, plus elle est susceptible de renforcer l’attachement au festival et la volonté de renouveler cette expérience les années suivantes.
Une opportunité pour la communication et le marketing
Les travaux sur la communication numérique engageante sont ici particulièrement pertinents. Amato, Bernard et Boutin (2021) ont montré que l’engagement numérique ne peut être réduit aux définitions des plateformes qui comprennent clics, vues, likes ou partages. L’engagement doit aussi être pensé à partir des actes accomplis, de leur coût, de leur contexte de production ou des conduites qu’ils préparent.
La liste d’attente du Hellfest illustre très bien cette idée. Il ne s’agit pas seulement de cliquer sur un lien. Il s’agit d’entrer dans un parcours et ainsi s’inscrire, attendre, accepter une règle, rester disponible, recevoir éventuellement un signal, puis agir rapidement.
Dans cette lignée, Helme-Guizon et Amato (2004) ont montré que la théorie psychosociale de l’engagement pouvait éclairer les comportements d’achat et de fidélité des internautes. L’inscription sur la liste d’attente transforme ainsi un intérêt en trace d’interaction. Elle constitue ainsi un acte préparatoire à l’achat et, dans le cadre de la revente officielle, une étape nécessaire pour espérer obtenir un pass.
Ce que le numérique ajoute tient surtout à la manière dont il permet d’organiser ces conduites dans le temps. S’inscrire, confirmer son adresse, consulter ses messages, revenir sur le site ou réagir rapidement à une notification composent une succession de micro-actes qui entretient la relation avec le festival et multiplie, dans la durée, les occasions d’agir. Le numérique agit ainsi comme un amplificateur des mécanismes d’engagement plutôt que comme leur origine.
Ne pas exploiter la frustration, mais la canaliser
Le festivalier passé par la revente, au-delà d’acquérir le sésame tant espéré, a ainsi traversé une première épreuve en ligne. Et cette attente peut susciter des réactions hostiles. L’enjeu pour l’organisation n’est donc pas d’exploiter la frustration, mais de la canaliser face à un paradoxe : le succès du festival génère une demande supérieure à sa capacité d’accueil.
La rareté relève ainsi moins d’un choix stratégique que d’une contrainte structurelle. La liste d’attente devient un dispositif de régulation qui maintient le lien avec les festivaliers privés de pass immédiat, transforme la déception en possibilité future et préserve le sentiment d’équité au sein de la communauté.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Beaucoup d’appelés, peu d’élus : quand le Hellfest instaure un rite d’attente numérique – https://theconversation.com/beaucoup-dappeles-peu-delus-quand-le-hellfest-instaure-un-rite-dattente-numerique-288553
