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Repenser le libre-échange à l’ère des oligopoles

Repenser le libre-échange à l’ère des oligopoles

Source: The Conversation – France (in French) – By Michael Troege, Professeur de Finance, ESCP Business School


L’ESSENTIEL

  • La théorie stratégique du commerce international montre pourquoi des politiques contraires au libre-échange peuvent être rationnelles dans des marchés oligopolistiques.

  • Après la vague de mondialisation des trente dernières années, le changement de contexte géopolitique donne une nouvelle actualité à cette théorie.

  • Pourtant, loin de justifier les droits de douane et autres entraves, cette théorie rappelle plutôt les impasses des guerres commerciales.


Pendant près de quarante ans, la théorie stratégique du commerce international) est restée dans une position quelque peu inconfortable au sein de la pensée économique.

Élaborée dans les années 1980 par Barbara Spencer, James Brander et Paul Krugman, elle vient contredire l’argument classique de David Ricardo en faveur du libre-échange, en montrant que lorsque les entreprises détiennent un pouvoir de marché, il existe des situations où le libre-échange n’est pas la solution optimale. Un État peut alors, en calibrant soigneusement ses droits de douane ou ses subventions, améliorer le bien-être de son propre pays.

Quand le libre-échange est-il optimal ?

Ces travaux n’ont pourtant eu qu’un impact très limité sur les politiques commerciales réelles. On les a longtemps relégués au rang de curiosités théoriques, valables seulement dans des cas très particuliers. Or, des recherches récentes, menées avec mes coauteurs, montrent que ces situations sont loin d’être des exceptions.

Nous montrons que, au contraire, dans un marché oligopolistique, il est toujours possible d’introduire un droit de douane ou une subvention qui améliore le bien-être national – et parfois même le bien-être mondial. La portée de la théorie stratégique du commerce international est donc bien plus large qu’on ne l’a longtemps cru.

Les ripostes des pays affectés

Un second argument a longtemps poussé les économistes à écarter ces conclusions. La plupart des modèles supposaient qu’un pays agissait seul, sans que ses partenaires ne ripostent. Si ceux-ci répliquent à leur tour par des droits de douane ou des subventions, les bénéfices de l’intervention stratégique s’évaporent en général, et tous les pays finissent perdants. Dans le climat optimiste de la fin du XXᵉ siècle – marqué par le remplacement du GATT (General Agreement on Tariffs and Trade, ou Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce) par l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et le renforcement du règlement multilatéral des différends – cet argument semblait suffire à disqualifier toute tentation interventionniste.




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Mais le paysage a changé depuis les années 1980. Loin de devenir plus concurrentiels, de nombreux marchés mondiaux se sont, au contraire, fortement concentrés. Parallèlement, les droits de douane et les subventions déclenchent moins systématiquement les représailles qu’on redoutait autrefois. Les grandes puissances disposent aujourd’hui d’autres leviers de pression, notamment géopolitiques, pour dissuader les pays plus faibles de réagir.

Le monde actuel ressemble ainsi, à bien des égards, aux configurations qu’étudiait la théorie stratégique du commerce international. Elle est donc essentielle pour comprendre les dynamiques commerciales à l’œuvre de nos jours.

Capter des rentes à l’aide de subventions à l’exportation

Prenons l’exemple des subventions à l’exportation. À première vue, elles paraissent absurdes : pourquoi les contribuables financeraient-ils des produits consommés à l’étranger ? On suppose souvent qu’il s’agit d’évincer les concurrents étrangers pour permettre ensuite aux entreprises nationales, devenues monopolistiques, de récupérer le coût des subventions via des prix plus élevés.

Mais Brander et Spencer ont montré qu’il n’est pas nécessaire d’aboutir à un futur monopole. Dans un secteur oligopolistique, une subvention peut produire des gains immédiats en poussant les concurrents étrangers à réduire leur capacité de production. Les parts de marché se redistribuent, les profits se déplacent, et le pays qui subventionne capte une part plus large des rentes de l’oligopole mondial.

La stratégie chinoise illustre remarquablement ce mécanisme. Des subventions massives ont permis aux entreprises chinoises de s’imposer agressivement dans des secteurs allant des véhicules électriques aux panneaux solaires, poussant déjà leurs concurrents étrangers à réduire investissements et capacités. En temps normal, les pays concernés pourraient répliquer par des droits compensateurs. Mais la Chine dispose d’un autre levier ; elle peut restreindre l’accès à des ressources stratégiques comme les terres rares, ce qui renchérit considérablement le coût d’une riposte et empêche ce mécanisme de se retourner contre elle.

