Source: The Conversation – in French – By Alizée Pillod, Doctorante en science politique, Université de Montréal
La nouvelle stratégie de sécurité nationale du gouvernement de Mark Carney identifie huit domaines prioritaires pour protéger le pays. Mais elle néglige une menace qui touche plusieurs d’entre eux, de la souveraineté dans l’Arctique à la sécurité alimentaire : le climat. Cet angle mort risque de fragiliser la réponse canadienne aux crises à venir.
À la fin du mois d’octobre, le gouvernement de Mark Carney a dévoilé sa nouvelle politique de sécurité nationale, la première du genre depuis 2004. Intitulé Le Plan pour un Canada plus fort, le document définit huit domaines dans lesquels le pays doit développer des capacités dites « stratégiques » afin de protéger sa population contre les menaces, tant internes qu’externes : les technologies émergentes, les minéraux critiques, la défense, l’énergie, les transports, l’industrie pharmaceutique et les biotechnologies, la sécurité alimentaire, les relations commerciales.
Un élément étonne toutefois à la lecture de ces 13 pages : les changements climatiques n’y sont mentionnés qu’une seule fois et ne figurent pas parmi les priorités identifiées. Alors que leurs effets se répercutent sur de nombreuses dimensions de la sécurité nationale, cette quasi-absence soulève des questions.
Quelles conséquences cette omission pourrait-elle avoir sur la sécurité du Canada ?
Doctorante et chargée de cours en science politique à l’Université de Montréal, mes travaux portent sur la construction sociale des problèmes publics. Je m’intéresse notamment aux effets de cadrage de la crise climatique et à leur rôle dans l’évolution des politiques publiques.
Le climat fragilise la souveraineté territoriale et alimentaire
L’Arctique figure parmi les priorités du gouvernement, mais le plan ne fait pas pour autant le lien entre la sécurité du territoire et les changements climatiques. Or, la région arctique canadienne s’est réchauffée environ trois fois plus vite que la moyenne mondiale depuis les années 1970.
La fonte de la glace ouvre progressivement de nouvelles possibilités de navigation et accroît l’intérêt stratégique pour la région, tout en facilitant potentiellement la présence d’acteurs étrangers. Ces transformations compliquent la surveillance du territoire et renforcent les défis liés à la souveraineté canadienne dans le Nord.
La sécurité alimentaire, elle aussi mentionnée dans le plan, gagnerait également à être envisagée sous l’angle des risques climatiques. Le Canada n’est pas à l’abri des perturbations qui affectent sa production agricole : en 2021, de graves sécheresses en Saskatchewan ont provoqué une baisse de 47 % des rendements des récoltes, contribuant à la hausse des prix du blé et, par ricochet, de produits comme le pain.
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Le pays demeure par ailleurs tributaire de chaînes d’approvisionnement internationales elles-mêmes vulnérables aux sécheresses, aux vagues de chaleur et aux inondations. La sécurité alimentaire dépend donc autant de la résilience de la production agricole canadienne que de la capacité du pays à anticiper les perturbations climatiques qui affectent les récoltes ailleurs dans le monde.
Ces exemples illustrent une même lacune : le plan reconnaît plusieurs enjeux stratégiques sans examiner explicitement la manière dont les changements climatiques risquent de les aggraver. Cette omission pourrait limiter la capacité du Canada à anticiper les menaces et à adapter ses politiques en conséquence.
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Les interventions post-sinistres : une activité militaire clef oubliée
Cela est d’autant plus préoccupant lorsqu’on constate que le document ne mentionne aucunement le fait que les interventions post-sinistres constituent une part croissante des activités des Forces armées canadiennes. Depuis 2010, leurs interventions en soutien aux autorités civiles, notamment pour combattre les feux de forêt, répondre aux inondations et évacuer des populations, sont regroupées sous l’Opération LENTUS.
Alors qu’entre 2010 et 2021, les autorités sollicitaient entre deux et quatre déploiements par année, leur nombre a considérablement augmenté au cours des dernières années. Huit demandes d’intervention ont été effectuées en 2023 et en 2025 respectivement, deux années marquées par des feux de forêt d’une ampleur exceptionnelle au Canada.
La durée de ces mobilisations s’est également accrue, passant d’une moyenne de 10 à 23 jours de déploiement par année. En 2023, plus de 2 100 militaires ont ainsi été mobilisés pendant un total de 131 jours, dans différentes régions du pays.
