Source: The Conversation – in French – By Cédric Brudermann, Professeur des universités, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)
L’ESSENTIEL
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Face aux progrès de l’intelligence artificielle générative, pourquoi apprendre une langue étrangère ?
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Communiquer, c’est produire des phrases correctes, mais aussi comprendre une situation et savoir s’ajuster.
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Il s’agit de former des citoyens capables de construire du sens avec les autres.
L’intelligence artificielle générative (IAG) traduit des textes, rédige des courriels, reformule des articles et résume des documents en quelques secondes. À cela s’ajoutent la traduction vocale en temps réel et les assistants conversationnels : autant d’outils qui donnent parfois l’impression que les barrières linguistiques sont en train de disparaître.
À quoi bon, dès lors, apprendre une langue si des machines semblent pouvoir communiquer à notre place ?
La question peut sembler provocatrice mais elle traverse aujourd’hui le monde de l’éducation et, plus largement, la société. Elle repose toutefois sur une conception réductrice de ce que signifie apprendre une langue : celle qui consiste à ramener cet apprentissage à la mémorisation du vocabulaire, à l’application de règles grammaticales ou à la traduction de phrases. Si tel était le cas, les progrès de l’IAG suffiraient à remettre en question une partie des finalités de cet apprentissage.
Mais apprendre une langue, c’est aussi apprendre à interagir avec les autres, à comprendre une situation et à adapter son discours. C’est en effet dans ces échanges – avec leurs hésitations, leurs malentendus et leurs ajustements – que se construit une partie essentielle de la compétence linguistique.
Si l’IAG peut accompagner ces apprentissages, elle ne peut cependant pas se substituer aux interactions humaines elles-mêmes. Il en découle que l’IAG ne rend pas l’apprentissage des langues obsolète, mais conduit à en redéfinir les finalités dans un monde où certaines tâches linguistiques sont automatisées.
Communiquer ne consiste pas seulement à traduire
L’un des principaux atouts de l’IAG est de faciliter des tâches linguistiques autrefois longues ou complexes. Traduire un document, corriger une formulation, reformuler un texte ou produire un premier brouillon est désormais à portée de clic. Cette efficacité peut toutefois entretenir une illusion : celle selon laquelle communiquer reviendrait simplement à remplacer des mots d’une langue par leurs équivalents dans une autre langue.
Or, une langue est bien davantage qu’un système de correspondances car, pour communiquer, il faut tenir compte du contexte et de son interlocuteur : rédiger un courriel professionnel ou présenter un projet suppose en effet de choisir un registre, d’anticiper les attentes de son interlocuteur et d’adapter son discours à la situation. Les outils d’IAG ont d’ailleurs fait d’importants progrès dans ce domaine et peuvent aujourd’hui produire des textes adaptés au contexte ou au destinataire.
Mais leur utilisation exige de savoir quelles informations et consignes leur fournir, de comprendre les choix qu’ils proposent et d’exercer un regard critique sur les résultats obtenus. C’est la raison pour laquelle un des enjeux de l’apprentissage des langues réside désormais moins dans la maîtrise de la langue ou de l’outil que dans la capacité à les articuler en fonction des situations de communication.
Communiquer, c’est construire une relation
Parler une langue, c’est savoir réagir à une question inattendue, reformuler lorsqu’un interlocuteur ne comprend pas, adapter son discours ou gérer un désaccord. Ces capacités se construisent dans l’échange, au fil des situations rencontrées.
Or, si les outils d’IAG peuvent contribuer à cette préparation – en permettant de s’entraîner à l’oral, de simuler certains dialogues ou d’obtenir des retours sur une production – ils ne remplacent pas les échanges réels, où chacun doit construire une compréhension commune avec son interlocuteur, en tenant par exemple compte de ses réactions et en ajustant son propre discours.
De fait, apprendre une langue aujourd’hui, c’est certes continuer à apprendre à produire des phrases, mais c’est aussi développer des compétences relationnelles, interprétatives et adaptatives qui prennent tout leur sens dans l’interaction. Une telle évolution conduit alors à repenser les finalités mêmes de l’enseignement des langues.
Ce que l’IAG change dans l’enseignement des langues
Si l’IAG transforme les usages des langues, elle modifie également les conditions de leur apprentissage. Le rôle des enseignants est donc appelé à évoluer en conséquence et, dans ce contexte, il ne s’agit plus seulement de transmettre des connaissances linguistiques, mais aussi d’aider les apprenants à faire un usage réfléchi des outils.
En classe, cela peut par exemple passer par des situations où les élèves comparent leurs formulations à celles générées par l’IAG, en évaluent les choix et en discutent les effets selon les contextes. Ces activités les amènent à confronter les propositions de l’outil à leur propre compréhension des situations et à exercer leur jugement plutôt que d’accepter les réponses telles quelles.
Cette orientation rejoint l’évolution du Cadre européen commun de référence pour les langues, qui accorde une place croissante à la médiation, entendue comme la capacité à faciliter la compréhension entre des personnes, des langues, des cultures ou des points de vue différents. Ainsi, dans un environnement où les échanges sont de plus en plus médiés par les technologies, la capacité à articuler intelligence humaine et intelligence artificielle est vouée à prendre une importance particulière.
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En définitive, loin de signer la fin de l’enseignement des langues, l’IAG en transforme les finalités. Si une machine peut en effet désormais traduire ou reformuler un message, elle ne peut pas décider à notre place de ce que nous voulons dire ni de la manière dont nous voulons le dire. Par conséquent, à l’heure de l’IAG, apprendre une langue reste essentiel et l’enseignement des langues vise désormais moins à former des locuteurs que des citoyens capables de construire du sens avec les autres et d’exercer leur jugement face aux technologies.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. À l’heure de l’IA générative, que signifie encore apprendre une langue ? – https://theconversation.com/a-lheure-de-lia-generative-que-signifie-encore-apprendre-une-langue-288545
