Source: The Conversation – in French – By Elizabeth Sheppard Sellam, Responsable du programme “Politiques et relations internationales” à la faculté de langues étrangères, Université de Tours
Dans une société surarmée et profondément polarisée, la campagne se déroule dans un contexte particulièrement électrique, notamment du fait du sensationnalisme des médias et de l’hystérie constatée sur les réseaux sociaux. Le recours à la violence contre les élus et les candidats est de plus en plus fréquent, et le spectre du 6 janvier 2021 fait redouter de nouvelles explosions de violence d’ici à l’élection, et aussi après…
La récente tentative d’assassinat de Donald Trump sur son terrain de golf en Floride, le 16 septembre, survenue deux mois après celle qui avait failli lui coûter la vie lors d’un meeting, a mis en lumière une violence politique qui semble endémique dans la politique américaine, surtout depuis le 6 janvier 2021.
Pour autant, cette violence politique n’est pas un phénomène nouveau aux États-Unis. Depuis l’assassinat d’Abraham Lincoln en 1865, la politique américaine a été marquée par des tentatives, réussies ou non, d’attenter à la vie de présidents, de candidats et d’autres personnalités politiques. Les années 1960, en particulier, ont été une période de violence politique intense, illustrée par les assassinats en 1963 de John Fitzgerald Kennedy puis en 1968 de Martin Luther King Jr. et de Bobby Kennedy, qui ont profondément marqué la société. La réaction violente des ségrégationnistes blancs lors des Freedom Rides de 1961 est un autre exemple tragique, quand des manifestants pacifiques ont été brutalement attaqués alors qu’ils cherchaient à faire respecter leurs droits civiques.
Les tentatives d’assassinat de présidents, comme celles ayant visé Gerald Ford en 1975, à deux reprises et Ronald Reagan en 1981, témoignent également de cette tendance. Ces événements avaient conduit à l’adoption de lois sur le contrôle des armes à feu ; il n’en reste pas moins que, dernièrement, la violence politique s’est de nouveau intensifiée, assombrissant les élections de 2024.
Impact de la violence politique sur les processus démocratiques
Plusieurs facteurs contribuent à cette escalade, notamment la polarisation politique croissante, l’influence des réseaux sociaux qui amplifient la rhétorique extrémiste et la montée des mouvements radicaux.
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Les réseaux sociaux, en créant des chambres d’écho où prospèrent les contenus incendiaires et où la désinformation se propage sans contrôle, jouent un rôle crucial dans ce phénomène. Les algorithmes conçus pour stimuler l’engagement favorisent souvent les contenus qui sèment la discorde, facilitant ainsi le recrutement et l’organisation des mouvements extrémistes. Depuis l’élection de 2016, des événements marquants comme le rassemblement des suprémacistes blancs à Charlottesville et l’attaque du Capitole le 6 janvier 2021, qui avait entraîné des pertes humaines et des blessures parmi les forces de l’ordre, et forcé l’évacuation des législateurs, interrompant temporairement la certification des résultats du collège électoral, l’ont tragiquement illustré.
Cette tendance ne se limite pas aux extrémistes de droite comme les Proud Boys, mais s’étend à l’ensemble du spectre politique. Cette année, une montée inquiétante de l’antisémitisme et de la violence à motivation politique sur les campus universitaires a également été observée, soulignant que le problème est omniprésent. Les idéologies polarisées alimentent les troubles, menaçant le tissu du dialogue démocratique.
La menace de violence limite directement la liberté d’expression, poussant les hommes politiques, les militants et les citoyens à hésiter à exprimer leurs opinions par crainte de représailles. En 2021, la police du Capitole a signalé une augmentation de 107 % des menaces contre les membres du Congrès. Cette situation restreint dangereusement le discours public, réduisant la diversité des idées et contribuant à un processus démocratique plus polarisé et moins inclusif.
De tels événements alimentent un climat de peur qui s’étend dans l’ensemble de la classe politique. Une enquête de 2024 du Brennan Center for Justice a révélé que depuis 2020, de nombreux élus locaux avaient mis en place des mesures de protection, 38 % d’entre eux déclarant avoir subi des menaces, des abus ou du harcèlement dans l’exercice de leurs fonctions.
