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La manifestation de rue : une histoire française, entre discipline collective et violence politique

La manifestation de rue : une histoire française, entre discipline collective et violence politique

Source: The Conversation – in French – By David Noël, Chargé d’enseignement en histoire contemporaine, Université de Lille; Sciences Po Lille


L’ESSENTIEL

  • Les pillages en marge des manifestations du 17 octobre 2026 marquent-ils une dégradation des mobilisations sociales en France ?

  • Si les marches pacifiques se sont ritualisées, elles n’ont jamais évincé totalement les pratiques insurrectionnelles.

  • Sous la Vᵉ République, la manifestation est devenue un lieu clé d’expression démocratique, tout en se diversifiant.


Les 17 et 24 octobre 2026, près de 800 000 personnes (selon les chiffres des syndicats) ont défilé dans de nombreuses villes de France. Les manifestations du 17 octobre ont donné lieu à des scènes de pillages et d’émeutes urbaines à Paris, mais aussi à Lille, à Lyon, à Marseille, à Bordeaux ou à Limoges où l’hôtel de ville a été incendié.

Les violences qui accompagnent certaines manifestations sont-elles le signe d’une dégradation récente de la contestation ? L’histoire invite à la nuance. Si la marche pacifique et ritualisée s’est imposée comme une forme légitime d’expression démocratique, elle n’a jamais totalement évincé les pratiques insurrectionnelles.

1909 : le début des services d’ordre et des itinéraires concertés

De violents affrontements, des vitrines brisées, des bancs publics désossés, un tramway incendié… Telle est la situation à Paris, à Lille ou à Lyon, le 14 octobre 1909. Après l’exécution en Espagne du militant anarchiste Francisco Ferrer, fusillé dans les fossés de la forteresse de Montjuich, l’émotion est considérable et la mobilisation prévue tourne à l’émeute.

Une nouvelle manifestation est organisée le 17 octobre par la CGT et la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO). Afin d’éviter tout nouvel affrontement, la Guerre sociale, le journal de la tendance révolutionnaire et antimilitariste de la SFIO, met en garde ses lecteurs :

« Nous ne ferons aucune tentative (…) pour forcer les barrages (…). Nous n’insulterons pas les flics ; nous ne les provoquerons pas ; en cas de charges, nous nous replierons sans riposter. Nous vous demandons de venir sans armes à cette manifestation que nous voulons pacifique. (…) Nous nous formerons en cortège avec tous les autres manifestants (…) ; et par un itinéraire fixé d’avance par nous (…), nous défilerons en colonnes profondes jusqu’au point fixé par le Comité d’organisation pour la dislocation après laquelle chacun devra rentrer “paisiblement” dans son quartier. »

Pour les historiens, la manifestation de protestation contre l’exécution de Francisco Ferrer marque une ère nouvelle : pour la première fois, une grande manifestation rassemblant plusieurs dizaines de milliers de personnes, autorisée par les pouvoirs publics, a pu se dérouler dans le calme.

Au préalable, les organisateurs de la manifestation avaient négocié son itinéraire avec les autorités et prévu des « hommes de confiance », députés ou conseillers municipaux parisiens de la SFIO, et responsables de la CGT formant ce qu’on appellera plus tard un service d’ordre.

Un pilier du « répertoire d’action collective »

Comme le rappelle la sociologue Isabelle Sommier, la manifestation se distingue de l’attroupement et de l’émeute par deux points clés : l’organisation et l’euphémisation de la violence. À cet égard, l’invention du service d’ordre inaugure l’ère des manifestations modernes :

« De par ses fonctions d’encadrement de la foule, le service d’ordre contribue à imposer aux manifestants une représentation ordonnée et disciplinée du cortège (…). L’ordre ainsi introduit acclimate par ailleurs, auprès des tiers spectateurs, l’idée d’une coupure effective entre la manifestation et l’émeute. »

Si le XIXᵉ siècle avait connu des formes diverses de rites protestataires, comme les enterrements d’opposition, la manifestation de rue s’impose au début du XXᵉ siècle. Elle intègre alors, pour ne plus le quitter, le « répertoire d’action collective » décrit par le chercheur en sciences sociales Charles Tilly, qui souligne le rôle charnière de la politique électorale :

« Le suffrage conquit à la fois la puissance du nombre et la force de la discipline. Ce nombre et cette discipline, assortis d’un programme défini, devinrent la clé de la réussite des grèves, manifestations, réunions, campagnes de pétition et autres formes d’action collective nouvelle. »

Si cette ritualisation de la manifestation de rue s’impose progressivement, elle n’efface pas les soubresauts violents. Durant l’entre-deux-guerres, la stratégie « classe contre classe », portée par le Parti communiste français (PCF) et la Confédération générale du travail unitaire (CGTU) dans les années 1929-1931, s’accompagne d’une conflictualité frontale aux forces de l’ordre et aux adversaires socialistes, traités de « social-fascistes ».

