Source: United Nations – in French 2
Headline: Intelligence artificielle : l’Afrique cherche à tracer sa propre voie
28 septembre 2026 Développement économique
Alors que l’intelligence artificielle se diffuse à grande vitesse sur le continent, l’enjeu n’est plus seulement pour l’Afrique d’accéder aux technologies développées ailleurs, mais de concevoir des outils adaptés à ses propres besoins. Pour Girmaw Abebe Tadesse, membre d’un groupe scientifique international soutenu par l’ONU, cette ambition passe par une coopération accrue entre Etats, chercheurs, entreprises et jeunesse africaine.
Avant de parler de modèles, de centres de données ou de puissance de calcul, Girmaw Abebe Tadesse pose une question beaucoup plus simple : à quoi l’intelligence artificielle doit-elle servir en Afrique ?
« Nous essayons de partir de la réalité de notre environnement et d’appliquer les technologies d’intelligence artificielle aux problèmes auxquels nous sommes confrontés localement. Il est important de nous demander d’abord quels problèmes nous voulons résoudre », explique à ONU Info cet expert éthiopien, qui dirige au Kenya le laboratoire AI for Good de Microsoft.
Membre du Groupe scientifique international indépendant des Nations Unies sur l’intelligence artificielle, soutenu par les Nations Unies, M. Tadesse défend une approche qui inverse la logique souvent suivie dans la course mondiale à l’IA : ne pas commencer par la technologie disponible pour chercher ensuite à quoi l’appliquer, mais partir des besoins pour déterminer les outils nécessaires.
C’est seulement une fois les problèmes identifiés, explique-t-il, que vient le moment de déterminer les infrastructures, les technologies et les données nécessaires pour y répondre. Une manière, surtout, d’éviter que les pays africains ne se contentent d’importer des systèmes conçus ailleurs, à partir d’autres réalités économiques, sociales ou linguistiques.
© UNON-ODG / Crystal Norman Girmaw Abebe Tadesse, membre du Groupe d’experts scientifiques internationaux indépendants sur l’IA (à gauche) rend une visite de courtoisie à Zainab Hawa Bangura, directrice du bureau des Nations Unies à Nairobi.
Partir des réalités africaines
La question prend une importance particulière alors que l’IA gagne rapidement du terrain dans l’éducation, la santé, l’agriculture, les entreprises et les services publics africains. Elle était également au cœur des discussions organisées à New York pendant la semaine de haut niveau de l’Assemblée générale des Nations Unies, où dirigeants politiques, experts et responsables des grandes entreprises technologiques ont débattu de l’encadrement d’une technologie dont le développement demeure largement concentré dans quelques pays et entreprises.
Pour M. Tadesse, l’Afrique dispose pourtant d’un atout considérable : sa jeunesse. Le continent conjugue une population jeune, l’adoption rapide des outils numériques et l’émergence d’une génération d’entrepreneurs et de chercheurs qui cherchent déjà à mettre la technologie au service de problèmes locaux.
« De nombreux jeunes utilisent déjà la technologie pour répondre aux difficultés rencontrées par leurs communautés, tandis que des investisseurs et des partenaires du développement sont prêts à soutenir leurs initiatives », souligne-t-il.
Mais transformer ce potentiel en véritable capacité d’innovation suppose de décloisonner les initiatives. Gouvernements, universités, partenaires du développement, milieux créatifs et entreprises technologiques doivent, selon lui, davantage partager leurs données, leurs connaissances et leurs compétences.
« Lorsque nous réunissons des acteurs aux profils différents, nous pouvons nous appuyer sur les connaissances et les savoirs existants pour élaborer les solutions dont nos communautés ont besoin », affirme-t-il.
L’enjeu est aussi économique. Dans des pays où les ressources financières, les infrastructures numériques et la puissance de calcul restent limitées, reproduire les investissements consentis par les grandes puissances technologiques serait difficilement envisageable. La coopération peut donc permettre de mutualiser des moyens rares et d’éviter que chaque pays tente de bâtir isolément ses propres capacités.
© FAO L’initiative « Villages numériques » (DVI) illustre comment les technologies numériques peuvent être mises au service du développement agricole en Afrique.
Éviter de repartir de zéro
C’est, aux yeux de M. Tadesse, l’une des principales faiblesses à corriger. Les initiatives se multiplient sur le continent, mais trop souvent sans coordination suffisante entre Etats ou institutions.
« Les pays africains doivent davantage coopérer, partager leurs expériences et tirer les enseignements de leurs réussites respectives, plutôt que de repartir chacun de zéro », prévient-il. « Si nous travaillons ensemble, l’avenir est prometteur. Mais nous n’avons pas beaucoup de temps devant nous ».
Cette urgence tient à la vitesse à laquelle se structure l’économie mondiale de l’intelligence artificielle. Les choix effectués aujourd’hui – sur les infrastructures, les données, la formation ou encore les domaines d’application – pèseront durablement sur la place qu’occuperont les pays africains dans cette nouvelle économie.
Pour Girmaw Abebe Tadesse, la question n’est donc pas de savoir si l’Afrique participera à la révolution de l’IA, mais dans quelles conditions. Comme utilisatrice de technologies conçues selon les priorités d’autres régions du monde, ou comme productrice de solutions répondant à ses propres besoins. La réponse, estime-t-il, dépendra moins d’une course aux technologies les plus spectaculaires que de la capacité des pays africains à choisir ensemble les problèmes qu’ils veulent résoudre.