Causes sous-jacentes de la méfiance et de la violence
La confiance du public dans le gouvernement et la démocratie a considérablement diminué ces dernières années, principalement à cause de décisions et d’événements qui ont suscité des interrogations sur les institutions. Des arrêts récents de la Cour suprême, tels que celui renversant Roe v. Wade, ont alimenté des perceptions de partialité judiciaire et de déconnexion avec les valeurs du public.
La polarisation croissante, la désinformation et le sentiment d’absence de responsabilité des élus sapent la confiance dans les processus démocratiques, menant à l’idée que le gouvernement ne sert plus les intérêts du peuple. En avril 2024, seuls 22 % des Américains déclaraient avoir confiance dans le gouvernement national – un chiffre parmi les plus bas depuis le début des sondages en 1958.
Une part de cette méfiance accrue peut être attribuée au sensationnalisme des médias, notamment au rôle de Fox News. Le paysage médiatique, incluant les chaînes d’information câblées et les réseaux sociaux, reflète un problème systémique. La recherche de l’audimat a conduit à privilégier les histoires sensationnelles et les récits conflictuels, amplifiant les divisions au lieu de favoriser la compréhension en particulier après la révocation de la « Fairness Doctrine » par Ronald Reagan. Introduite par la FCC en 1949, cette doctrine obligeait les médias à présenter des points de vue équilibrés sur les questions controversées d’importance publique. Reagan l’a supprimée en 1987, affirmant qu’elle portait atteinte à la liberté d’expression et que la multiplication des médias rendait son maintien inutile pour garantir la diversité des opinions. De nombreux Américains voient les médias non comme des sources d’information fiables, mais comme des entités qui perpétuent division et méfiance, contribuant à une crise de confiance plus large envers les institutions démocratiques.
Enfin, les facteurs économiques ne doivent pas être négligés. L’inégalité et la fragmentation sociale sont des éléments clés du mécontentement croissant. Alors que la richesse se concentre dans une petite élite, de nombreux Américains subissent la stagnation de leurs salaires et la diminution de leurs opportunités. Face aux dures réalités de la disparité économique, leurs frustrations se traduisent par une polarisation politique accrue, rendant la promotion de l’unité et de la confiance dans les institutions de plus en plus difficile.
Parallèles européens et risque de contagion
En France, on observe depuis plusieurs années une montée de la violence à l’encontre des élus locaux. Ce phénomène n’est pas isolé en Europe, comme l’illustre par exemple la tentative d’assassinat du premier ministre slovaque, Robert Fico, en mai dernier. Les causes de cette violence sont similaires à celles observées ailleurs, notamment la propagation de la polarisation. La rhétorique populiste, semblable à celle de Donald Trump et de son groupe MAGA, se retrouve dans les partis d’extrême droite comme ceux dirigés par Marine Le Pen et Viktor Orban. Parallèlement, la méfiance croissante à l’égard des gouvernements et la polarisation des médias contribuent à un climat de division et de méfiance en politique.
Des différences significatives demeurent cependant, à commencer par l’accès aux armes, autorisé par le deuxième amendement de la Constitution américaine. De plus, la réglementation relative aux discours violents varie considérablement : en Europe, certaines formes de discours haineux sont punies par la loi, tandis qu’aux États-Unis, elles sont souvent protégées par le premier amendement. Cette disparité peut influencer la manière dont la violence s’exprime, rendant parfois les menaces plus subtiles et insidieuses.
Quelles solutions ?
Pour lutter contre ce phénomène, il est crucial de renforcer la confiance du public, de réformer le discours politique et de garantir la sécurité des élections. Cela implique de mettre l’accent sur la responsabilité des dirigeants pour désamorcer les tensions et restaurer la confiance dans les processus démocratiques, ce qui s’avère particulièrement difficile dans le contexte des élections américaines de 2024, où la violence politique représente une menace majeure pour la démocratie.
Elizabeth Sheppard Sellam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. La présidentielle américaine sous la menace constante de la violence politique – https://theconversation.com/la-presidentielle-americaine-sous-la-menace-constante-de-la-violence-politique-240513
