Source: The Conversation – in French – By Dostin Lakika, Research Associate, University of the Witwatersrand
La guerre met à rude épreuve le corps et l’esprit des soldats. Pour se préparer au combat, les soldats sont soumis à diverses formes d’entraînement. Une partie de cette formation vise à dépouiller les candidats de leurs valeurs civiles et à leur inculquer une culture militaire.
Alors que les armées ont accès à un éventail de stratégies et d’armements contemporains pendant l’entraînement, un élément n’est pas souvent abordé : les rituels intégrés dans l’entraînement et ceux pratiqués avant de s’engager dans la guerre.
Les rituels comprennent les pratiques magico-religieuses exécutées à des fins diverses, telles que la recherche de bénédictions, de pouvoir ou de protection, ou même l’imprégnation de coutumes militaires. Les rituels ou les cérémonies sont censés conférer des capacités spécifiques aux individus et façonner leur comportement.
Les rituels de guerre ne sont pas l’apanage de l’Afrique. De nombreuses forces armées partout dans le monde les pratiquent. Une étude sur les rituels dans l’armée américaine, par exemple, a révélé que ces cérémonies aident les soldats à faire face aux traumatismes, aux pertes et aux dilemmes moraux pendant les conflits.
En tant qu’universitaire s’intéressant aux souvenirs de la guerre et à la violence vécue par les anciens soldats, j’ai entrepris d’étudier le rôle joué par les rituels dans la formation de l’identité des soldats, leur préparation à la guerre et leur capacité à faire face aux réalités de la guerre, durant le combat et après.
Mes conclusions indiquent que les rituels peuvent être une source de force pour les soldats. Ils inspirent un sentiment de confiance et de sécurité, car les initiés se sentent entourés d’un pouvoir surnaturel. En outre, ces rituels renforcent l’unité de l’équipe, la discipline et la loyauté envers les commandants.
Mon étude met en évidence l’intégration des rituels dans les tactiques militaires et leur influence sur la vie des soldats dans un contexte de stress et d’incertitude sur le champ de bataille. Je soutiens que si l’efficacité d’une armée repose sur la qualité de son entraînement et de son équipement, les rituels peuvent influencer de manière significative l’état d’esprit des combattants.
L’étude
J’ai interrogé 21 anciens soldats congolais des Forces armées zaïroises (aujourd’hui connues sous le nom de Forces armées de la République démocratique du Congo, suite au changement de nom du pays en mai 1997 afin de recueillir des données sur leurs expériences militaires. Ces personnes interrogées ont été les principales sources d’information concernant l’utilisation des rituels.
Une étude rétrospective comme celle-ci soulève des inquiétudes sur d’éventuels trous de mémoire. Les anciens soldats qui se remémorent leurs expériences militaires peuvent avoir du mal à se souvenir de certains aspects au fil du temps. Cependant, la recherche suggère que les événements marquants sont mémorisés de manière plus persistante, ce qui implique qu’il est possible de se rappeler ces rituels militaires de manière précise.
J’ai choisi des soldats des forces armées zaïroises pour deux raisons. Premièrement, de nombreux soldats ont quitté l’armée nationale et ont fui le pays vers l’Afrique du Sud après le renversement de Mobutu Sese Seko par Laurent-Désiré Kabila en 1997 (https://www.lepoint.fr/afrique/rd-congo-17-mai-1997-le-jour-ou-le-destin-du-zaire-a-bascule-17-05-2017-2128105_3826.php). Deuxièmement, bien que minée par la corruption et la mauvaise gestion, l’armée de Mobutu était largement considérée comme disciplinée et puissante.
Par conséquent, les participants étaient plus enclins à parler de leurs expériences militaires en tant qu’anciens membres des forces de défense nationales. Les personnes interrogées vivent aujourd’hui dans différentes banlieues de Johannesburg.
Les résultats
J’ai analysé les données que j’ai recueillies afin d’identifier des modèles et en extraire des thèmes communs. J’ai constaté que les rituels impliquaient la création de boucliers matériels ou l’acquisition de pouvoirs surnaturels. Ils visaient à offrir un sentiment de protection du corps. Les rituels comportaient également une dimension mystique, notamment à travers le traitement cérémoniel des uniformes.
L’objectif principal des rituels était de déconnecter les soldats de la vie civile et de cultiver une forme spécifique de masculinité alignée sur les objectifs militaires. Cela permettait de favoriser la camaraderie, d’établir des liens solides entre les troupes et de contribuer au maintien de la discipline.
