Source: The Conversation – in French – By Angelo Riva, Economist, Professor at the INSEEC Grande Ecole, Affiliate Researcher at the Paris School of Economics, Academic Fellow at the Institut Louis Bachelier, INSEEC Grande École
La dette publique n’est pas forcément un problème majeur, même si elle atteint des niveaux plus élevés qu’aujourd’hui. L’histoire rappelle les conditions à réunir. La situation contemporaine est-elle favorable ? Peut-elle le devenir ?
La dette publique constitue un outil central pour le financement des dépenses des États. Au fil du temps, elle a joué tantôt un rôle de moteur de développement, tantôt été une source d’instabilité. Si la dette a favorisé à la construction des États modernes, le financement des infrastructures et de la protection sociale, elle a également déclenché des crises profondes.
Aujourd’hui, la dette atteint des niveaux élevés dans nombre de pays. À la fin de l’année 2024, la dette publique représentait 113 % du PIB en France, 135 % en Italie, tandis que la moyenne de la zone euro s’établissait à 87,4 %. Aux États-Unis, ce ratio atteignait 124 % du PIB. Face aux discours catastrophistes des uns ou à ceux déniant les risques des autres, une lecture historique permet de comprendre les usages de la dette, ses dangers et les conditions de sa soutenabilité. Si les crises provoquées par la dette sont connues, les épisodes de consolidation réussie, tout aussi riches en enseignements, ont été bien moins commentés.
L’évolution du rôle de la dette
Les premiers emprunts publics apparaissent au Moyen Âge dans les cités-États italiennes alors que les monarchies européennes empruntaient auprès de banquiers privés. Il s’agissait de financer surtout les guerres. À partir du XVIIe siècle, les États commencent à émettre directement de la dette publique, soutenus par la mise en place d’institutions juridiques et financières assurant la protection des créanciers et la crédibilité des engagements de l’État).
Au XIXe siècle, une étape supplémentaire est franchie. La dette joue un rôle de plus en plus important dans le financement des infrastructures et des grands projets liés à l’industrialisation. Le XXe siècle est marqué par deux guerres mondiales et la Grande Dépression, qui montre le rôle stabilisateur de la dette en temps de crise. Après 1945, la dette finance aussi l’État-providence.
À partir des années 1970, une nouvelle phase d’accumulation de la dette débute, aggravée au XXIe siècle par la crise des subprimes et par la pandémie de Covid. Alors que les guerres étaient historiquement les principales causes d’endettement, les crises économiques et sanitaires en sont les moteurs en temps de paix)
Ratio Dette/PIB des pays du G20 (en %)
Note : Le nombre de pays inclus dans le calcul augmente au fil du temps pour se monter à 20 à la fin du XIXe siècle.
Le ratio dette publique/PIB dépend de trois principaux déterminants :
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le solde primaire, qui correspond à la différence entre les recettes publiques hors intérêts et les dépenses publiques,
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le différentiel entre le taux d’intérêt réel et le taux de croissance économique – et le terme d’ajustement stock-flux.
Si un excédent primaire réduit mécaniquement la dette, un déficit l’alourdit. Lorsque la croissance économique dépasse le coût réel de la dette, le ratio dette/PIB tend à se réduire de lui-même ; dans une économie en expansion rapide, la richesse produite croît plus vite que le coût de la dette accumulée. Autrement dit, même si l’État ne réduit pas sa dette, celle-ci devient plus soutenable, car elle représente une part décroissante du PIB. Le terme d’ajustement stock-flux capture des opérations exceptionnelles sur la dette telles que les défauts, les restructurations, les conversions et la prise en charge par l’État de dettes privées, les nationalisations et privatisations).
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Au XIXe siècle, plusieurs pays ont réussi à réduire considérablement leur endettement. Le Royaume-Uni a fait chuter son ratio dette/PIB de 260 % à 28 % en un siècle après les guerres napoléoniennes. Les États-Unis ont diminué leur dette de 30 % à 3 % du PIB entre la fin de la guerre de Sécession et 1914. La France, malgré l’indemnité de guerre payée à Allemagne (20 % du PIB) après 1870 et la stagnation qui a suivi la crise financière de 1882, a réussi à réduire son ratio dette/PIB de 115 % à 66 % entre 1895 et 1913.
