Source: The Conversation – France in French (3) – By Roger K. Koudé, Titulaire de la Chaire UNESCO « Mémoire, Cultures et Interculturalité » Professeur de Droit international à l’Institut des droits de l’homme de Lyon (IDHL) Université Catholique de Lyon, UCLy (Lyon Catholic University)
Les débats autour du statut juridique de la langue française, aujourd’hui relancés par la mondialisation, la diversification des partenariats et la promotion onusienne de la diversité linguistique, ne sauraient être réduits aux tensions conjoncturelles entre États. Car la langue française est devenue structurellement une partie intégrante de l’identité culturelle des sociétés issues de la colonisation, porteuse d’un patrimoine immatériel de valeurs universelles — liberté, justice, dignité — que des peuples du monde entier ont fait leurs.
Au moment où le débat sur le statut juridique de la langue française s’impose fréquemment dans les débats dans bon nombre de pays anciennement colonisés par la France, il est particulièrement intéressant de revenir sur les motifs et les principaux enjeux liés à l’adoption du français comme langue officielle de ces États au moment de leur accession à la souveraineté internationale.
Rappelons que dans la quasi-totalité des anciennes colonies françaises — à l’exception notamment de l’Algérie et du Vietnam —, les indépendances ont été l’aboutissement de négociations et de processus collaboratifs qui ont contribué, entre autres, au maintien du statut de langue officielle du français. Ce maintien s’explique en bonne partie par des considérations techniques et pragmatiques, tenant à la nécessité de préserver le bon fonctionnement des institutions — qu’elles soient politiques, administratives, judiciaires ou éducatives. Cet impératif de continuité institutionnelle était difficilement conciliable avec une rupture brutale avec la langue française, omniprésente jusqu’aux indépendances. En outre, le positionnement des nouveaux États indépendants sur le plan international, notamment au sein des Nations unies, où le français était déjà (et reste à ce jour) l’une des langues officielles, pouvait tout autant justifier le choix stratégique de la langue de l’ancienne puissance coloniale comme langue officielle.
Il existe une autre raison, plus fondamentale, du choix du français comme langue officielle par la quasi-totalité des anciennes colonies : cette langue était non seulement celle du colonisateur, mais aussi celle dans laquelle ont été régulièrement exprimées des valeurs auxquelles les indépendantistes de ces pays étaient souvent profondément attachés, à savoir celles de la Révolution de 1789 et des principes directeurs du républicanisme, qui avaient longtemps infusé dans toutes les anciennes colonies. Cet aspect n’était pas détachable du choix stratégique opéré par ces États au moment des indépendances.
L’exemple de la République de Guinée, qui s’était largement inspirée des valeurs républicaines françaises pour s’opposer entre autres à la Communauté française voulue par Charles de Gaulle, est sans doute l’un des plus éloquents. Le fameux discours du président du conseil de gouvernement de Guinée Sékou Touré, prononcé à Conakry le 25 août 1958 devant le général de Gaulle, va précisément dans ce sens :
« Votre présence parmi nous symbolise non seulement la “Résistance” qui a vu le triomphe de la Raison sur la force, la Victoire du Bien sur le Mal, mais elle représente aussi, et je puis même dire surtout, un nouveau stade, une autre période décisive, une nouvelle phase d’évolution. Comment le peuple africain ne serait-il pas sensible à ces augures, lui qui vit quotidiennement dans l’espoir de voir sa dignité reconnue, et renforce de plus en plus sa volonté d’être égal aux meilleurs ? »
La colonie française de Guinée s’était alors opposée à toute idée de tutelle de Paris, tout en faisant siennes les valeurs de la République dans lesquelles elle se reconnaissait parfaitement.