Les personnes interrogées dans le cadre de mon étude ont déclaré que les rituels d’initiation étaient axés sur l’entraînement et l’endoctrinement afin de construire une identité militaire centrée sur le sacrifice et l’endurance pour la nation. Avant que les recrues ne revêtent l’uniforme militaire, par exemple, elles subissaient des rituels visant à consacrer leur corps à l’armée. Une personne interrogée, Makemba, a expliqué :
Un soldat n’a pas peur de la mort. Un vrai soldat ne peut pas avoir peur de la mort, je vous le dis. Parce que vous vivez avec la mort, vous mangez avec la mort et vous vous habillez avec la mort … Les uniformes militaires sont emmenés au cimetière où ils passent deux ou trois jours avant que vous ne les portiez pour vous dire que vous êtes l’ami de la mort. Vous êtes le frère de ceux qui sont morts, et vous et ceux qui sont morts vous êtes pareils.
Ce rituel de cimetière symbolise le lien des soldats avec les défunts et transforme leurs identités individuelles en un corps collectif.
Pour renforcer la discipline, les personnes interrogées ont déclaré qu’elles devaient prononcer des mots spécifiques avant d’entrer dans le champ de quelqu’un, en guise de confession et de permission. Selon eux, cela mettrait les soldats à l’abri des impulsions négatives, telles que l’utilisation de biens d’autrui sans consentement. L’armée de la RDC a la réputation d’exploiter les civils pour compléter les maigres salaires. Le respect de la discipline est donc considéré comme essentiel pour la protection personnelle et le succès des opérations militaires.
En outre, avant d’être déployés pour la guerre, les personnes interrogées ont déclaré que les soldats participaient à diverses pratiques religieuses et recevaient des bénédictions ainsi que des objets religieux. Ces rituels magico-religieux servaient à donner un sentiment de protection contre les attaques ennemies. Ces cérémonies religieuses, selon les personnes interrogées, apportent un peu de réconfort et de confiance en soi avant le combat. Comme l’explique Lokole :
Vous savez, avant de rejoindre l’armée, j’étais un athlète et je connaissais déjà le pouvoir et la protection parce que je devais me protéger contre mes adversaires. Lorsque je suis entré dans l’armée, on m’a donné des os de léopard et de l’eau dans laquelle les os étaient conservés. Lorsque je devais aller sur le champ de bataille, je me lavais le visage, les mains et les pieds avec cette eau sacrée. Les os étaient enfilés sur un fil que je devais attacher autour de ma taille. C’était pour moi une source de pouvoir et de protection, et je peux vous dire que j’ai survécu à de nombreux dangers mortels grâce à ces pouvoirs.
Les personnes interrogées pensent que ces rituels se sont révélés efficaces sur le front. Dans son récit, Amani a déclaré :
Beaucoup de nos collègues se sont retrouvés face à l’ennemi qui leur a tiré dessus à bout portant, mais les balles n’ont fait que traverser les vêtements qu’ils portaient sans les toucher. Ils sont revenus avec des uniformes militaires transpercés par les balles, mais eux-mêmes étaient indemnes. Les rituels étaient très protecteurs. Nous avons été témoins de nombreux cas de ce genre.
L’efficacité de ces rituels, selon les personnes interrogées, dépendait de leur respect strict. Le non-respect de ces rituels peut entraîner des décès. Les soldats combinent également les croyances traditionnelles et la foi chrétienne pour faire face aux défis du champ de bataille, malgré les débats sur la compatibilité de ces systèmes de croyance.
Pourquoi c’est important
Les données recueillies auprès d’anciens soldats congolais révèlent qu’ils croyaient que leur protection lors des combats dépendait à la fois de la qualité des armes et des ressources magico-religieuses. Cela suggère que les rituels jouent un rôle psychologique eseentiel dans la préparation des soldats à la guerre, en renforçant la force, la cohésion et la discipline. L’importance de ces rituels au sein des forces armées ne doit pas être sous-estimée.
Dostin Lakika does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
– ref. Guerre et surnaturel : d’anciens soldats congolais racontent les pratiques rituelles utilisées pour se préparer au combat – https://theconversation.com/guerre-et-surnaturel-danciens-soldats-congolais-racontent-les-pratiques-rituelles-utilisees-pour-se-preparer-au-combat-242125
