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Enseigner les Lumières aujourd’hui : comment l’histoire éclaire les jeunes citoyens

Enseigner les Lumières aujourd’hui : comment l’histoire éclaire les jeunes citoyens

Source: The Conversation – in French – By Pierre-Yves Beaurepaire, Professeur d’histoire moderne, Université Côte d’Azur

Un exemple de reconstruction a posteriori des Lumières. Lecture d’une tragédie de Voltaire dans le salon de madame Geoffrin. Commande passée par Joséphine de Beauharnais à Lemonnier, et exposée au Salon de 1814. Anicet Charles Gabriel Lemonnier/Wikimedia Commons

Le siècle des Lumières est aujourd’hui une référence incontournable des discours publics dès lors qu’il s’agit d’évoquer le vivre ensemble et les valeurs de la République. Cela fait de son enseignement un exercice tout à la fois difficile et nécessaire. Car pour entendre l’esprit de Voltaire et de Rousseau, il importe de le replacer dans la complexité de son époque, et la recherche en histoire peut fournir des appuis pour trouver la juste distance.


« Nous aimerons la science et ses controverses. Comme vous, nous cultiverons la tolérance […] Nous continuerons, oui, ce combat pour la liberté et pour la raison […] parce qu’en France, professeur, les Lumières ne s’éteignent jamais ». Ainsi se termine le 21 octobre 2020, l’allocution prononcée par le président de la République Emmanuel Macron, à l’occasion de l’hommage national rendu à la Sorbonne à Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie assassiné le 16 octobre 2020.

Deux décennies plus tôt, au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 contre les tours jumelles à New York, les Lumières étaient également convoquées à la fois comme antidote à la terreur et comme un cri de ralliement de tous les défenseurs de la liberté.

La Bibliothèque Nationale de France décidait de confier à l’essayiste et historien des idées Tzvetan Todorov le commissariat une exposition intitulée Lumières ! Un héritage pour demain. Dans un entretien publié dans Le Monde du 4 mars 2006, Todorov précise :

« Il y a eu, au départ, une intention militante : rappeler les grands principes des Lumières nous a paru indispensable dans un moment historique marqué par le 11 Septembre, par les attaques d’un certain fanatisme religieux contre la laïcité, contre l’égalité des hommes et des femmes. Mais on ne pouvait s’en tenir à cette opposition simple : les Lumières sont parfois trahies par ceux-là mêmes qui s’en réclament ».

Entre ces deux événements, l’attentat contre le périodique satirique Charlie Hebdo, survenu à Paris le 7 janvier 2015, a eu pour conséquence le retour sur le devant de la scène médiatique comme au centre du débat public du Traité sur la Tolérance de Voltaire, figure emblématique des Lumières (1763), dont plus de cinq mille exemplaires ont été vendus en quelques jours.

Trois événements et, en réponse, trois manières de convoquer l’esprit des Lumières et de les incarner dans des combats pour la liberté, la raison et la tolérance. Or, cette référence systématique aux Lumières n’est pas une invention du XXIe siècle.

Les Lumières c’est la République, la République c’est la France

À l’occasion du centenaire de la Révolution française (1889), la IIIe République convoque déjà les Lumières pour se poser en héritière. À l’inverse, le régime de Vichy (1940-1944) ne se contente pas à travers la Révolution nationale de faire le procès de la Révolution française, il remonte expressément aux origines du « déclin français », qu’il identifie aux Lumières et à leur contestation de l’autorité – politique ou religieuse –, au profit de l’esprit d’individualisme.

Les Lumières ne sont pas neutres et le discours que l’on porte sur elle est le plus souvent polarisé, qu’il s’agisse de les encenser ou de les conspuer.

Les enseigner est donc un enjeu à la fois pédagogique, mais aussi éminemment politique. Il déborde significativement le champ strictement historique, et concerne également l’enseignement moral et civique – le plus souvent assuré par les professeurs d’histoire-géographie – mais aussi le français et la philosophie.

Les Lumières (XVIIIesiècle) – Un peu d’histoire (Grand Palais, 2017).

En 2020, le discours d’Emmanuel Macron n’évoque pas seulement les enseignements dispensés par Samuel Paty, il fait sien le projet de la IIIe République, en citant expressément l’un de ses maîtres à penser en matière de pédagogie, Ferdinand Buisson, directeur de l’enseignement primaire de 1879 à 1896 :

« Pour faire un républicain, écrivait-il, il faut prendre l’être humain si petit et si humble qu’il soit […] et lui donner l’idée qu’il faut penser par lui-même, qu’il ne doit ni foi, ni obéissance à personne, que c’est à lui de chercher la vérité et non pas à la recevoir toute faite d’un maître, d’un directeur, d’un chef, quel qu’il soit ».

Et Emmanuel Macron d’ajouter : « “Faire des républicains”, c’était le combat de Samuel Paty ».

Replacer les discours sur les Lumières dans leur contexte historique

Mais les Lumières s’avèrent rétives à toute instrumentalisation par ceux qui les invoquent, ou par ceux qui les révoquent. Les enseigner s’avère donc un exercice difficile mais nécessaire. Difficile parce qu’il se fait en classe de quatrième pour le collège, et en classe de seconde au lycée, donc relativement tôt dans la formation des futurs citoyens. Nécessaire, parce qu’il donne des clés de compréhension des débats sur la laïcité, les sciences, la place des religions dans l’espace public, ou encore la liberté de conscience.

