Source: The Conversation – France in French (3) – By David Lewis Thomas, PhD Candidate in Political Theory, University of Sussex
L’ESSENTIEL
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La Banque d’Angleterre va remplacer Churchill et d’autres figures historiques par des animaux sauvages sur ses prochains billets.
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Cette décision a ravivé le débat sur la mémoire collective et l’identité britannique.
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Le mythe Churchill, façonné par les médias et les commémorations, est aujourd’hui de plus en plus contesté.
L’annonce par la Banque d’Angleterre de son intention de retirer l’effigie de Winston Churchill du billet de cinq livres a suscité l’indignation de certains commentateurs et responsables politiques. Nigel Farage, le dirigeant de Reform UK, y a vu « la définition même du wokisme ». Kemi Badenoch, la cheffe du Parti conservateur, a estimé que le projet de remplacer les personnages historiques par des animaux sauvages revenait à « effacer notre histoire ».
Dans le cadre de la lutte contre la contrefaçon, la Banque d’Angleterre remplacera, sur la prochaine série de billets, les personnages historiques par des animaux sauvages, choisis à l’issue d’une consultation publique.
Techniquement, bien sûr, retirer Churchill d’un billet de banque ne l’effacerait pas de l’histoire. Même si sa réputation est parfois contestable, son rôle de dirigeant pendant la Seconde Guerre mondiale ne l’est pas. Ce que son retrait d’un billet menace, c’est quelque chose de bien plus personnel : la mémoire collective à travers laquelle de nombreuses personnes appréhendent non seulement Churchill et la Grande-Bretagne, mais aussi leur propre identité.
Surtout, le Churchill présenté dans la culture populaire n’a pas vocation à être appréhendé en termes historiques. L’histoire suppose des recherches, des débats et des révisions. Le Churchill que la plupart des gens découvrent à la télévision, à l’école et lors des commémorations nationales est, lui, entré dans la mythologie.
L’examen rigoureux du bilan politique ou de la personnalité de Churchill devient alors sans importance. Ce qui compte, c’est son image : héros, sauveur du monde libre, rempart de l’Empire, incarnation du « bulldog spirit », cet esprit de ténacité typiquement britannique. Pour ceux qui ont intériorisé cette image, toute critique de Churchill constitue une attaque contre les fondements mêmes de l’identité britannique.
Il est révélateur que ce rôle fondateur ne semble pas s’appliquer à Jane Austen ou à Alan Turing, les deux autres grandes figures représentées sur les billets de banque britanniques.
Le philosophe Bernard Stiegler, aujourd’hui disparu, offre une grille de lecture utile pour comprendre comment ces images deviennent structurantes. Selon lui, l’expérience humaine se construit à travers trois niveaux d’attention. Le premier correspond à notre perception directe d’une situation. Le deuxième est celui de la mémoire personnelle, qui nous permet d’organiser notre compréhension du passé. Le troisième niveau, que Stiegler appelle les rétentions tertiaires, est constitué des supports extérieurs de la mémoire, comme les archives, les médias et les institutions. C’est ce troisième niveau qui façonne notre identité collective et nationale.
Ce que Churchill représente pour les Britanniques
Ce sont les Britanniques de la génération du baby-boom qui ont de Churchill l’image la plus positive. Pour ceux qui ont grandi au milieu du XXe siècle, les médias de masse ont forgé un récit national à travers des expériences culturelles communes. Dans les années 1970 et au début des années 1980, il n’existait encore que trois chaînes de télévision : des millions de personnes regardaient donc simultanément les mêmes événements. Les grandes finales sportives, les mariages royaux et les funérailles nationales sont ainsi devenus le ciment culturel de l’identité britannique.
Les funérailles nationales de Churchill, en janvier 1965, illustrent l’ampleur du phénomène. Environ 25 millions de Britanniques les ont suivies à la télévision, tandis qu’un million d’autres se pressaient dans les rues de Londres sur le passage du cortège funèbre. À l’échelle mondiale, on estime qu’un dixième de la population a regardé la retransmission. Pour de nombreux téléspectateurs, l’événement – et l’attention qui lui a été accordée – a consacré Churchill non seulement comme une figure historique, mais aussi comme un symbole de la grandeur nationale. Ces souvenirs fondateurs continuent de façonner le regard que porte cette génération sur la société contemporaine.
Ce comportement de masse, comme l’appelle Stiegler, brouille les frontières entre identités personnelle et nationale, le spectateur étant pris dans une mémoire synchronisée. Les médias, l’école et la famille répètent les mêmes récits, consolidant la mémoire jusqu’à ce qu’ils s’intègrent au tissu culturel. Au fil du temps, la personnalité qui se trouve au cœur de ce récit cesse d’être une figure historique complexe pour devenir davantage un produit culturel. Les débats sur la manière dont Churchill est représenté deviennent alors une lutte autour de la façon dont chacun comprend le passé de la Grande-Bretagne et la place qu’il y occupe.
C’est précisément à une telle mise en scène que nous avons assisté. Ceux qui protestent contre le retrait de l’effigie de Churchill – tout comme ceux qui se sont indignés de la dégradation de sa statue à Parliament Square – protestent en réalité contre ce qu’ils perçoivent comme une remise en cause de leur identité, construite à travers ces souvenirs.
Nous considérons ces souvenirs et les identités qu’ils façonnent comme des vérités universelles ou des évidences. Pourtant, ces souvenirs sont à la fois forgés – au sens où ils sont produits par notre participation – et falsifiés, au sens où ils sont en partie construits par les récits médiatiques et, à ce titre, ne sont pas authentiques. Les souvenirs ne sont pas des représentations fidèles d’événements passés. Ce sont des images façonnées par des institutions – l’école, la presse, les technologies – et par les choix qu’elles opèrent.
Alors qu’autrefois une poignée de chaînes de télévision façonnaient la mémoire nationale, les réseaux sociaux orientent aujourd’hui les publics vers des communautés concurrentes, chacune ayant ses propres valeurs et ses propres souvenirs de prédilection. À l’ère de la formation numérique de la mémoire, l’image de Churchill – comme toute mémoire collective – n’est pas figée. Le mythe Churchill, autrefois largement partagé, s’inscrit désormais dans un paysage culturel âprement disputé.
L’affirmation selon laquelle l’histoire serait réécrite doit plutôt être comprise comme un cri de défi face à l’effacement d’une mémoire collective et, avec elle, d’une identité personnelle, de son intégrité et de sa légitimité. L’identité churchillienne érige la domination et la puissance militaire en critères de réussite. À mesure que de nouveaux souvenirs façonnent de nouvelles attentes et que les identités évoluent, nous aurions tout intérêt à trouver de nouveaux repères pour nous définir.
David Lewis Thomas ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Remplacer Churchill par des animaux sauvages, est-ce effacer l’histoire ? – https://theconversation.com/remplacer-churchill-par-des-animaux-sauvages-est-ce-effacer-lhistoire-292248
