Source: The Conversation – in French – By Grégory Miras, Professeur des Universités en didactique des langues, Université de Lorraine
L’ESSENTIEL
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Depuis janvier 2026, les exigences de français ont été relevées pour l’obtention d’un titre de séjour ou de la nationalité française.
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Le niveau de langue seul ne donne pas d’indications sur l’insertion d’une personne, et réussir ces tests suppose d’en comprendre la logique, comme au code de la route.
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L’Office français de l’immigration et de l’intégration a mis fin aux cours gratuits en présentiel pour la majorité des apprenants, ces exigences risquent donc de pénaliser les personnes les moins dotées en ressources culturelles et financières.
La langue est politique. La campagne pour l’élection présidentielle française de 2027 ne manquera pas d’en faire un thème central, au côté de l’immigration – deux sujets parfois liés dans le débat public.
L’élévation du niveau de français exigé pour l’accès aux titres de séjour et à la nationalité pose la question de la prise en compte de la complexité des liens entre langue et insertion. Exiger un certain niveau en français pour accéder à un titre de séjour et à la nationalité, est-ce une mesure de bon sens, ou un outil de sélection sociale ? Derrière cette escalade des exigences linguistiques, quelles conceptions se cachent-elles ?
Un durcissement permanent des attendus en langue française
Du point de vue du droit au séjour français, il faut distinguer deux catégories : les ressortissants de l’espace européen Schengen, qui bénéficient de la libre circulation, et les autres qui sont soumis à des règles plus strictes.
En Europe, les niveaux de langue, comme A1, A2, B1 ou B2, suivent une échelle commune appelée « Cadre européen de référence pour les langues » (CECRL). Le niveau A2 fait référence à la capacité de faire des achats, de parler de soi et de sa vie quotidienne. À partir du B1, on peut raconter avec des détails un événement passé, expliquer ses objectifs ou se justifier. Enfin, le B2 correspond à une maîtrise plus avancée : discuter de sujets abstraits ou défendre son point de vue. Ces compétences sont vérifiées par des examens qui évaluent la compréhension et l’expression, à l’oral comme à l’écrit.
Cadreci, centre de formations pour adultes, Fourni par l’auteur
Or, en moins de 15 ans, les exigences linguistiques appliquées aux titres de séjour et à la naturalisation se sont considérablement durcies en France.
Jusqu’en 2011, le candidat à la nationalité française devait être capable d’interagir simplement en français lors d’un entretien en préfecture. Comme le soulignait alors le sociologue Abdellali Hajjat, cette évaluation pouvait être marquée par des préjugés xénophobes, par exemple lorsque le niveau de français était associé à des jugements sur des marqueurs supposés d’une moindre intégration (port du foulard, par exemple). Les critères appliqués variaient aussi fortement d’une préfecture à l’autre. En principe, l’évaluation devait néanmoins tenir compte de la situation personnelle de chaque candidat, notamment de son niveau de scolarisation et de sa situation sociale et professionnelle. Cette évaluation ne se limitait donc pas qu’au critère linguistique, et devait se faire à l’oral uniquement.
À partir de 2011, le durcissement et la flexibilisation s’opèrent progressivement : le niveau en français du candidat à la nationalité est désormais fixé par voie réglementaire, ce qui facilite les modifications, et doit être attesté par un test de langue. En 2012, c’est un B1 à l’oral qui est demandé.
Du côté des titres de séjour, avant 2016, aucun niveau de français n’était formellement exigé pour l’obtention d’un titre. À partir de 2016, le niveau A2 est requis pour la carte de résident (qui permet un séjour de 10 ans).
En janvier 2026, les exigences sont encore relevées : le niveau B1 est désormais exigé pour la carte de résident, tandis que la carte de séjour pluriannuelle (2 à 4 ans) requiert un niveau A2, à l’oral comme à l’écrit.
Le même mouvement de formalisation et de relèvement des exigences linguistiques touche l’accès à la nationalité française, pour lequel un niveau B2 est désormais exigé.
Adapté par les autrices et l’auteur d’un visuel créé par le collectif « Le français pour toutes et tous », CC BY-NC
L’apparente évidence de la maîtrise de la langue
Dans le débat public, cette élévation des exigences linguistiques est justifiée par deux fausses évidences souvent répétées.
La première consiste à dire que la langue serait la condition première, nécessaire et suffisante d’une « intégration » réussie. Le sociolinguiste Philippe Blanchet rappelle que « la langue française n’est pas une condition à l’intégration des migrants ».
En 2016, une étude de l’Insee montrait notamment que la probabilité d’être au chômage n’est que peu corrélée au niveau de français. La maîtrise du français permet surtout une élévation du niveau de salaire. On peut donc vivre et travailler sans parler français, mais aussi être privé d’emploi malgré un bon niveau.
La non-reconnaissance des diplômes étrangers, ou encore les discriminations xénophobes et glottophobes au travail jouent un rôle prédominant dans ces questions d’insertion professionnelle. Une autre étude montre que les personnes immigrées diplômées du supérieur dans leur pays d’origine (bac+3 ou plus) qui doivent signer un contrat d’intégration républicaine (CIR) connaissent souvent un déclassement social et professionnel en France, où elles occupent des postes moins qualifiés ou moins prestigieux que ceux qu’elles occupaient auparavant.
