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De la survie à la gastronomie : comment l’alimentation spatiale révolutionne l’exploration et la science

De la survie à la gastronomie : comment l’alimentation spatiale révolutionne l’exploration et la science

Source: The Conversation – France in French (2) – By Alain Maillet, Chef de projet à MEDES dans le domaine des sciences de la vie et responsable de l’expérience Food Processor pour le Cadmos (Centre d’Aide au Développement des Activités en Micropesanteur et des Opérations Spatiales), Centre national d’études spatiales (CNES)

Une recette de saumon au citron, développée par le Cnes dans le cadre des _Special Event Meal_ (repas pour les événements à bord). Le plat a été placé sur une tortilla et assaisonné avec de la sauce piquante et de la crème à l’ail par un des astronautes de la mission. NASA, Fourni par l’auteur


L’ESSENTIEL

  • Le 12 avril 1961, Youri Gagarine devient le premier humain à orbiter autour de la Terre. Dans sa capsule Vostok, il ne dispose que de neuf produits alimentaires conditionnés en tubes : soupes, jus et purées.

  • Soixante ans plus tard, à bord de la Station spatiale internationale (ISS), les astronautes choisissent parmi plus de 300 recettes, allant du cocktail de crevettes lyophilisé aux repas événementiels français, en passant par d’occasionnels produits frais.

  • Cette évolution n’est pas anodine. Manger dans l’espace, c’est bien plus que se nourrir. C’est un acte de résistance physiologique face à la micropesanteur, un rempart psychologique contre l’isolement et un terrain d’innovation technologique pour les missions futures.


Pour les astronautes, l’alimentation est un des piliers de l’exploration humaine au-delà de notre planète. Comment concilier des contraintes extrêmes comme la microgravité, la durée des missions et la logistique avec une alimentation à la fois nutritive et plaisante ?

Entre science, ingénierie et art culinaire, l’alimentation spatiale a suivi une courbe aussi vertigineuse que les trajectoires des fusées qui la transportent.

Des tubes aux salades fraîches

Lors des premières missions, comme Vostok pour les Soviétiques (1961) ou Mercury (1961-1963) pour les Américains, l’objectif était alors de prouver que l’humain pouvait mâcher, avaler et digérer en micropesanteur, une capacité qui n’allait pas de soi pour les scientifiques de l’époque. Les craintes initiales (étouffement, régurgitation ou mauvaise digestion) se sont rapidement dissipées, mais au prix d’une expérience gustative peu engageante.

De fait, à cette époque, les astronautes rapportaient souvent ces aliments non consommés, et les tubes présentaient des limites majeures : un goût atténué, une texture peu naturelle et une logistique complexe, notamment pour doser les portions. Les cubes de beurre de cacahuète, utilisés pendant les missions Mercury et Gemini (1965-1966), en sont un exemple emblématique. Conçus pour éviter les miettes dans un environnement en micropesanteur, ils offraient une texture pâteuse et un manque de croquant.

Pourtant, ces premières tentatives ont ouvert la voie à des innovations majeures. Avec l’allongement progressif des missions, notamment à partir des programmes Salyut (1971-1991), Apollo (1968-1972), Skylab (1973-1974) et jusqu’à six mois pour Mir (1986-1999), les agences spatiales ont dû repenser l’alimentation.

Ainsi, les aliments déshydratés et lyophilisés – soupes, jus, café, mais aussi viandes et légumes – sont devenus la norme. Légers et faciles à réhydrater, ils permettent de diversifier les repas tout en respectant les contraintes de poids et de volume. Les recettes conditionnées en boîtes métalliques (conserves) et viandes en sachets souples sont traitées par ionisation (un procédé de conservation à froid par destruction des microorganismes) ont également permis d’offrir des plats plus variés, comme des morceaux de bœuf aux champignons ou des salades de fruits tropicaux.

Une avancée majeure, au moment des missions Apollo dans les années 1960 et 1970, a été la possibilité de réchauffer les aliments, d’abord avec de l’eau chaude pour le lyophilisé, puis les boîtes de conserve. Les repas sont devenus chauds et plus variés.

Aujourd’hui, à bord de l’ISS, les astronautes disposent de menus d’une variété impressionnante. Les aliments lyophilisés ou déshydratés, comme le curry de poulet aux noix de cajou, les œufs brouillés ou les lasagnes à la viande, se réhydratent en quelques minutes avec de l’eau à température ambiante ou chaude. Les aliments à faible teneur en eau, fruits secs, biscuits ou barres vitaminées, complètent ces repas. Les aliments frais, comme les fruits et quelques légumes, sont disponibles pendant quelques jours après l’arrivée des vaisseaux ravitailleurs.

La collaboration internationale joue un rôle clé dans cette diversité alimentaire. La Nasa et Roscosmos fournissent toujours chacun 50 % de la masse alimentaire envoyée à l’ISS.