Ces interventions représentent aussi un coût financier croissant. Selon un rapport parlementaire, les déploiements liés à l’Opération LENTUS ont entraîné des dépenses supplémentaires d’environ 80 000 $ par jour entre 2017 et 2019. L’augmentation de la fréquence et de la durée de ces déploiements soulève des enjeux opérationnels. Les autorités militaires ont d’ailleurs souligné la nécessité d’adapter la formation des militaires et de prévoir les ressources nécessaires pour répondre à des catastrophes de plus en plus fréquentes et intenses, sans compromettre leur capacité à remplir leurs autres missions.
Pourtant, le nouveau plan de sécurité nationale ne tient pas compte de cette évolution. Il n’aborde ni les besoins croissants liés aux interventions post-sinistres ni les conséquences des changements climatiques sur la préparation opérationnelle des forces armées et la sécurité des populations.
La transition verte au service de l’autonomie énergétique
Alors que l’énergie figure parmi les priorités stratégiques du gouvernement, la stratégie met l’accent sur l’autonomie énergétique du Canada, notamment pour réduire sa vulnérabilité aux fluctuations des prix et accroître ses exportations. Elle ne mentionne toutefois pas le rôle que pourrait jouer le développement des énergies renouvelables dans l’atteinte de ces objectifs.
En diversifiant ses sources d’énergie et en réduisant sa dépendance aux combustibles fossiles, le Canada pourrait limiter son exposition aux crises internationales, comme l’a illustré la flambée des prix de l’énergie à la suite de l’invasion russe de l’Ukraine en 2022 ou encore les perturbations du transport maritime au Moyen-Orient en 2026.
Le gouvernement Carney semble toutefois privilégier une autre approche. Ottawa cherche à accroître la production d’hydrocarbures et à développer les débouchés internationaux pour les exporter, notamment vers l’Europe.
Le plan envisage donc l’énergie comme un levier d’autonomie nationale et de développement économique, mais sans accorder de place explicite à la transition énergétique comme moyen de réduire la dépendance aux combustibles fossiles et l’exposition aux chocs extérieurs. Cette omission restreint la réflexion sur les différentes voies permettant de renforcer la sécurité énergétique du pays à long terme.
Le climat, un facteur transversal de la sécurité nationale
La faiblesse de la stratégie ne tient pas simplement à la place limitée qu’elle accorde aux changements climatiques. Elle réside surtout dans l’absence de liens explicites entre les risques climatiques et les priorités qu’elle définit elle-même. Souveraineté dans l’Arctique, sécurité alimentaire, interventions militaires et autonomie énergétique : autant de domaines dans lesquels le climat transforme déjà les conditions d’action du gouvernement.
En négligeant la dimension climatique, le gouvernement risque de sous-estimer les pressions auxquelles le Canada devra faire face. Plus tôt on intégrera les risques climatiques à la planification stratégique, tout en considérant le potentiel de la transition énergétique, mieux on pourra anticiper les crises, réduire certaines vulnérabilités et renforcer la capacité du pays à y répondre.
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Alizée Pillod est affiliée au Centre d’Études et de Recherches Internationales de l’UdeM (CERIUM), au Centre de recherche sur les Politiques et le Développement Social (CPDS), au Centre pour l’Étude de la Citoyenneté Démocratique (CECD) et à la Maison des Affaires publiques et internationales de l’UdeM. Ses recherches sont subventionnées par les Fonds de Recherche du Québec (FRQ). Alizée a aussi obtenu la Bourse départementale de recrutement en politiques publiques (2021), la Bourse d’excellence en études environnementales Rosdev (2023), ainsi que la Bourse d’excellence en politiques publiques de la Maison des Affaires Publiques et Internationales (2025). Elle a collaboré par le passé avec le consortium Ouranos, le ministère de l’Environnement du Québec et l’INSPQ. Elle est également co-fondatrice de l’Observatoire Canadian Climate Framing (ccf-project.ca) qui examine la couverture médiatique des changements climatiques au Canada.
– ref. Ce que la nouvelle stratégie de sécurité nationale de Carney néglige – https://theconversation.com/ce-que-la-nouvelle-strategie-de-securite-nationale-de-carney-neglige-295796
Original source: https://submissions.mil-osi.com/2026/11/04/ce-que-la-nouvelle-strategie-de-securite-nationale-de-carney-neglige-295796/
