Source: The Conversation – in French – By Stacy Olive Jarvis, PhD Candidate in in Musicology, University of Birmingham
L’ESSENTIEL
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Un carnet retrouvé à la BnF conserve les leçons de composition données par Mozart à Marie-Louise de Guînes en 1778.
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Les exercices révèlent le travail de l’élève et permettent de dépasser le jugement sévère que Mozart portait sur elle.
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– Le manuscrit éclaire le rôle souvent oublié des femmes et des salons privés dans la vie musicale de l’époque.
Un petit carnet conservé à la Bibliothèque nationale de France (BnF) vient de révéler son secret : il s’agit de l’une des découvertes les plus importantes sur Wolfgang Amadeus Mozart depuis plusieurs décennies.
Ses 44 pages retracent les leçons de composition que Mozart donna à Paris en 1778 à Marie-Louise-Philippine de Bonnières de Guînes, une jeune aristocrate qui excellait à la harpe. Le manuscrit a été identifié en février 2026 par François-Pierre Goy, conservateur au département de la Musique de la BnF. En examinant ce carnet jusque-là non attribué, il y a reconnu l’écriture de Mozart. Son identification a ensuite été confirmée par Laurence Decobert, spécialiste des manuscrits du compositeur, puis par Armin Brinzing, directeur de la Bibliotheca Mozartiana à Salzbourg, qui a authentifié le document.
Entre mai et juillet 1778, Mozart donna presque chaque jour des leçons de composition à Marie-Louise. Le carnet récemment découvert contient des exercices ainsi que sept courtes pièces pour flûte et harpe. Mais son principal intérêt tient au fait qu’il conserve, sur les mêmes pages, les traces du travail du professeur et de son élève. Leurs écritures musicales s’entremêlent : Mozart propose des idées, les corrige et les développe, tandis que son élève les recopie, les complète et expérimente à son tour.
Ces pages donnent ainsi à voir l’enseignement de la composition presque en direct, au fil des corrections, des passages recopiés et des idées échangées entre le maître et son élève.
Au-delà du jugement de Mozart
Mozart n’était guère élogieux à l’égard de son élève. Dans une lettre adressée à son père, Leopold, le 14 mai 1778, il se plaint qu’elle n’a « aucune idée ». Dans une lettre ultérieure, il se montre tout aussi sévère sur ses aptitudes à la composition. Ces remarques ont largement façonné l’image laissée par Marie-Louise : celle d’un personnage secondaire dans la biographie de Mozart, fille de son mécène, techniquement douée mais supposément dépourvue d’inspiration. Le manuscrit permet aujourd’hui de dépasser ce jugement.
Plusieurs exercices du carnet sont entièrement de la main de Marie-Louise. Six des pièces pour flûte et harpe sont achevées, même si elles partent d’idées proposées par Mozart. La septième reste inachevée et est suivie de six pages blanches – peut-être parce que ses leçons ont pris fin lorsqu’elle s’est mariée, le 26 juillet de la même année.
Le carnet ne permet pas de savoir jusqu’où le talent de Marie-Louise aurait pu se développer. Il montre en revanche clairement que son éducation musicale ne se limitait pas à la pratique de la harpe : elle s’investissait aussi pleinement dans l’apprentissage de la composition.
Pour les femmes du milieu social de Marie-Louise, la vie musicale se déroulait en grande partie dans la sphère privée. Elles apprenaient à jouer d’un instrument et se produisaient devant leurs invités. Certaines achetaient également des partitions, commandaient des œuvres ou faisaient appel à des musiciens professionnels. Ces réunions pouvaient d’ailleurs jouer un rôle important dans la carrière de ces derniers : se produire dans un salon privé pouvait permettre à un compositeur de se faire connaître d’un futur mécène ou de décrocher une nouvelle commande.
L’écriture de Marie-Louise est particulièrement précieuse, car elle permet de retracer sa propre participation aux leçons. On peut suivre sa manière de travailler au fil des exercices, plutôt que de s’en remettre uniquement au jugement de Mozart sur ses capacités. Pour beaucoup d’autres femmes, les traces qui subsistent sont bien plus ténues : parfois une simple feuille de musique ou une mention dans une lettre.
Le salon, une véritable institution musicale
Cette réalité fait largement écho à mes propres recherches sur la culture musicale européenne du XIXe siècle, en particulier sur les salons – ces réunions privées où les musiciens se produisaient devant des mécènes influents et nouaient des relations avec eux –, ainsi que sur le mécénat et les réseaux musicaux dont les archives ont conservé la trace.
Comme l’explique la musicologue Rebecca Cypess dans Women and Musical Salons in the Enlightenment, les salons faisaient le lien entre sphère publique et sphère privée. La maîtresse de maison était libre de choisir qui inviter dans son salon et quelles œuvres y faire jouer. Elle disposait ainsi d’une véritable influence culturelle, à une époque où les institutions musicales officielles n’offraient que très peu de possibilités aux femmes.
Cette influence reposait toutefois sur une position privilégiée. C’est grâce à la fortune et au statut social de sa famille que Marie-Louise eut accès à l’enseignement de Mozart. Pour autant, la musique jouée dans les demeures de l’élite a contribué au développement de la culture musicale de l’époque, même si l’histoire l’a ensuite souvent réduite au seul nom du célèbre compositeur.
Les compositions récemment retrouvées ont été jouées pour la première fois en public à la BnF le 21 juin 2026, par la flûtiste Mathilde Calderini et le harpiste Nicolas Tulliez. Le concert a été enregistré, puis diffusé par France Musique.
On comprend aisément pourquoi la découverte d’un manuscrit inédit de Mozart a suscité l’intérêt des admirateurs du compositeur. Mais ce carnet est aussi celui de Marie-Louise. Son écriture apparaît tout au long des exercices, offrant un témoignage rare sur une pratique musicale qui se déroulait généralement dans la sphère privée et dont l’histoire écrite n’a que rarement conservé la trace.
Stacy Olive Jarvis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Un carnet de Mozart retrouvé à la BnF révèle le talent méconnu d’une de ses élèves – https://theconversation.com/un-carnet-de-mozart-retrouve-a-la-bnf-revele-le-talent-meconnu-dune-de-ses-eleves-292699
