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Quand les riches Anglais profitaient de la Révolution française pour s’emparer des livres rares

Quand les riches Anglais profitaient de la Révolution française pour s’emparer des livres rares

Source: The Conversation – in French – By Kelsey Williams, Associate Professor of English, University of Stirling

Portrait de George Spencer, deuxième comte Spencer et premier lord de l’Amirauté, par John Singleton Copley (1800). National Portrait Gallery/Canva


L’ESSENTIEL

  • Pendant la Révolution française et les guerres napoléoniennes, de riches collectionneurs anglais ont profité du démantèlement des monastères européens pour s’emparer de livres rares.

  • L’étude de la collection du comte Spencer révèle des ventes forcées et des vols, dont les grandes bibliothèques anglophones conservent aujourd’hui les fruits.

  • Si les monastères pillés ont souvent disparu, les injustices à l’origine de ces collections doivent être reconnues.


En 1790, le libraire londonien Thomas Payne vend à George John Spencer, deuxième comte Spencer, un exemplaire de la Bible de Gutenberg, le premier livre imprimé. Il lui facture 370 livres sterling – une somme colossale à l’époque, équivalant à plus d’un million d’euros aujourd’hui – pour un lot comprenant également deux autres ouvrages théologiques des débuts de l’imprimerie. Dans le cadre de cette vente, Payne fait refaire la reliure du livre ancien dans un somptueux cuir de chèvre bleu nuit. À cette occasion, les traces de sa provenance antérieure – annotations de propriétaires, tampons ou autres marques susceptibles de révéler l’histoire de cette Bible – sont soigneusement effacées.

Près de 230 ans plus tard, l’imagerie multispectrale – un procédé qui consiste à prendre plusieurs images à différentes longueurs d’onde, notamment dans l’ultraviolet et l’infrarouge – a permis aux historiens de retrouver ces inscriptions disparues. Mes recherches ont révélé que cette Bible avait appartenu aux frères augustins de Colmar, en Alsace, une communauté dont la bibliothèque était en cours de démantèlement pendant la Révolution française.

Cette découverte s’inscrit dans les recherches menées pour mon nouveau livre, Portrait of an Obsession : How England’s Greatest Private Library was Built from the Ruins of Europe’s Monasteries (« Portrait d’une obsession : comment la plus grande bibliothèque privée d’Angleterre s’est constituée sur les ruines des monastères européens »). Elle éclaire la manière dont les plus riches collectionneurs britanniques ont acquis des livres rares alors que les monastères d’Europe étaient dissous, pillés et détruits. Un patrimoine intellectuel inestimable a ainsi été effacé presque du jour au lendemain.

Portrait de l’éditeur Thomas Payne par Louis François Gerard van der Puyl (1785).
RKD Research

L’année précédant la vente de la Bible par Payne, le pouvoir révolutionnaire français avait décrété que tous les biens ecclésiastiques appartenaient à la nation. Dans le cadre de cette nationalisation, des représentants des autorités révolutionnaires se rendaient dans les établissements monastiques, comme le couvent de Colmar, pour en dresser l’inventaire. Les religieux étaient expulsés de force et leurs biens, y compris leurs livres, transférés à l’État.

Les biens du couvent de Colmar, notamment sa bibliothèque de 1 900 volumes, ont été inventoriés le 11 mai 1790. Le couvent a définitivement fermé en juin 1791.

Payne, ou l’un de ses agents, a donc probablement acquis la Bible auprès des frères augustins alors que leur communauté était déjà menacée de dissolution par l’État. Dans ce nouveau climat hostile, ils devaient chercher désespérément un moyen de subsister. Si les choses se sont bien déroulées ainsi, nous ignorons combien il leur a versé, mais on peut supposer que la somme était bien inférieure à celle qu’il a demandée au comte Spencer.

Ce n’était là qu’un exemple d’un phénomène qui a touché toute l’Europe entre 1789 et 1815. Pendant les guerres napoléoniennes, les monastères et les couvents ont été dépouillés et fermés, leurs occupants expulsés et leurs biens pillés. Tantôt sur décision des autorités, tantôt sous l’effet de la guerre. Pour ceux qui avaient l’ambition et les relations nécessaires pour en tirer parti, cette catastrophe représentait une source de profits considérables.

