Source: The Conversation – in French – By Idrissa Manka, Doctorant en Anthropologie et en Archéologie, Université Cheikh Anta Diop de Dakar
Chez les Bassaris, dans le sud du Sénégal, certains arbres, forêts et autres plantes ne sont pas de simples ressources. Ils sont aussi des lieux sacrés, liés aux esprits, aux ancêtres et à la mémoire collective. Ce lien sacré porte un nom : le Dialan ou Angap. Les règles qui encadrent l’accès et l’utilisation des éléments du paysage peuvent ainsi contribuer à préserver certaines espèces et certains espaces naturels.
Dans une récente recherche menée autour du parc national de Niokolo-Koba, Idrissa Manka et Alioune Dème, spécialistes de l’archéologie, de l’ethnobotanique et de l’anthropologie, ont étudié le rôle des arbres dans les pratiques rituelles et spirituelles locales. The Conversation Africa les a interrogés sur les enseignements de cette étude, les menaces qui pèsent sur ces traditions et les pistes pour les préserver.
Que révèlent les rituels du Dialan sur les relations entre les communautés bassari et leur environnement ?
Le Dialan signifie autel et tire son nom du [Khaya senegalensis (caïlcédrat)](https://reboisons.nebeday.org/espece/cailcedrat). C’est un arbre utilisé à l’origine comme lieu d’invocation des forces invisibles chez les Mandingues (vaste communauté d’Afrique de l’Ouest).
L’expression Dialan désigne à la fois l’autel et les forces invisibles qui lui sont associées. Celles-ci font l’objet de vénération et de croyances collectives. Selon les populations locales, ces créatures surnaturelles sont capables de satisfaire ou de résoudre la plupart des problèmes communautaires. On les appelle beyils au pays bassari où le Dialan représentant une tradition séculaire conserve un rôle fondamental, malgré les nombreuses autres influences (modernisation, christianisme, islam, etc.).
En fait, les esprits du Dialan sont invoqués à plusieurs occasions. Parmi celles-ci, il y a le passage entre deux classes d’âge, les funérailles, la naissance, la guérison, la bénédiction, etc. Ces invocations se font par le biais de pratiques rituelles. Ces dernières nécessitent souvent l’examen de la couleur des entrailles ou des testicules du poulet après son sacrifice. L’objectif est de communiquer avec les beyils et de prédire l’avenir.
Généralement, ces rituels se déroulent dans des endroits spécifiques tels que la forêt sacrée (ekob en Bassari). Au-delà de sa dimension culturelle, celle-ci constitue une niche écologique et sert de refuge à la biodiversité grâce aux pratiques traditionnelles. Cela illustre ainsi l’interdépendance entre patrimoine immatériel et conservation environnementale.
Chez les Bassaris, le rite du Dialan permet de comprendre qu’au-delà d’être un lieu de subsistance, le milieu naturel représente un espace socialisé, sacralisé et mémorialisé. Les relations entre les hommes et certains paysages naturels sont régies par des normes rituelles (interdits, tabous, restrictions, soumission, sacrifices, etc.) et transmises au fil des générations.
Cela permet d’appréhender la manière dont les cosmologies traditionnelles participent à la protection, à la conservation et à la transmission de la biodiversité, tout en renforçant l’identité culturelle des communautés autochtones.
Pourquoi les arbres occupent-ils une place centrale dans les croyances des communautés autour du Niokolo Koba ?
Les arbres occupent une place centrale dans les systèmes de croyances des communautés adjacentes au parc national du Niokolo-Koba. Ils servent souvent d’intermédiaires entre les humains et la sphère surnaturelle pour de multiples fins : passage entre classes d’âge, naissance, guérison, purification, protection et bénédiction.
Ces croyances ancestrales, intégrées à l’identité des groupes ethniques locaux, confèrent à certains arbres une dimension culturelle, rituelle, écologique, symbolique et religieuse. Notre étude a répertorié 41 espèces à des fins magico-religieuses, dont le Khaya senegalensis, le Ceiba pentandra, l’Adansonia digitata, le Ficus gnaphalocarpa et le Parkia biglobosa généralement utilisées à ces fins.
La botanique ritualisée implique l’utilisation des plantes lors de bains et fumigations, pour des amulettes, masques, sacrifices et offrandes visant à établir une connexion avec le monde surnaturel (esprits, ancêtres, morts, etc.). Associées aux événements du cycle de vie ou à la résolution de problèmes sociaux, ces pratiques visent la santé, la protection et le bien-être social.
