Source: The Conversation – in French – By Marie-Claire Lemarchand-Chauvin, Maitresse de conférences en linguistique anglaise et didactique des langues, Université de Lorraine
L’ESSENTIEL
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Les professionnels de la maternelle et de la petite enfance trouvent auprès des enfants une joie réelle.
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Une recherche montre que celle-ci coexiste avec de la colère, de la culpabilité, de la fatigue et parfois l’envie de démissionner.
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Cette usure tient surtout aux conditions de travail : la gestion individuelle des émotions ne suffit pas, des réponses collectives sont nécessaires.
Derrière la représentation idyllique des métiers de la maternelle et de la petite enfance, les témoignages révèlent une joie réelle auprès des enfants, mais aussi fatigue, tensions et ajustements quotidiens.
Pour comprendre cette diversité d’émotions et les situations qui les suscitent, nous avons mené trois enquêtes en 2025 et 2026. Nous ont répondu de façon anonyme 89 professeurs des écoles, 33 agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles (Atsem) et 59 autres professionnels travaillant auprès des jeunes enfants, notamment dans l’animation, la restauration, l’accompagnement de bus et la petite enfance.
Les participants étaient invités à nommer leurs émotions et à raconter les situations qui les avaient suscitées, chaque soir pendant deux semaines pour les recueils quotidiens, ou à l’échelle d’une semaine pour le questionnaire élargi. Leurs récits permettent de saisir ce qui, dans le quotidien professionnel, procure de la joie ou met à l’épreuve.
Les pourcentages indiqués dans l’article correspondent à la fréquence des émotions dans les réponses recueillies (et non à la proportion d’enseignants concernés : une même personne pouvait répondre plusieurs fois et mentionner plusieurs émotions).
Chez les professeurs des écoles, la joie coexiste avec les émotions négatives
Chez les professeurs des écoles, la joie arrive en tête : elle est mentionnée dans 72 % des réponses. Elle est liée au plaisir de retrouver les élèves, de les voir s’engager, progresser ou réussir. La colère apparaît dans 32 % des réponses. Surprise négative, tristesse, culpabilité, peur, fatigue, lassitude, stress, honte ou découragement composent aussi leur quotidien. Ainsi, si la joie est l’émotion la plus fréquemment citée, les émotions à valence négative restent, prises dans leur ensemble, prédominantes.
Les émotions opposées ne séparent pas des professeurs des écoles heureux de collègues en souffrance : elles peuvent se succéder, voire coexister le même jour. Une enseignante associe ainsi la joie au « sourire et câlin d’un élève ou une réussite après un échec », la colère au moment où « les élèves n’écoutent rien », la honte au fait de « hausser la voix et faire pleurer un élève », et la culpabilité au fait de « ne pas se sentir à la hauteur ou se comparer avec les collègues ».
Cette alternance entre émotions à valence positive et négative, tout en continuant à accompagner les élèves, peut être éprouvante, car ce n’est pas seulement chaque émotion qui pèse, mais aussi les efforts nécessaires pour traverser ces changements au fil de la journée.
Les progrès des élèves restent un point d’appui : une autre enseignante note sa « joie de voir les élèves bien progresser en phonologie ». La satisfaction de les voir apprendre garde toute sa place dans ces journées contrastées.
Une enseignante raconte ainsi la joie de « voir les enfants être heureux de jouer dans la neige », puis la surprise négative de devoir « gérer 34 élèves car collègue absente et non remplacée ».
Les récits évoquent le bruit, la surcharge, les tâches administratives, les imprévus, les absences non remplacées, les tensions, le manque de reconnaissance, la détresse d’enfants et la peur de ne plus bien faire. Comme l’explique une autre enseignante :
« Je suis partagée quotidiennement entre l’envie de continuer à exercer mon métier et l’envie de démissionner, car je ne me retrouve plus dans les conditions de travail qui nous sont imposées. »
Cette ambivalence est corroborée par les résultats du baromètre de la DEPP et des recherches sur la santé des enseignants du premier degré : le sens du métier peut coexister avec un bien-être dégradé.
Les Atsem parcourent les mêmes montagnes russes
Chez les Atsem, tous recueils réunis, la joie arrive en tête, dans 63,5 % des réponses, liée aux enfants, à leurs progrès, aux projets et au sentiment d’être utile. La colère apparaît dans 29 % des réponses. Tristesse, peur, fatigue et culpabilité sont également citées. Cependant les émotions à valence négative sont un peu plus nombreuses que les positives au quotidien.
Une Atsem raconte la réussite d’un garçon de petite section, jusque-là très réservé, lors d’un atelier de tri de formes géométriques : « son visage s’est illuminé et la fierté m’a envahie ». Une autre évoque un spectacle préparé avec l’enseignante : « c’était super beau ». Ces moments donnent un visage concret à la joie de travailler auprès des enfants.
Mais préparer ces moments heureux demande aussi un travail peu visible. L’Atsem qui évoque le spectacle cite dans sa réponse « les cadeaux de la fête des pères et des mères à emballer, les travaux des enfants à classer ». Elle parle d’épuisement en cette fin d’année scolaire : derrière le résultat offert aux enfants et aux familles, il y a les préparatifs qui s’ajoutent au quotidien.
Les récits montrent aussi ce qui éprouve les professionnelles. Une Atsem résume un épisode par ces quelques mots : « Fatigue, par le bruit. » Une autre cite le « manque de communication avec les enseignants ». Une troisième raconte une colère récurrente devant le « manque de personnel à l’accueil du matin » : les élèves lui apportent des moments de joie, mais ceux-ci ne suffisent pas, explique-t-elle, à compenser sa colère.
