Source: The Conversation – France (in French) – By Aly Bailey, Assistant Professor in Recreation and Leisure Studies, University of Waterloo
Faire de ses loisirs une source de revenus. Sur le papier, cela peut sembler une solution intéressante grâce à laquelle cumuler des revenus. Gare à ce mirage, notamment dans le contexte états-unien. Si les loisirs existent, c’est pour qu’une partie de nos vies échappent à la sphère marchande.
Que se passe-t-il lorsque nos activités ludiques deviennent un moyen supplémentaire de gagner de l’argent ? À une époque marquée par la culture du « travailler toujours plus » et avec la hausse du coût de la vie, certaines personnes se sentent poussées à transformer leurs loisirs en activités complémentaires.
L’économie des petits boulots (aussi appelée_ gig economy_) a rendu cette monétisation plus facile que jamais. Une part croissante du travail s’effectue désormais dans le cadre de contrats à court terme, flexibles, à distance et en free-lance. Des plateformes numériques, telles qu’Uber, TaskRabbit, Rover, Skip The Dishes ou encore Etsy, offrent aux gens de monétiser facilement leurs loisirs.
Pour certains, ces occasions offrent une certaine flexibilité ou un moyen de compléter leurs revenus dans une économie où le coût de la vie est élevé. Mais elles peuvent aussi transformer des activités qui étaient autrefois source de détente en une nouvelle source de productivité.
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Quand un hobby devient un travail
Je l’ai appris à mes dépens lorsqu’un passe-temps que j’adorais est devenu mon gagne-pain. Pendant mes études supérieures, alors que je peinais à joindre les deux bouts, j’ai obtenu un diplôme de coach sportif pour gagner ma vie grâce à des activités que j’aimais : le yoga, la course à pied et la musculation.
Ce que je n’avais pas réalisé, c’est que la joie que j’éprouvais autrefois allait rapidement se transformer en épuisement professionnel. Je ne faisais plus d’exercice pour le plaisir. C’était devenu un moyen d’arriver à mes fins, et mon corps s’est épuisé. J’occupais des emplois précaires chez plusieurs employeurs et je parcourais la ville en voiture à toute heure du jour.
Mon expérience reflète une pression culturelle plus large qui consiste à considérer l’hyperproductivité comme une vertu. « La culture du travail acharné » glorifie les longues heures de travail, l’équilibre précaire entre vie professionnelle et vie privée ainsi que la quête incessante d’argent, d’avancement professionnel et de prestige.
L’amplification des réseaux sociaux
Des hashtags populaires tels que #Grindset, #ThankGodItsMonday et #HustleHard promeuvent l’idée que chaque compétence ou chaque moment libre doit être monétisé – une vision approuvée par des milliardaires comme Elon Musk et Kim Kardashian.
Or, les loisirs jouent un rôle important pour atteindre un certain bien-être car ils constituent une activité agréable, régulière et durable, indépendante de toute motivation professionnelle ou financière. La pandémie de Covid-19 a ainsi mis en lumière à quel point les loisirs sont essentiels pour la santé et le bien-être. Pendant les confinements et les périodes d’isolement social, de nombreuses personnes se sont tournées vers leurs loisirs pour lutter contre le stress, l’ennui ou l’incertitude. Les preuves ne manquent pas sur la manière dont les loisirs contribuent au développement personnel ainsi qu’à la santé mentale et physique.
Les activités impliquant tout type d’exercice, comme la musculation, par exemple, peuvent améliorer la tension artérielle et réduire le risque de maladies cardiovasculaires. Les loisirs créatifs tels que le crochet, le tricot, la photographie, la musique et le scrapbooking peuvent également améliorer la santé et le bien-être.
Quand la passion devient un métier
De nombreux loisirs mènent naturellement au développement de compétences. Au fil du temps, les gens acquièrent une expertise, créent des communautés et développent des compétences transférables. Comme les loisirs génèrent souvent des compétences précieuses, il peut être tentant de les monétiser.