Le Centre national d’études spatiales (Cnes) français propose, quant à lui, pour tous les astronautes des repas événementiels pour marquer des occasions spéciales, comme des anniversaires ou des fêtes, ou dans le cadre d’expériences scientifiques, à raison d’un ou deux repas par mois.

Les agences japonaises (JAXA) et européennes (ESA) fournissent également des recettes nationales lorsque leurs astronautes sont à bord, par exemple l’effiloché de bœuf à la vanille fumée et à l’ail noir, créé par la cheffe Anne-Sophie Pic, pour l’astronaute Sophie Adenot de la mission Epsilon.

Les trois piliers de l’alimentation spatiale

L’alimentation dans l’espace ne se limite pas à combler des estomacs. Elle repose sur trois enjeux majeurs : la santé, la psychologie et la logistique.

Chaque astronaute consomme en moyenne près de 2 500 à 3 000 calories par jour, un apport similaire aux recommandations terrestres de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), mais adapté à leur métabolisme et à leur niveau d’activité physique. En effet, malgré les deux heures et demie d’exercice quotidien obligatoire (tapis roulant, vélo, ergomètre ou dispositif de musculation), leurs muscles, notamment ceux du dos et des membres inférieurs, ne sont que peu sollicités le reste du temps.




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Pour compenser, les équipes médicales veillent à ce que leur alimentation soit suffisamment riche en protéines, en calcium et en vitamine D, afin de lutter contre la perte osseuse et musculaire induite par la micropesanteur.

D’un point de vue psychologique, les repas jouent un rôle crucial. Dans l’espace, où chaque journée est rythmée par des tâches individuelles, expériences scientifiques, maintenance de la station, entraînement physique ou suivi médical, les repas, et notamment ceux du soir ou de la fin de semaine, sont des moments privilégiés de convivialité. Ces moments de sociabilité nous semblent essentiels pour maintenir le moral et la cohésion d’équipe, surtout lors des missions de longue durée.

Enfin, la logistique représente un défi de taille. Chaque kilogramme envoyé dans l’espace a un coût non négligeable et l’espace de stockage est limité. Les aliments doivent donc être légers, compacts et stables sur de longues périodes.

Vers l’autosuffisance : cultiver et recycler dans l’espace

Pour les missions de très longue durée, comme celles envisagées vers la Lune ou Mars, une meilleure autonomie alimentaire devient indispensable. Plusieurs pistes sont actuellement explorées pour y parvenir, dont le projet MELiSSA, développé par l’Agence spatiale européenne (ESA) – un système en boucle fermée pour recycler le dioxyde de carbone, l’eau et les déchets organiques afin de produire de l’oxygène et permettre de la culture végétale – ou ceux menés par le projet Spaceship FR sur l’optimisation de la pousse végétale.

Enfin, les systèmes de recyclage des ressources, comme MELiSSA ou ceux étudiés par le Spaceship FR, visent à recycler 100 % des déchets organiques (urine, dioxyde de carbone, plantes non comestibles) pour faciliter la pousse de végétaux.

À bord de la Station spatiale internationale, des expériences de culture végétale ont déjà été menées avec succès. Les astronautes ont pu cultiver et consommer des salades, et des tests sont en cours pour d’autres plantes comme des tomates ou des piments. Ces cultures ne se contentent pas d’apporter des vitamines fraîches, essentielles à la santé des équipages, elles ont aussi un effet psychologique positif.

Jardiner et récolter ses propres aliments améliore le moral et offre une activité gratifiante dans un environnement par ailleurs très contrôlé. La validation à terme de ces projets pourrait permettre aux astronautes de cultiver leurs propres aliments, réduisant ainsi leur dépendance aux ravitaillements terrestres.

La santé des astronautes est également une préoccupation majeure. En micropesanteur, les astronautes subissent une perte osseuse de 1 à 2 % par mois et une atrophie musculaire pouvant atteindre 20 % de leur masse musculaire. Pour contrer ces effets, leur alimentation devra être riche en protéines (entre 1,2 et 1,6 gramme par kilogramme de poids corporel et par jour), en vitamine D et en calcium. Les aliments riches en antioxydants, comme les fruits et légumes frais, joueront également un rôle clé dans le maintien de leur système immunitaire.


Roxane Coiffet, nutritionniste à MEDES, un groupement d’intérêt économique ayant pour membres le Cnes, le CHU de Toulouse, l’Université Paul-Sabatier à Toulouse, l’Université de Clermont-Ferrand, l’Université de Bordeaux, le CH d’Angers et les universités de Caen et de Montpellier.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

Alain Maillet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. De la survie à la gastronomie : comment l’alimentation spatiale révolutionne l’exploration et la science – https://theconversation.com/de-la-survie-a-la-gastronomie-comment-lalimentation-spatiale-revolutionne-lexploration-et-la-science-291625

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