Ces consolidations reposent sur des politiques fiscales rigoureuses produisant des excédents primaires durables. Dans un contexte de stabilité des prix garantie par l’étalon-or, le différentiel entre taux d’intérêt et croissance ne joue aucun rôle. Même avec une croissance soutenue, les taux réels restent supérieurs. Ces politiques sont largement influencées par les détenteurs de la dette, qui, issus des classes aisées, exercent une pression directe sur les gouvernements pour garantir le remboursement de leurs créances. Si ces politiques permettent de réduire l’endettement, elles s’accompagnent d’une quasi-absence de dépenses sociales et d’une montée des inégalités, dans des États qui comptent aussi sur les ressources issues de leurs empires coloniaux.
Après 1945, de nombreux pays avancés, dont le Royaume-Uni, la Belgique et les États-Unis, ont fortement réduit leurs ratios dette/PIB, qui atteignaient des sommets à la sortie de la Seconde Guerre mondiale : 270 % au Royaume-Uni, 130 % en Belgique, 120 % aux États-Unis, les pays du G20 atteignant 120 % en moyenne (voir graphique ci-dessus).
Entre 1945 et la fin des années 1970, les ratios dette/PIB ont été ramenés à des planchers historiques : 40 % en Belgique, 47 % au Royaume-Uni, 33 % aux États-Unis, la moyenne du G20 se situant à 23 %. Cette consolidation ne repose pas sur des excédents budgétaires, mais sur une forte croissance économique combinée à une inflation persistante, mais rarement excessive, et à des politiques de stricte régulation financière, orchestrée par les banques centrales. Le différentiel favorable entre taux d’intérêt et de croissance a permis de réduire le poids de la dette sans nécessiter d’excédents primaires réguliers, ce qui a facilité le financement de la reconstruction, de la modernisation économique et de l’expansion de l’État-providence et a accompagné un fort recul des inégalités).
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La période de « grande accumulation », amorcée par les chocs pétroliers au début des années 1970, s’est intensifiée avec la crise des subprimes et la pandémie.
Si la Grande Dépression des années 1930 a provoqué des pertes économiques plus importantes, la dégradation du ratio dette/PIB a été plus forte lors de l’importante récession qui a suivi la crise des subprimes, en raison de déficits primaires marqués et d’un soutien massif au secteur financier. Les politiques monétaires non conventionnelles ont cependant limité l’impact négatif du différentiel entre taux réels et croissance. La pandémie a entraîné une nouvelle flambée de la dette publique, provoquée par la chute des recettes fiscales et une hausse massive des dépenses.
De nombreux pays ont, par le passé, supporté des niveaux de dette supérieurs à ceux d’aujourd’hui, tout en réussissant à les réduire durablement. La comparaison entre le XIXe siècle et la période des Trente Glorieuses révèle deux stratégies de consolidation :
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l’austérité soutenue, d’un côté,
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la croissance tirée par l’investissement public, de l’autre.
Dans le contexte actuel marqué à la fois par des inégalités sociales et une dette élevées, l’Europe doit investir massivement pour décarboner et moderniser son économie ainsi que renforcer sa défense. À condition d’assumer une fiscalité plus redistributive et une régulation financière adaptée, l’investissement public, comme au lendemain de 1945, pourrait satisfaire les besoins sociaux et rendre la dette soutenable. Un investissement public ambitieux peut stimuler une croissance économique dont le taux dépasserait celui des intérêts de la dette, notamment si les banques centrales s’engagent pleinement à soutenir la transition écologique et sociale.
Par ailleurs, une fiscalité plus progressive, en particulier sur les hauts revenus et les patrimoines les plus importants, contribue non seulement à réduire les inégalités, mais aussi à renforcer la soutenabilité des finances publiques.
Angelo Riva ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Quand la dette publique n’est pas un problème : un éclairage historique – https://theconversation.com/quand-la-dette-publique-nest-pas-un-probleme-un-eclairage-historique-257054
