Source: The Conversation – in French – By Christophe Tuffery, Chargé de l’animation de la politique de recherche archéologique et chercheur à l’UMR 8068 TEMPS, Ministère de la Culture
Les pratiques numériques de l’archéologie se développent depuis les années 1960, avec une nette accélération du mouvement depuis le début des années 2000. Pourquoi, pour quoi faire et quels impacts ?
Levés topographiques utilisant des tachéomètres manuels ou robotisés, enregistrement des observations et des vestiges sur des tablettes et des smartphones, relevés géophysiques par géoradars, relevés topographiques par la technologie du Lidar, photogrammétrie numérique, etc. Les usages de dispositifs et de méthodes numériques se multiplient, se combinant parfois pour produire des savoirs archéologiques d’une nouvelle forme.
Les volumes de données sont de plus en plus considérables. Seule une partie d’entre elles font l’objet de publications sur Internet, que ce soit sous forme d’articles scientifiques, d’images, ou de corpus de données, avec lesquels, pour certains, il est possible d’interagir.
Une concurrence imposant une réduction des délais
Cette évolution s’inscrit, en France, dans le contexte de l’essor considérable de l’archéologie préventive, régie par la loi du 17 janvier 2001 qui a affirmé le caractère public de l’archéologie préventive et sa vocation scientifique. Deux ans plus tard, la loi du 1ᵉʳ août 2003 a inscrit l’activité des fouilles préventives dans un cadre concurrentiel entre l’opérateur public national, l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), et d’autres opérateurs, soit publics comme les services habilités de collectivités territoriales, soit privés comme des entreprises spécialisées agréées.
Ce nouveau cadre réglementaire a introduit une pression économique et temporelle puisque les opérations de diagnostic archéologique, puis de fouilles ont lieu dans des délais souvent très courts, définis par les autorisations administratives délivrées par les services compétents de l’État, les directions régionales des affaires culturelles, sous l’autorité des préfets.
Le contexte concurrentiel et de tension sur les délais d’intervention a entraîné la recherche de réduction du temps de travail, surtout sur le terrain, que ce soit pour l’enregistrement de la documentation, l’enlèvement et la conservation préventive des mobiliers archéologiques, les prélèvements scientifiques, les délais consacrés aux études et publications étant souvent plus importants.
Dès lors, le recours à des dispositifs numériques s’est inscrit dans la recherche d’une amélioration de l’efficience dès le terrain et tout au long des étapes du cycle de vie des données de l’archéologie, dans lequel interviennent des professionnels de nombreux domaines : archéologues, documentalistes, archivistes, gestionnaires de collections, informaticiens, topographes, télépilotes de drones, géophysiciens, chercheurs en archéométrie, conservateurs du patrimoine, etc.
Quels changements apporte l’usage de dispositifs numériques en archéologie ?
Les travaux du groupement de recherche (ou GDR) Silex sont un exemple de la diversité des domaines de la recherche archéologiques concernés par les pratiques numériques.
Ses programmes visent à mieux connaître, caractériser et cartographier les formations géologiques contenant des silicites, plus communément appelées « silex ». Ces ressources minérales étaient parmi les plus exploitées pendant toute la préhistoire par les populations pour fabriquer leur outillage lithique. Éclats, nucleus, grattoirs, racloirs, lames, lamelles, etc. sont quelques-uns des types d’outils et de leurs déchets de taille qui se trouvent aujourd’hui en grand nombre sur les sites archéologiques, du fait de la durabilité des matériaux dont ils sont extraits. La pérennité de leur localisation dans l’espace fait également de ces matériaux des marqueurs de déplacement spatiaux.
Ainsi, en retrouvant l’origine géologique d’un objet en pierre taillé dans un site archéologique, on peut retracer les déplacements des populations du passé.
Fourni par l’auteur
À ces fins, il est nécessaire de constituer des collections de référence permettant la comparaison entre les objets taillés et les roches naturelles : les lithothèques. Celles-ci ont été constituées depuis plusieurs décennies par des instituts de recherche, des opérateurs d’archéologie préventive et parfois des particuliers. Elles comportent plusieurs milliers d’échantillons de référence qui étaient plus ou moins bien inventoriés jusque-là et décrits d’une façon totalement hétérogène, rendant très difficiles les comparaisons. Les pratiques numériques mises en place depuis plus de quinze ans pour les recherches du GDR Silex ont concerné toutes les étapes du cycle de vie des données archéologiques.