Les manifestations du 1ᵉʳ août 1929, « journée rouge » internationale contre la guerre impérialiste et pour la défense de l’Union soviétique, organisée à l’appel de l’Internationale communiste, sont particulièrement violentes. Comme l’explique l’historien David François, les communistes voient alors la rue comme le lieu où « le prolétariat doit acquérir les notions fondamentales de la lutte urbaine pour être prêt le jour où le PC lancera l’insurrection armée ».

Il faudra attendre le tournant de l’été 1934 pour que le PCF renoue avec la pratique de la manifestation de masse pacifique et scénographiée comme démonstration de force et de discipline. Ce changement s’inscrit dans la réorientation stratégique du mouvement communiste après les événements de février 1934 et dans la perspective du rapprochement avec les socialistes qui conduira à la dynamique du Front populaire.

Une diversification des formes de manifestation sous la Vᵉ République

Après la Seconde Guerre mondiale, dans le contexte de la guerre froide et de la polarisation extrême des opinions, la manifestation du 28 mai 1952 organisée par le PCF et ses alliés contre la venue du général américain Matthew Ridgway, accusé d’avoir utilisé des armes bactériologiques en Corée, illustre à quel point la rue reste un terrain d’affrontement (730 arrestations et trois morts dans les heurts avec la police).

Mais c’est avec Mai-68 que la contestation de rue change d’échelle : aux côtés des grèves avec occupation d’usines, elle devient un mouvement de masse transgénérationnel, associant étudiants et ouvriers, où la barricade refait surface aux côtés du cortège syndical traditionnel, consacrant la rue comme l’espace par excellence de la contestation politique et sociétale.

Sous la Vᵉ République, la manifestation devient l’instrument central de l’expression démocratique en dehors des urnes, tout en voyant ses formes se diversifier profondément. Des mobilisations agricoles – souvent marquées par une démonstration de force physique et un certain « virilisme » contestataire, qui passe notamment par l’utilisation de tracteurs – aux manifestations féministes et aux marches pour le climat, les répertoires d’action se renouvellent.

Pourtant, c’est la ritualisation historique elle-même qui est aujourd’hui questionnée. Comme le montre l’historien Hugo Melchior, l’apparition récurrente des « cortèges de tête », ces groupes radicaux qui s’immiscent ou se détachent au mépris du service d’ordre syndical traditionnel, ravive la porosité originelle entre la marche pacifique et l’émeute.

Un besoin de démocratie directe

Face aux difficultés des syndicats à obtenir de nouvelles victoires sociales depuis 2006, certaines fractions du mouvement social peuvent être tentées par des formes d’action moins routinières et plus spectaculaires, comme si les affrontements avec les forces de l’ordre faisaient désormais partie d’un répertoire d’action collective légitime comme l’a notamment illustré le mouvement des gilets jaunes.

Dans le pays de la Révolution française, l’émeute et la barricade, symboles du répertoire d’action collective du XIXᵉ siècle, renvoient à tout un imaginaire positif : celui de la Liberté guidant le peuple du peintre Delacroix, des barricades de 1832 immortalisées par Victor Hugo dans les Misérables…




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Les scènes de chaos observées le 17 octobre dernier dans de nombreuses villes de France ne constituent donc pas un phénomène inédit. Elles rappellent que la manifestation de rue moderne, progressivement organisée et ritualisée à partir de la fin du XIXᵉ siècle et du début du XXᵉ siècle, est une modalité d’expression évolutive. Jamais figée, la manifestation est une mise en mouvement des corps dans une scénographie qui vise à rappeler que le pouvoir est dans la rue. Elle agit ainsi comme le révélateur d’un besoin de démocratie directe qui vient régulièrement bousculer les cadres de la démocratie représentative.

The Conversation

David Noël est membre de la commission exécutive de la CGT du Pas-de-Calais et adhérent du PCF.

– ref. La manifestation de rue : une histoire française, entre discipline collective et violence politique – https://theconversation.com/la-manifestation-de-rue-une-histoire-francaise-entre-discipline-collective-et-violence-politique-295631

Original source: https://submissions.mil-osi.com/2026/11/04/la-manifestation-de-rue-une-histoire-francaise-entre-discipline-collective-et-violence-politique-295631/