Source: The Conversation – France (in French) – By Marjorie Tendero, Associate Professor in economics, ESSCA School of Management
Les controverses autour des pollutions des sols disparaissent aussi rapidement qu’elles émergent. Une alerte suscitera de fortes inquiétudes sur le moment, auxquelles la science offrira souvent une réponse plus tardive, en décalage avec l’expérience locale vécue par les habitants. Le cas du site Kodak, à Vincennes, dans le Val-de-Marne, offre un exemple de cette disparition progressive de la mémoire des sols.
En France, la question des pollutions des sols refait régulièrement surface, en particulier lorsqu’elles concernent des établissements accueillant des enfants. En 2020, 1 359 établissements sensibles (crèches, écoles, collèges, lycées) ont fait l’objet d’investigations ou de dispositifs de surveillance liés à la qualité des sols. Une nouvelle campagne de mesures a été lancée en 2025.
La séquence est bien connue : chaque alerte suscite une forte inquiétude et s’accompagne parfois de fermetures temporaires d’établissements. Les investigations se multiplient, puis le traitement médiatique s’atténue progressivement.
Que reste-t-il alors de ces controverses une fois qu’elles disparaissent de l’espace public ? Le cas de l’ancien site Kodak, à Vincennes (Val-de-Marne), en offre une illustration concrète. À partir de ce cas, nous interrogeons ici la trajectoire des crises environnementales et la façon dont les pollutions des sols sortent progressivement de l’espace public.
Un site historique de l’industrie du cinéma
Désormais intégré au tissu urbain, l’ancien site Kodak de Vincennes ne se distingue pas des autres quartiers résidentiels. Entre le château et le bois, le quartier des Vignerons s’inscrit désormais dans un paysage urbain familier : seules les visites patrimoniales organisées autour du cinéma rappellent son passé industriel.
Le site a pourtant fait l’objet, à la fin des années 1990, d’une forte controverse sanitaire et environnementale qui a profondément marqué les habitants concernés. Car si cela a été oublié, le lieu s’inscrit dans une histoire industrielle qui débute à la fin du XIXᵉ siècle. Les établissements Pathé s’implantent alors à Vincennes, d’abord place Carnot, puis rue des Vignerons. Au début du XXᵉ siècle, l’entreprise connaît un essor important et fait de la ville l’un des principaux centres de l’industrie cinématographique française avant la Première Guerre mondiale.
En 1927, la fusion avec Kodak donne naissance à Kodak-Pathé, qui mène dès lors sur le site des activités de production de pellicules et de traitements chimiques pendant plusieurs décennies. À son apogée, le lieu s’étend sur près de neuf hectares et emploie jusqu’à 3 000 personnes.
L’usine ferme définitivement ses portes en 1986. S’ensuit, en août 1987, la destruction de l’emblématique cheminée de l’usine, qui marque visuellement la fin de cette présence industrielle dans le paysage urbain. Les installations sont alors mises hors service, sans que la question de la remise en état des sols ne soit considérée comme problématique par les autorités.
Un complexe immobilier se construit dans la foulée, composé d’immeubles d’habitation, d’un gymnase, d’une bibliothèque et d’une école inaugurée en 1989. Une reconversion qui s’inscrit dans une dynamique urbaine relativement classique.
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La controverse lancée par des cas de cancers pédiatriques
Quelques années plus tard, des inquiétudes sanitaires émergent, venant troubler cette apparente normalisation. Elles font suite aux signalements de plusieurs cas de cancers pédiatriques constatés chez des enfants ayant fréquenté une école du quartier.
Trois cas, diagnostiqués entre 1995 et 1999, sont initialement retenus. L’information circule rapidement, l’inquiétude gagne les familles et des collectifs de parents se constituent : le collectif Vigilance Franklin.
Les autorités locales (mairie et préfecture) et nationales (institut de veille sanitaire et direction départementale des affaires sanitaires et sociales) sont saisies et des investigations portant sur les sols, l’air et l’environnement du site sont mises en œuvre. Les premières conclusions, rendues en 2000, ne permettent pas d’établir de lien causal entre la fréquentation du site et les pathologies observées.
Décalage entre la science et l’expérience
Les résultats, progressivement consolidés, mettent en évidence des niveaux d’exposition comparables à ceux observés en milieu urbain, et le nombre de cas est jugé trop faible pour être interprété statistiquement comme un agrégat. Un nouveau cas signalé en 2001 ravive toutefois les interrogations dans un contexte où les préoccupations des habitants restent fortes. Si les expertises scientifiques concluent à l’absence de lien établi, elles ne mettent pas immédiatement fin aux inquiétudes, et n’effacent pas non plus la mémoire de cette expérience locale. Ce décalage entre conclusions scientifiques et expérience vécue constitue l’un des traits caractéristiques de ce type de controverse.
Les investigations ne s’arrêtent pas tout de suite. Dans les années postérieures, des études complémentaires sont menées et un suivi épidémiologique est mis en place, mobilisant différents organismes d’expertise dont l’Institut national de l’environnement industriel et des risques (Ineris). Ces travaux prolongent l’analyse dans un temps plus long, et un cadre médiatique moins visible.
En 2015, au terme de ce processus, les évaluations concluent à des niveaux de risques faibles compatibles avec les usages du site, conduisant les autorités à mettre fin à la surveillance environnementale. Près de vingt ans après les premiers signalements, la controverse s’est effacée de l’espace public.
Des pollutions invisibles, diffuses et de temps long
Cette évolution n’est pas propre à Vincennes. Elle révèle un mécanisme plus général dans la manière dont les sociétés traitent les pollutions des sols. Celles-ci ont une particularité : elles sont généralement invisibles, diffuses et inscrites dans le temps long. Contrairement à d’autres risques environnementaux plus immédiatement perceptibles, elles ne se manifestent qu’indirectement, souvent à travers des signaux sanitaires difficiles à interpréter.
Dans ce type de contexte, l’établissement de lien causal entre une exposition environnementale diffuse et une pathologie individuelle multifactorielle est très complexe. Les expositions sont anciennes, multiples et les trajectoires de vie évoluent. La science, qui repose sur des niveaux de preuve élevés, ne peut pas toujours répondre à la question telle qu’elle est posée socialement et à l’expérience locale du risque.
Une mémoire des sols qui s’efface
C’est dans cet espace que se construisent les controverses. Cela explique aussi leur évolution dans le temps : très visibles au moment de l’alerte, elles tendent à s’atténuer quand les investigations se stabilisent.
Aujourd’hui, le quartier des Vignerons est un quartier comme les autres. En effet, une fois passée la phase de forte visibilité, le problème change de statut : il ne disparaît pas nécessairement, mais cesse d’être un enjeu structurant dans l’espace public.
Cette normalisation ne tient pas seulement aux conclusions des expertises. Elle tient aussi à des mécanismes sociaux plus discrets : renouvellement des habitants, évolution des représentations, disparition progressive de la controverse dans l’espace public. Ainsi, quand une controverse s’éteint, ce n’est pas le passé qui disparaît, mais la manière dont on en parle.
À mesure que les lieux et les usages se transforment, la question devient moins celle du risque que celle de la mémoire. Que reste-t-il de la mémoire des sols lorsque l’urgence a disparu ? Sans doute une trace discrète inscrite dans les territoires, et durablement présente dans les expériences de celles et ceux qui les ont traversées.
Marjorie Tendero ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Que reste-t-il des crises liées aux pollutions des sols ? Le cas de Kodak à Vincennes – https://theconversation.com/que-reste-t-il-des-crises-liees-aux-pollutions-des-sols-le-cas-de-kodak-a-vincennes-280425
