Source: The Conversation – France in French (3) – By Thierry Aimar, Maître de conférences en sciences économiques, Université de Lorraine
L’ESSENTIEL
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Une véritable reconnaissance du vote blanc pourrait-elle inciter les partis et les candidats à mieux prendre en compte les demandes des citoyens ?
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En France, le résultat d’un scrutin est uniquement déterminé par l’addition de votes positifs, quels que soient l’abstention et les votes blancs ou nuls.
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En Colombie, au Pérou, en Mauritanie ou en Mongolie, le vote blanc est comptabilisé. Il peut même, dans certains cas, invalider une élection.
Dans les démocraties représentatives contemporaines, les élections remplissent deux fonctions principales : choisir les dirigeants et exprimer les préférences politiques de la population. Mais ces deux fonctions doivent être connectées si on veut garantir la légitimité, la qualité et l’efficacité de la gouvernance. Malheureusement, ce n’est pas toujours le cas. Un scrutin peut désigner un vainqueur sans rapport avec les préférences véritables des citoyens. Avec pour conséquence de favoriser un sentiment d’illégitimité des élus et de réduire leur capacité pratique de gouverner efficacement.
D’où vient cette césure entre ces deux fonctions du système démocratique ? Du refus de la reconnaissance du vote blanc. Lorsque celui-ci est exclu des suffrages exprimés, l’élection permet certes de désigner des gouvernants mais elle ne permet pas de mesurer correctement le niveau d’insatisfaction des électeurs à l’égard de l’offre politique.
En France, les bulletins blancs sont comptabilisés séparément des votes nuls depuis la loi du 21 février 2014. Cependant, à la différence d’autres pays, comme la Colombie, le Pérou, la Mauritanie ou la Mongolie, ils ne toujours pas considérés comme des suffrages exprimés et n’ont donc pas le pouvoir d’invalider une élection. Alors que le vote blanc est censé permettre à des citoyens engagés de signaler leur insatisfaction à l’égard de l’offre politique proposée, ce message de « civisme critique » est totalement ignoré par nos dirigeants. En effet, le résultat d’un scrutin demeure uniquement déterminé par l’addition de votes positifs, quelle que soit l’ampleur de l’abstention, des votes blancs et des votes nuls. S’il veut politiquement peser, le citoyen est alors contraint de choisir un candidat qu’on lui présente. Aucune voie alternative ne lui est ouverte.
Vote d’adhésion et vote de rejet
Ainsi, des candidats médiocres peuvent gagner des élections parce qu’ils apparaissent comme le moindre mal par rapport à leurs adversaires, sans répondre aucunement aux attentes de la société. En France, comme dans d’autres pays occidentaux, une grande partie des suffrages rassemblés par les deux extrêmes (droite et gauche) n’exprime pas un vote d’adhésion, mais un rejet à l’égard du candidat d’en face. Cette situation révèle la dégénérescence du processus démocratique, détruit par un marché politique qui nourrit l’inefficacité collective et déconnecte les citoyens de leurs gouvernants.
Selon la théorie du Public Choice, les systèmes démocratiques doivent être interprétés comme des marchés politiques dans lesquels les partis et les candidats offrent des programmes pour satisfaire les désirs des électeurs. Dans un marché économique, les consommateurs ne sont pas obligés d’acheter des produits qui ne correspondent pas à leurs attentes. Les citoyens devraient alors également pouvoir refuser de consommer les programmes politiques proposés. Or, dans un système électoral où seuls les votes positifs sont pris en compte, les citoyens n’ont pas cette liberté. Ils sont contraints de choisir entre des options qu’ils jugent parfois insatisfaisantes car on leur impose de consommer l’une d’entre elles.
Dès lors, les candidats n’ont d’autre contrainte que celle d’être rejetés moins fortement que leurs concurrents. Plutôt que de chercher à convaincre une majorité large d’électeurs, ils recherchent alors simplement l’appui de minorités organisées en lobbies, ayant naturellement avantage à soutenir des partis en échange de subsides et de protections en cas de victoire. Le processus débouche sur une antisélection qui désigne dans la théorie économique une situation dans laquelle les mécanismes de sélection du marché favorisent les acteurs les moins performants. Les dirigeants répondent de moins en moins aux besoins de l’ensemble des citoyens.