Le sociologue Robert A. Stebbins a inventé le terme de « loisir sérieux » pour décrire la pratique d’activités récréatives, de loisirs ou de bénévolat dans le but de trouver une satisfaction professionnelle. Les loisirs sérieux se distinguent des « loisirs occasionnels », qui consistent en des activités joyeuses et agréables, de courte durée, intrinsèquement gratifiantes.
Une forte contrainte
Transformer une passion en source de revenus peut parfois être gratifiant. Mais dans l’économie des petits boulots d’aujourd’hui, monétiser ses loisirs relève moins de la poursuite d’une passion que de la croissance financière ou d’une nécessité. De nombreuses personnes – en particulier celles appartenant aux classes à faibles et moyens revenus – sont contraintes d’enchaîner plusieurs petits boulots pour joindre les deux bouts.
Ces emplois sont souvent précaires, sans avantages sociaux, sans congés payés ni retraite, et les revenus sont imprévisibles. Des études montrent également que les travailleurs issus de minorités ethniques sont surreprésentés dans ce type d’emploi précaire, ce qui témoigne des nombreuses disparités raciales qui existent sur le marché du travail. En conséquence, pour beaucoup de personnes, monétiser ses loisirs est une question de survie économique face à des obstacles structurels sans fin.
On ne peut pas performer H24
La prise de conscience croissante de ces pressions et de ces injustices systémiques a donné naissance à des mouvements qui remettent en cause l’obligation de produire et de « performer » sans relâche.
On peut citer, à titre d’exemple, le projet Nap Ministry (ministère de la sieste) de l’artiste de performance américaine Tricia Hersey, promeut le repos comme une forme de résistance à la culture du « grind », au capitalisme et à la suprématie blanche. Tricia Hersey soutient que le repos ne doit pas être considéré comme de la paresse, mais comme un droit humain fondamental qui a été historiquement refusé à de nombreuses personnes, en particulier aux communautés racialisées.
Depuis la pandémie de Covid-19, les personnes touchées par la culture du « travailler toujours plus » remettent de plus en plus en question les pressions qui les poussent au surmenage. Les gens aspirent à un équilibre entre vie professionnelle et vie privée, ce qui implique de consacrer plus de temps à leurs loisirs. Mais pour maintenir cet équilibre, il faut résister à la tentation de transformer ses loisirs en travail et de sacrifier son bonheur.
Préserver votre joie
De nos jours, préserver ses loisirs implique souvent de fixer des limites délibérées dans une culture qui prône sans cesse l’hyperproductivité. Si possible, résistez à la tentation de transformer vos loisirs en travail, ou limitez leur monétisation au strict minimum. Les loisirs sont sacrés. Ils représentent un moment d’évasion par rapport au travail, ce qui est essentiel au bien-être.
Il convient également de porter un regard critique sur les clichés qui promettent que plus d’heures de travail mèneront à une plus grande réussite financière. La vérité est qu’une grande partie de la richesse provient de l’héritage ou d’avantages structurels plutôt que de l’effort individuel. Lorsque les gens sont exploités et surmenés, c’est la classe élitiste qui en profite plus que quiconque.
Enfin, faites du repos une forme de résistance. Le repos peut prendre différentes formes selon les personnes. Pour moi, le yoga est redevenu un répit par rapport au travail plutôt qu’un travail en soi. Pour d’autres, cela peut être le tricot, la baignade dans un lac ou simplement dormir davantage. Quelle que soit la forme qu’il prenne, il est important de protéger votre joie dans une culture qui cherche à l’exploiter.
Aly Bailey ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Pourquoi transformer ses loisirs en sources de revenus est le prototype de la fausse bonne idée. Et peut même être dangereux – https://theconversation.com/pourquoi-transformer-ses-loisirs-en-sources-de-revenus-est-le-prototype-de-la-fausse-bonne-idee-et-peut-meme-etre-dangereux-281949