Les arbres sacrés, investis d’une forte valeur symbolique, constituent des marqueurs permanents de l’identité culturelle. Ils sont aussi des lieux de mémoire et des espaces privilégiés pour des rituels. Ces rituels permettent d’établir une communication avec les forces surnaturelles, considérées comme les véritables propriétaires de la nature selon les croyances locales.
En quoi vos résultats peuvent-ils contribuer à une meilleure conservation de la biodiversité autour du parc du Niokolo-Koba ?
Nos recherches mettent en évidence l’utilisation rituelle d’espèces ligneuses autour de la seconde plus grande aire protégée d’Afrique de l’Ouest. Elles établissent ainsi un lien entre patrimoine culturel immatériel et conservation de la biodiversité.
L’analyse de nos données démontre qu’au-delà de simples règles profanes, les croyances, les pratiques rituelles et les normes communautaires (tabous, restrictions et interdictions) qui régissent la gestion des espaces naturels constituent des conventions symboliques.
Celles-ci contribuent activement à la protection de certaines espèces animales et végétales, relevant ainsi d’une forme de conservation spirituelle de l’environnement.
Cette étude conclut que la réussite des stratégies de conservation et de valorisation des patrimoines culturels et naturels du Parc national du Niokolo-Koba nécessite une gouvernance territoriale participative. Pour ce faire, les autorités doivent intégrer les pratiques et priorités locales. Elles doivent également promouvoir le respect des traditions et des cultures, tout en garantissant les impératifs de conservation environnementale.
Pourquoi ces traditions sont-elles, malgré tout, en déclin et pourquoi est-il important de les préserver ?
Le déclin des traditions rituelles endogènes est lié à diverses menaces et pressions à la fois environnementales et anthropiques qui pèsent sur les espèces, leurs habitats mais aussi les communautés locales. Les perturbations naturelles, telles que les sécheresses et les changements climatiques, peuvent nuire aux habitats et entraver la conservation des espèces.
Les traditions ancestrales sont également confrontées à des menaces croissantes liées au déclin des sociétés traditionnelles, à la montée en puissance des religions monothéistes et au phénomène de la modernisation et de l’urbanisation.
Dans notre zone d’étude, ce déclin trouve en partie son origine dans des événements historiques survenus à la fin du XIXe siècle. Ceux-ci sont liés aux raids et affrontements d’islamisation impliquant les Peuls d’un côté et les Mandingues et Bassaris du territoire de Sibikiling de l’autre. Cette pression islamique s’accentue au milieu du XXe siècle avec l’arrivée du christianisme dans cette région.
Le fossé grandissant entre les sociétés modernes et la nature met davantage en péril la transmission de ces traditions. La disparition progressive des aînés et des chefs coutumiers fragilise également cette transmission aux jeunes générations. Celles-ci sont davantage intéressées par la croissance économique, l’amélioration du cadre de vie et la migration vers les centres urbains que par la préservation des savoirs écologiques traditionnels.
Trouver un successeur adéquat à un prêtre ou à chef coutumier décédé demeure de plus en plus une préoccupation majeure. À cela, s’ajoutent les déplacements forcés des communautés locales de leurs sites et terroirs ancestraux entre 1954 et 1976. Il y a aussi leur séparation physique des lieux sacrés naturels en raison des mesures de conservation. Cela a réduit les chances de préserver ces traditions africaines.
Il est donc urgent de trouver des solutions adaptées pour sauvegarder ce patrimoine culturel afin de préserver la cohésion sociale, de renforcer l’identité culturelle et de maintenir le lien sacré avec la nature.
Dr Tereza Majerovičová, Dr Miguel Ballesteros et Dr Jaromír Beneš de la faculté des sciences et du Laboratory of Archaeobotany and Palaeoecology (LAPE) de University of South Bohemia (Czech Republic) ont contribué à la réalisation de cet article.
Idrissa Manka bénéficie d’un financement dans le cadre du programme de mobilité Erasmus+.
Alioune Dème does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
– ref. Ce que les rituels bassari au Sénégal nous apprennent sur la protection de la biodiversité – https://theconversation.com/ce-que-les-rituels-bassari-au-senegal-nous-apprennent-sur-la-protection-de-la-biodiversite-289914