S’approprier des bénéfices étrangers avec des droits de douane

De la même façon, la théorie stratégique du commerce international permet de mieux comprendre le retour en force des droits de douane. La théorie classique du tarif optimal, héritée des travaux de Robert Torrens au XIXᵉ siècle, montre qu’avec des droits de douane un pays suffisamment grand peut améliorer ses termes de l’échange, les exportateurs étrangers absorbant alors une partie du droit de douane en baissant leurs prix. Brander et Spencer ont étendu ce raisonnement aux marchés oligopolistiques, montrant que les droits de douane permettent aussi de transférer une partie des profits oligopolistiques des producteurs étrangers vers le pays importateur.

Néanmoins, à l’échelle mondiale, même s’il existe des exceptions, ces droits de douane restent typiquement destructeurs de richesse. Ce que gagne le pays importateur en introduisant des droits de douane est généralement inférieur à ce que perdent les producteurs et les consommateurs des autres pays. C’est précisément pour cette raison que les accords internationaux limitant les droits de douane tendent à accroître la richesse globale.

Mais ces accords ne fonctionnent que si les pays lésés peuvent riposter en cas de non-respect des règles. Dès lors que les représailles deviennent improbables, l’intérêt d’agir unilatéralement grandit fortement. Or, les rapports de force ne se jouent plus uniquement sur le terrain commercial. Une grande puissance peut aujourd’hui mobiliser son poids géopolitique, voire militaire, pour décourager ses partenaires de répliquer.

Ripostes et parapluie de défense

Dans une tribune d’une franchise remarquable publiée dans le Wall Street Journal, Stephen Miran – l’un des principaux artisans de la stratégie douanière de l’administration Trump – expliquait ainsi que les alliés des États-Unis avaient été prévenus : riposter aux droits de douane imposés par Trump rendrait plus difficile « le maintien du parapluie de défense américain ». La stratégie semble avoir porté ses fruits. L’Europe, le Japon et la Corée du Sud n’ont réagi qu’avec prudence, tandis que la Chine, elle, a répliqué vigoureusement – illustrant à merveille les asymétries géopolitiques sur lesquelles repose cette stratégie.

Cela ne signifie évidemment pas que les subventions chinoises soient souhaitables ni que la stratégie douanière de Donald Trump soit justifiée – bien au contraire. La théorie stratégique du commerce international permet précisément de comprendre pourquoi des règles internationales sont indispensables : si chaque gouvernement cherche à améliorer sa situation par des interventions stratégiques, ces interventions risquent, au final, de détériorer la situation de tous.

France 24 – 2026.

Un changement de paradigme ?

Les économistes ont longtemps hésité à admettre que certains droits de douane ou certaines subventions pouvaient profiter aux pays qui les mettent en œuvre, de peur qu’une telle reconnaissance n’ouvre la voie au protectionnisme. En 1923 déjà, John Maynard Keynes estimait ainsi qu’en tant qu’économiste :

« Nous devons nous en tenir au libre-échange, dans son acception la plus large, comme à un dogme intangible auquel aucune exception ne saurait être admise dès lors que la décision nous appartient. »
.

Plus de soixante ans plus tard, Paul Krugman avertissait que :

« Toute justification intellectuellement défendable de politiques commerciales interventionnistes, aussi sincèrement soit-elle avancée (…), trouvera rapidement des soutiens pour de mauvaises raisons. ».

Cette prudence avait sans doute sa raison d’être. Mais l’existence d’oligopoles est désormais une caractéristique structurelle de l’économie mondiale. Les conflits commerciaux portent de plus en plus sur le partage des rentes d’oligopole, et de moins en moins sur l’allocation efficace des ressources.

Dans ce nouveau paysage, la théorie stratégique du commerce international est un outil indispensable pour comprendre les conflits commerciaux contemporains et concevoir des réponses efficaces.

Michael Troege ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Repenser le libre-échange à l’ère des oligopoles – https://theconversation.com/repenser-le-libre-echange-a-lere-des-oligopoles-291883

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