Pour l’acquisition des données sur le terrain, une application sur smartphone et tablette sur Android et iOs a été développée. Grâce à un formulaire, longtemps débattu entre les chercheurs, les échantillons sont décrits désormais d’une façon harmonisée à l’échelle nationale. Ils s’appuient sur un document de référence pour les termes utilisés et les méthodes de caractérisation employées, qui ont fait l’objet d’un important travail de définition par plusieurs experts du domaine.
Fourni par l’auteur, CC BY-NC
Elle est utilisée par plusieurs dizaines de chercheurs, en France essentiellement, lors de prospections sur des gîtes à silicites. Elle peut aussi être utilisée dans n’importe quel pays comme l’ont prouvé des utilisations concluantes en Europe et en Amérique latine. Les données d’emplacement des gîtes sont automatiquement enregistrées dans un formulaire, grâce à l’usage de la puce GPS du mobile, garantissant un mode unique de géolocalisation avec une précision de quelques mètres.
Dès le terrain, le formulaire sur l’application mobile permet l’envoi des données à distance sur un serveur, en utilisant l’internet mobile lorsque celui-ci est disponible. Une fois les données validées, celles-ci sont publiées en ligne et accessibles à tout internaute sur le site cartosilex.fr sous la licence ouverte Etalab 2.0.
Si les observations faites depuis le début de la mise en œuvre de ces projets ont fait ressortir l’engouement de la plupart des chercheurs pour ces dispositifs numériques et les possibilités nouvelles qu’ils offrent, l’attachement d’une partie des chercheurs à leurs pratiques et supports traditionnels de travail a pu aussi être constaté. Ainsi, il n’est pas rare de voir coexister, pour l’enregistrement d’observations de terrain, l’usage de smartphones et de carnets de terrain personnels. Le carnet de terrain est un genre de support qui se situe entre journal et document scientifique, avec lequel les chercheurs entretiennent souvent un rapport intime, mais dont le contenu n’a pas vocation à être publié en l’état.
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Vers une coexistence entre pratiques traditionnelles et pratiques numériques
Parvenir à faire coexister pratiques traditionnelles et pratiques numériques revêt pour l’archéologie un double enjeu.
Sur le plan méthodologique, les pratiques numériques, si elles permettent de gagner indubitablement en délais de saisie et de partage de l’information, nécessitent un temps important pour contrôler la qualité des données et des résultats issus de leur traitement. Le numérique ne doit donc pas faire l’objet d’une croyance aveugle, mais bien être accompagné de méthodes garantissant la qualité des données tout au long de leur cycle de vie, notamment grâce à l’usage d’algorithmes dédiés à la recherche d’incohérences ou encore dans l’usage de métadonnées qui permettent de fournir une traçabilité des données et d’en respecter la paternité. Il en va de la crédibilité et de l’intégrité scientifique de la recherche archéologique.
Sur le plan de l’éthique de la recherche, les responsables des projets et des équipes de recherche doivent veiller autant que possible, à ce que les pratiques numériques mises en œuvre n’impliquent pas une division au sein des collectifs de travail.
Enfin, comme tous les scientifiques, les archéologues sont des individus qui n’exercent pas tous leurs compétences d’une manière homogène. Les chercheurs n’exercent pas leur expertise uniquement avec leurs capacités cognitives, mais aussi avec leurs corps, leur sensibilité et leurs émotions, comme l’ont montré notamment les travaux de l’historienne des sciences Françoise Waquet.Respecter les savoir-faire de chacune et de chacun, tout en cherchant un équilibre pacifique et une complémentarité entre des pratiques traditionnelles et des pratiques numériques devrait pouvoir constituer un objectif consensuel pour les communautés de l’archéologie.
Cet article est publié dans le cadre de la série « Regards croisés : culture, recherche et société », publiée avec le soutien de la Délégation générale à la transmission, aux territoires et à la démocratie culturelle du ministère de la culture.
Christophe TUFFERY travaille pour le ministère de la Culture et pour l’UMR 8068 TEMPS
– ref. Comment l’archéologie change par ses pratiques numériques – https://theconversation.com/comment-larcheologie-change-par-ses-pratiques-numeriques-254158