Cet enseignement doit aussi pour les professeurs eux-mêmes commencer par une déconstruction des discours sur les Lumières au profit de leur historicisation, c’est-à-dire de leur mise en contexte historique. Ainsi, la Sorbonne est un choix surprenant pour célébrer les Lumières et la République, car au XVIIIe siècle, c’est elle qui censurait les livres et condamnait les écrits philosophiques.


Quant au Traité sur la Tolérance, il faut le relier aux interventions de Voltaire dans le débat public sous forme d’un cri – et non pas d’un traité philosophique –, un cri pour la justice, un cri contre l’injustice qui peut frapper chacun, et mettre en péril de mort ceux que la justice devrait protéger. Le titre exact en est effectivement : Traité sur la tolérance, à l’occasion de la mort de Jean Calas. Voltaire y précise que « le meurtre de Calas, commis dans Toulouse avec le glaive de la justice, le 9 mars 1762 est un des plus singuliers événements qui méritent l’attention de notre âge, et de la postérité ».

Au siècle des Lumières, le cheminement vers une acception positive de la tolérance est en effet lent et non linéaire. Ainsi, lorsque Louis XVI (1754-1793) signe l’édit de tolérance en faveur des protestants réformés (calvinistes) en 1787, une large partie de l’opinion y est hostile. La tolérance, c’est encore largement la difficile et temporaire acceptation de l’autre, le temps que son identité s’efface au profit de la fusion dans la communauté majoritaire.

C’est ici qu’en mobilisant autour de textes canoniques ou moins connus des « philosophes des Lumières » les compétences des professeurs de littérature et d’histoire, mais aussi d’arts plastiques voire des sciences du vivant, il est possible d’aborder avec les élèves de manière progressive des enjeux qui sont aussi les nôtres, notamment autour du vivre ensemble et de faire société.

De nouvelles approches fondées sur les acquis récents de la recherche

De la même manière, le concours de la Flamme de l’égalité a permis depuis une décennie déjà de mobiliser de manière pluridisciplinaire les classes de quatrième autour de la question de la traite négrière. C’est la grande affaire du XVIIIe siècle, en raison à la fois des millions de victimes transportées d’Afrique en Amérique et à travers l’océan Indien, mais aussi de l’essor de l’économie de plantation, et des débats autour de l’interdiction de la traite d’abord, puis de l’esclavage.

Cérémonie des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions (Académie de Rennes, 2022)

En associant recherches documentaires, expression littéraire et artistique, les classes non seulement documentent les itinéraires de traite, les conditions de capture et d’existence dans les plantations mais choisissent d’évoquer un parcours individuel ou collectif. Cette approche facilite une forme d’appropriation du sujet. En 2024-2025, pour la dixième édition du concours national, les classes se voient proposer comme thème de réflexion et d’étude : « Résister à l’esclavage : survivre, s’opposer, se révolter ».

Enfin, en rompant avec une approche traditionnelle qui voyait les Lumières naître en Angleterre avec la Glorieuse Révolution (1688-1689) et les origines d’une monarchie parlementaire avant que la France de Voltaire et de Diderot prenne le relais, en bénéficiant de la large diffusion de la langue française auprès des élites européennes, savantes mais aussi couronnées (les « despotes éclairés » Frédéric II de Prusse, Catherine II de Russie, et Gustave III de Suède), il est désormais possible d’intégrer en classe le renouvellement de la recherche en histoire des Lumières. Cela permet d’aborder les problématiques de genre, de minorité confessionnelle et la pluralité des Lumières.

Encyclopédie d’Yverdon, première page.
Fortunato Bartolomeo de Felice, via Wikimedia

Les Lumières allemandes sont ainsi majoritairement chrétiennes, et si l’anticléricalisme ne les effraie pas, en revanche, elles se démarquent des provocations de Voltaire, et préfèrent souvent à l’Encyclopédie de Diderot contribuer à l’Encyclopédie d’Yverdon (dans la principauté de Neuchâtel qui appartient au roi de Prusse), moins polémique. De même, insister sur les Lumières écossaises permet au sein du Royaume-Uni en construction de décentrer le regard et de ne pas se limiter à Londres.

Enfin, à l’heure de l’histoire globale et de l’histoire connectée, interroger la manière dont, hors d’Europe, les contemporains, ou les anciens sujets des puissances coloniales européennes revisitent les Lumières, y compris de manière décapante en déboulonnant des statues, au propre comme au figuré, est aussi une manière d’apprendre aux élèves à s’ouvrir au monde et au regard de l’autre.

L’héritage des Lumières. Ambivalences de la modernité, pour reprendre le titre du livre d’Antoine Lilti qui annonçait sa future chaire du Collège de France, dédiée depuis 2022 à une « Histoire des Lumières (XVIIIe – XXIe siècle) », fait aussi « L’actualité des Lumières », titre de sa leçon inaugurale. Elles méritent donc plus que jamais d’être enseignées à bonne distance critique, sans caricature ni excès.

Pierre-Yves Beaurepaire ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Enseigner les Lumières aujourd’hui : comment l’histoire éclaire les jeunes citoyens – https://theconversation.com/enseigner-les-lumieres-aujourdhui-comment-lhistoire-eclaire-les-jeunes-citoyens-240523

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