Une enquête publiée en 2023 va dans le même sens : 62 % des Atsem interrogées déclarent un effet négatif du travail sur leur santé physique ou psychologique ; près d’une sur deux commence sa journée épuisée. Ces résultats rejoignent aussi les analyses de la pénibilité de leurs activités.
Face à l’idéal d’une professionnelle patiente, rassurante et efficace, les obstacles collectifs peuvent devenir des reproches à soi-même. La culpabilité révèle la violence silencieuse de cet écart. Se sentir coupable ne signifie pas avoir mal fait : on peut tenir à son métier sans avoir les conditions pour l’exercer selon ses valeurs.
Ces tensions ne se limitent pas à la classe. Autour des enseignants et des Atsem, d’autres professionnels participent chaque jour à l’accueil des enfants, avec moins de visibilité.
Animation, cantine, crèche bus : une même ambivalence
Les autres métiers recensés dans l’enquête rassemblent 59 participants. Parmi eux, 27 professionnels de l’animation, 9 de l’accompagnement de bus, 11 de crèche ou petite enfance, 9 de la restauration et 5 de la direction péri ou extrascolaire. Le groupe comprend aussi des fonctions de direction de structure petite enfance, de coordination, d’entretien et d’administration. Certaines fonctions peuvent se cumuler.
Dans ce groupe, la joie apparaît dans 55 % des réponses et la colère dans 40 %. Près de trois réponses sur dix associent joie et émotions négatives.
Un professionnel de l’animation rapporte : « joie en passant un repas avec les enfants. » Dans la même réponse, il raconte : « Lors d’une journée, nous étions en sous-effectif », puis précise que cela ajoute « plus de pression et de travail sur les animateurs présents ». Le plaisir du repas partagé coexiste avec la tension liée à l’organisation. Une accompagnatrice de bus évoque, elle, une « bonne entente avec les enfants, entre rires et plaisanteries. »
Une professionnelle de crèche associe, de son côté, « de la joie et de la reconnaissance suite aux remerciements d’un parent ». Dans cette même réponse, elle évoque du désarroi et de la colère après avoir appris par une tierce personne des décisions à venir concernant le planning.
Brian Wangenheim/Unsplash, CC BY
Les épisodes racontés éclairent ce qui éprouve ces professionnels.
Parmi les déclencheurs négatifs analysés, le travail et l’institution sont cités plus souvent que les enfants : relations d’équipe, conditions matérielles, hiérarchie, administration, organisation ou incertitude professionnelle. L’attachement aux enfants coexiste ainsi avec des difficultés liées aux conditions dans lesquelles les adultes les accueillent et les accompagnent.
Un agent de restauration évoque « très peu d’écoute » et un épuisement physique et moral. Une professionnelle de crèche exprime sa colère devant le « manque de matériel nécessaire à notre structure ». Elle raconte également avoir attendu, pendant la canicule, la visite de responsables pour voir comment les équipes faisaient face ; selon son témoignage, personne ne s’est déplacé.
Le collectif soutient, mais il ne peut pas tout absorber
Dans le recueil quotidien initial auprès des professeurs des écoles et des ATSEM, les participants partagent surtout leurs émotions avec leurs collègues. Les épisodes négatifs le sont davantage que les positifs (68 % contre 54 %). Parler peut réconforter, rompre l’isolement et ainsi atténuer le poids émotionnel de certaines situations, sans que cela ait de valeur thérapeutique.
Une Atsem décrit ce que l’appui des collègues et des enseignantes change au quotidien : « Quand j’ai des soucis avec des enfants, elles m’aident à gérer la situation », puis « je ne suis pas toute seule ». Le collectif offre ici une aide concrète, au-delà du seul fait de parler de ses émotions.
Une agente de restauration emploie une formule simple pour dire cette solidarité : « On se sert les coudes. » L’entraide aide à tenir, sans faire disparaître l’épuisement qu’elle décrit par ailleurs.
Mais partager ne supprime pas la cause. Un collectif ne peut compenser indéfiniment manque de personnel, locaux inadaptés, incertitude, consignes contradictoires ou organisation défaillante. Répondre par une formation à la « gestion des émotions » serait insuffisant – voire injuste – si les situations ne changent pas.
Reconnaître le travail invisible pour agir sur ses conditions
Écouter ces personnels ne revient pas à sonder leur fragilité, mais à comprendre ce que l’environnement leur permet – ou les empêche – de faire. Les enfants donnent du sens à leur métier ; ce sont les conditions d’exercice qui produisent une large part de la souffrance. Ces professionnels ne sont pas trop fragiles : ils absorbent les tensions pour que les enfants continuent à être accueillis, accompagnés, instruits et protégés.
Reconnaître ce travail émotionnel invisible suppose donc d’agir sur ces conditions : des personnels en nombre suffisant, des remplacements assurés, du temps pour travailler ensemble, une hiérarchie présente et une véritable reconnaissance professionnelle. La réponse ne peut se limiter à apprendre à chacun de mieux gérer ses émotions. La qualité de l’accueil et des apprentissages est indissociable des conditions de travail des adultes. C’est aussi ce lien entre le bien-être des enfants et celui des enseignants que défend l’Association générale des enseignants des écoles et classes maternelles publiques (Ageem).
Moins éprouvés et davantage soutenus, ces personnels sont aussi plus disponibles pour les enfants. Améliorer leurs conditions de travail, c’est donc contribuer au bien-être des enfants : nous avons tous à y gagner.
Marie-Claire Lemarchand-Chauvin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. À l’école maternelle, pourquoi la joie de travailler avec les enfants ne suffit pas à tenir – https://theconversation.com/a-lecole-maternelle-pourquoi-la-joie-de-travailler-avec-les-enfants-ne-suffit-pas-a-tenir-293060