Les libraires et les collectionneurs anglais s’appuyaient sur des agents en France, en Allemagne et en Italie pour acheter des livres dans les bibliothèques menacées, contraindre leurs propriétaires à les vendre ou, en dernier recours, voler tout simplement les ouvrages convoités. Ils agissaient en sachant que les institutions qui abritaient ces livres seraient de toute façon bientôt démantelées.

Cette période a popularisé le terme de « bibliomanie », alors que certains des hommes et des femmes les plus riches d’Angleterre rivalisaient pour acquérir à des prix vertigineux les livres les plus anciens et les plus rares d’Europe.

Les libraires et les collectionneurs anglais s’appuyaient sur des agents en France, en Allemagne et en Italie pour acheter des livres dans les bibliothèques menacées, contraindre leurs propriétaires à les vendre ou, en dernier recours, voler tout simplement les ouvrages convoités. Ils agissaient en sachant que les institutions qui abritaient ces livres seraient de toute façon bientôt démantelées.

Cette période a popularisé le terme de « bibliomanie », alors que certains des hommes et des femmes les plus riches d’Angleterre rivalisaient pour acquérir à des prix vertigineux les livres les plus anciens et les plus rares d’Europe.

Le comte Spencer

Le comte Spencer, acquéreur de la Bible de Gutenberg, était le plus grand de ces collectionneurs immensément riches. Encore jeune au début de la Révolution française, il a consacré les quarante années suivantes à constituer une bibliothèque de plus de 20 000 volumes. Elle comprenait une collection d’incunables – des livres imprimés avant 1500 – qui ne serait jamais égalée. Tous étaient dans un état de conservation exceptionnel et beaucoup avaient été acquis par des moyens au moins aussi douteux que ceux décrits plus haut.

Ces dernières années, j’ai minutieusement épluché sa correspondance et ses comptes, aujourd’hui conservés à la British Library, et les ai recoupés avec ses livres, dont la Bible de Gutenberg, désormais à la bibliothèque John Rylands de Manchester. J’ai ainsi retrouvé la trace de livres vendus sous la contrainte, de bibliothécaires menacés et d’ouvrages convoités qui disparaissaient mystérieusement avant de rejoindre la collection de Spencer. Le doute n’est pas permis : Spencer profitait du chaos sur le continent et de la destruction d’institutions millénaires, les monastères, pour garnir les rayonnages de sa bibliothèque.

Ces livres se trouvent aujourd’hui sur les rayonnages d’une bibliothèque publique de recherche, et la bibliothèque John Rylands n’est pas la seule à conserver le fruit de l’appropriation et du pillage des biens monastiques. Les méthodes de Spencer ne différaient en rien de celles de nombre de ses contemporains. Leurs livres constituent désormais le socle des collections de nombreuses bibliothèques de recherche du monde anglophone, sinon de la plupart. Les remarquables collections d’incunables et d’autres livres rares conservées à Londres, à New York et en Californie ont une dette immense, et jamais reconnue, envers les monastères d’Alsace, de Souabe et de Toscane.

Comment nous situer face à cet héritage, à une époque où le pillage des antiquités et leur éventuelle restitution ou leur retour dans leur pays d’origine suscitent une attention croissante ? La réponse n’a rien d’évident. Mais nous ne pouvons plus ignorer que nombre de ces livres ont été acquis dans des circonstances au mieux moralement douteuses, au pire manifestement illégales et contraires à l’éthique.

Les institutions auxquelles ces livres ont été retirés ont, pour la plupart, disparu. Mais les dommages causés au patrimoine culturel de la France, de l’Allemagne, de l’Italie et d’autres pays demeurent. Quelles que soient les décisions que nous prendrons et la manière dont nous repenserons notre rapport à ces ouvrages, il est temps que les chercheurs, les bibliothécaires et les conservateurs reconnaissent les injustices historiques qui expliquent pourquoi certains des livres les plus rares au monde sont aujourd’hui détenus dans les pays anglophones.

Kelsey Williams ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Quand les riches Anglais profitaient de la Révolution française pour s’emparer des livres rares – https://theconversation.com/quand-les-riches-anglais-profitaient-de-la-revolution-francaise-pour-semparer-des-livres-rares-294195

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