La reconnaissance du vote blanc bloquerait-il la démocratie ?
Pour certains analystes, une reconnaissance du vote blanc ouvrirait la boite de Pandore et bloquerait la démocratie. Au regard du décalage actuel entre l’offre et la demande de politiques publiques, il risquerait justement d’empêcher l’élection des candidats en occupant une place dominante. Certes, si jamais dans des élections, le poids du vote blanc devait s’avérer systématiquement majoritaire, on ne pourrait pas échapper à la nécessité de revoir de fond en comble nos mécanismes de représentation collective. Mais doit-on prévoir un tel scénario ?
En Mongolie, cet îlot de démocratie ancré entre la Russie et la Chine, un vote blanc qui dépasserait seulement 10 % des voix a le pouvoir d’invalider une élection. Mais jamais ce seuil n’a été atteint ! Dans les pays où le vote blanc est reconnu, aucun ne s’est retrouvé face à une crise de la gouvernance. Ceci est logique car lorsque les électeurs disposent de la possibilité de refuser en bloc des produits insatisfaisants, les partis deviennent obligés d’adapter leur offre à la demande, pour leur éviter d’être collectivement rejetés.
Reconnaître le vote blanc et en faire une menace sérieuse sur le résultat d’une élection, c’est donc paradoxalement garantir qu’il resterait limité en obligeant les partis à satisfaire les besoins des citoyens sous peine d’être individuellement comme collectivement exclus du marché. Mais c’est donc également produire une incitation à réduire l’abstention. En effet, dans un système où seuls sont pris en compte les suffrages positifs, un bulletin blanc est un geste politiquement inefficace, sans conséquence réelle sur l’issue du scrutin. De nombreux citoyens insatisfaits de l’offre politique préfèrent donc rationnellement choisir la stratégie d’abstentionnisme plutôt que celle du vote. À l’inverse, si déposer dans l’urne un bulletin blanc a de sérieuses chances d’influer sur le résultat d’une élection, la volonté d’y participer y est accrue.
L’exemple de la Mongolie
Pour reprendre l’exemple de la Mongolie, l’abstention y est structurellement plus faible que dans nombre de pays occidentaux. À titre d’illustration, les chiffres de participation aux élections législatives sont toujours supérieurs à 70 % alors qu’en France elles n’ont mobilisé en 2017 comme en 2022 que moins de 50 % du corps électoral. Dans ce contexte, reconnaître le vote blanc ne devrait pas être interprété comme un risque de blocage, mais bien au contraire comme une véritable soupape permettant de restaurer la légitimité du processus politique, en évitant la sélection de nos dirigeants par des votes en trompe-l’œil.
Au même titre qu’une grande partie de l’abstention, le vote blanc nous alerte sur la crise de représentation de nos institutions démocratiques. Mais le refus de le reconnaître comme suffrage exprimé est l’explication même de cette crise de représentation. Dans ce contexte de défiance croissante envers nos dirigeants, la montée en puissance des mouvements populistes et de la violence qui les accompagnent sont des réactions logiques à ce mépris des citoyens. A chaque nouveau soubresaut, ce sont des masses toujours plus importantes de la population qui doutent de la valeur de la démocratie face à des élus paralysés dans leur action par leur faible représentativité.
Reconnaître le vote blanc comme un suffrage exprimé, c’est donc revitaliser la démocratie, en stoppant les dérives du marché politique vers la polarisation, l’illibéralisme et la tentation de régimes autoritaires ; c’est également une invitation plus large à réactualiser l’ensemble de nos mécanismes d’expression des préférences électorales, bien trop rigides pour répondre aux enjeux d’un XXIᵉ marqué par de profondes mutations technologiques et sociétales.
Thierry Aimar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. La reconnaissance du vote blanc pourrait-elle améliorer la démocratie ? – https://theconversation.com/la-reconnaissance-du-vote-blanc-pourrait-elle-ameliorer-la-democratie-284577