La seconde fausse évidence est que l’immersion favoriserait un apprentissage rapide et automatique de la langue. Lorsqu’il était ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau a ainsi déclaré :
« Quand un étranger ne parle pas bien français après plusieurs années, c’est qu’il n’a pas produit l’effort. »
Vivre en France permettrait donc selon lui un apprentissage rapide du français.
Pourtant, quand on écoute les personnes concernées, un constat revient : en dehors des espaces de formation, pratiquer le français avec des francophones pour progresser est loin d’être une évidence. Une participante à la recherche-action du collectif « Le français pour toutes et tous » compare ainsi son expérience en Espagne : grâce aux métiers qu’elle y a exercés, elle « parlait avec les enfants » et « avec les gens », tandis qu’en France, ne trouvant pas d’emploi, elle est « toujours à la maison » et « ne parle avec personne ».
Contrôler un niveau de langue pour autoriser ou refuser le séjour repose ainsi notamment sur l’idée que vivre en France se mérite, qu’il faut faire des efforts et que certains n’en font pas assez. Cela revient à négliger tous les facteurs qui influent sur les rythmes d’apprentissage : on n’apprend pas à la même vitesse selon les degrés de proximité linguistique avec les autres langues qu’on parle (apprendre le français à partir du roumain, qui est une langue apparentée, ou de l’arabe, qui repose sur un autre système d’écriture, ne mobilise pas les mêmes ressources), selon la façon dont on vit l’expérience de migration (est-ce qu’on pense repartir ?), selon les projets, la disponibilité et les contraintes que l’on a (travail, famille…), les conditions dans lesquelles on vit, etc.
Que mesurent vraiment les tests de langue ?
Si les niveaux de langue (A1, B2, etc.) sont désormais bien connus, notamment grâce au système scolaire, les attendus des examens qui les évaluent restent flous pour les personnes non scolarisées en Europe, souvent accompagnées par des bénévoles très investis, mais néanmoins peu formés à la didactique du français langue étrangère/seconde (FLE/S).
Les professionnels du FLE/S, elles et eux le sont, mais depuis juillet 2025, seules les personnes ne sachant ni lire ni écrire et ayant un niveau grand débutant à l’oral bénéficient encore de cours gratuits en présentiel proposés par l’Office français de l’immigration et de l’intégration. Tous les autres doivent apprendre seuls, sur une plateforme 100 % en ligne.
Exiger un niveau de langue toujours plus élevé, sans accompagnement adapté, revient à reproduire les inégalités du système scolaire. Comme à l’école, ce sont souvent ceux qui partent avec des atouts culturels et financiers (accès à des cours de préparation, passation de certifications payantes, capital culturel, temps pour se préparer) qui réussissent le mieux.
Prenons un exemple : dans un test obligatoire pour certains titres de séjour (le TCF IRN, Intégration, Résidence, Nationalité), une question d’expression orale demande :
« Quelle est votre ville préférée ? Pourquoi ? »
Une réponse simple comme « Le Caire, car c’est une belle ville » serait-elle suffisante ?
A priori non, car les attentes implicites (introduire sa réponse, structurer des arguments, adopter un registre formel) favorisent ceux qui ont déjà intériorisé ces codes scolaires.
Car en réalité, ces tests ne mesurent pas seulement la maîtrise de la langue, mais aussi la capacité à décrypter les attentes d’un examen, un peu comme au Code de la route, où l’on réussit en partie parce qu’on a compris la logique des questions. Résultat : les candidats se concentrent davantage sur la réussite au test plutôt que sur l’usage de la langue au quotidien, comme ont pu l’indiquer des acteurs de terrain fortement sollicités pour des demandes de « réussite à l’examen ».
Pour les personnes peu ou pas scolarisées, les difficultés à comprendre les consignes ou à maîtriser les formats d’exercice peuvent faire obstacle à la réussite, sans refléter leur capacité à communiquer en français au quotidien. Le test risque ainsi d’écarter des personnes dont les compétences langagières sont pourtant suffisantes pour les échanges de la vie courante.
Le volet linguistique de la politique migratoire n’est pas le seul à faire l’objet de durcissement, puisque la réussite à un examen civique est désormais obligatoire pour l’obtention de la carte de séjour pluriannuelle ou de la carte de résident, et pour l’acquisition de la nationalité française. Les thématiques abordées dans cet examen concernent les principes, valeurs et fonctionnements de la République française, autant de thèmes abordés à l’école en France sur lesquels de nombreux adultes français peineraient à être interrogés.
Au regard des éléments abordés ici, il est probable que le droit de séjour et le niveau de langue s’immisceront dans le débat précédant les élections présidentielles. Pour aborder ces thématiques dans leur complexité, adopter un regard distancié, nourri par la recherche scientifique est nécessaire.
Maude Vadot a été membre du comité de suivi de la recherche-action du collectif “Le français pour toutes et tous”, à laquelle nous faisons référence dans l’article.
Myriam Dupouy a collaboré avec le collectif Le Français pour toutes et tous en 2025.
Grégory Miras ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Niveau de français exigé pour les étrangers : une « simple » question de langue ? – https://theconversation.com/niveau-de-francais-exige-pour-les-etrangers-une-simple-question-de-langue-291610