Edmond Fortier
Les débats actuels
S’agissant des débats actuels au sujet du statut juridique de la langue française dans l’espace francophone, il serait judicieux de ne pas se limiter uniquement aux tensions politiques conjoncturelles entre la France et certains États, notamment d’Afrique. Ces débats sont liés aux mutations profondes que connaît le monde actuellement, au premier rang desquelles les suivantes :
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Le contexte de mondialisation dans lequel tous les États — sans exception — se sont engagés se traduit aussi par une logique de diversification de leurs partenariats à l’international. Il convient de relever que tout cela ne pourrait être rendu possible sans l’influence de plus en plus perceptible des autres langues de rang international comme l’anglais, bien évidemment, mais également le chinois, l’espagnol, le russe ou encore le turc, etc.
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L’évolution du droit international au cours des dernières décennies, entre autres les nombreux instruments juridiques adoptés par l’Unesco allant à la fois dans le sens de la promotion de la diversité culturelle et/ou linguistique. Dans les « Lignes essentielles d’un Plan d’action pour la mise en œuvre de la Déclaration de l’Unesco sur la diversité culturelle » du 2 novembre 2001, l’organisation internationale s’engage à « sauvegarder le patrimoine linguistique de l’humanité et soutenir l’expression, la création et la diffusion dans le plus grand nombre possible de langues » (al. 5.), d’une part, et à « encourager la diversité linguistique — dans le respect de la langue maternelle — à tous les niveaux de l’éducation, partout où c’est possible, et stimuler l’apprentissage du plurilinguisme dès le plus jeune âge » (al. 6), d’autre part.
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La Francophonie elle-même n’est pas du reste en matière de promotion de la diversité culturelle et linguistique, y compris en matière de promotion des langues nationales et minoritaires. Elle agit en ce sens au sein des organisations internationales comme les Nations unies, mais aussi au travers de l’Institut de la Francophonie pour l’éducation et la formation (IFE), qui promeut l’éducation, le numérique et le multilinguisme. Ce qui revient à dire qu’il n’y a a priori pas d’incompatibilité entre, d’une part, les différentes tendances actuelles au nationalisme linguistique et, d’autre part, la promotion du pluralisme linguistique au niveau international.
Quelle approche in fine ?
En dépit des tensions politiques conjoncturelles entre divers États du monde francophone, il n’est pas exagéré d’affirmer que la langue française est structurellement une partie intégrante de l’identité culturelle des sociétés anciennement colonisées qui, en connaissance de cause, se sont stratégiquement approprié cet « outil merveilleux ». C’est précisément ce que disait l’ex-président sénégalais Léopold Sédar Senghor, dans une déclaration restée célèbre : « Dans les décombres de la colonisation, nous avons trouvé un outil merveilleux : la langue française. »
Mais, au-delà de la langue comme instrument stratégique de communication — tant au niveau national qu’international —, il convient d’intégrer également les valeurs fondamentales et les idéaux véhiculés depuis si longtemps par le français dans les sociétés, et qui sont en réalité un patrimoine immatériel en partage avec d’autres peuples. Ces valeurs et ces idéaux, qui sont d’ailleurs marqués du sceau de l’universalité, ont été appropriés par des peuples à travers le monde entier, bien au-delà d’ailleurs de l’espace francophone stricto sensu, dans leurs propres luttes pour la liberté, la justice, la démocratie effective et la dignité.
C’est justement ce statut de patrimoine commun des peuples à travers le monde que les pères fondateurs de la francophonie, pourtant si profondément attachés à leurs propres langues maternelles ou nationales, ont voulu donner à la langue française en œuvrant à la création de la Francophonie et au mouvement qui s’en est suivi jusqu’à présent. Et c’est encore Léopold Sédar Senghor qui le rappelle avec éloquence :
« La francophonie ne s’oppose pas à la négritude ou à l’arabisme. […] Je pense justement que parce que nous sommes enracinés dans la négritude, et très profondément, nous avons besoin de la langue et de la civilisation françaises comme apport complémentaire, comme pollen… Comme le disait le général de Gaulle […], l’avenir est au métissage, et d’abord au métissage culturel. »
Roger K. Koudé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. La langue française dans les anciennes colonies de la France : quelle histoire, quel présent, quel avenir ? – https://theconversation.com/la-langue-francaise-dans-les-anciennes-colonies-de-la-france-quelle-histoire-quel-present-quel-avenir-282305
