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Filles ou garçons : le prestige des études n’influence pas leurs choix d’orientation de la même manière

Filles ou garçons : le prestige des études n’influence pas leurs choix d’orientation de la même manière

Source: The Conversation – in French – By Magali Jaoul-Grammare, Chargée de Recherche CNRS en Economie, Université de Strasbourg

Pourquoi choisit-on une filière universitaire plutôt qu’une autre ? Est-ce avant tout une question de débouchés professionnels et d’attentes salariales ?

La recherche que nous publions dans la revue Formation et emploi montre qu’un autre facteur joue un rôle central : le prestige social associé aux professions. Mais ce prestige n’agit pas de la même façon auprès des filles et des garçons.

À partir de plus de 120 ans de données sur les inscriptions universitaires en France (1899-2022), nous mettons en évidence une dissymétrie marquée entre les trajectoires masculines et féminines dans deux filières historiquement prestigieuses : le droit et la médecine.

Chez les garçons, ces deux formations fonctionnent comme des filières concurrentes. Chez les filles, au contraire, elles apparaissent complémentaires. Autrement dit, les choix d’orientation ne relèvent pas des mêmes arbitrages selon le genre, même lorsque les filières offrent un prestige social comparable.

Pourquoi ce résultat est-il important ?

Médecin et avocat figurent depuis le XIXe siècle parmi les professions les plus valorisées socialement. Cette proximité symbolique fait que les études de droit et de médecine peuvent, dans certains cas, apparaître comme des alternatives lorsque l’accès à l’un des cursus devient plus incertain.

C’est précisément ce que l’on observe chez les étudiants : lorsque les effectifs masculins en médecine diminuent, ceux du droit augmentent. Le prestige nourrit alors une logique de concurrence et de gestion du risque social, le droit jouant le rôle de filière de repli permettant de préserver un haut niveau de statut et de reconnaissance sociale.

Les trajectoires des étudiantes racontent une autre histoire. L’augmentation du nombre de femmes en médecine s’accompagne d’une progression de leur présence en droit. Loin d’une substitution, on observe un effet d’entraînement. La réussite féminine dans une filière prestigieuse agit comme un signal collectif, qui légitime et diffuse les ambitions scolaires vers d’autres carrières longues et socialement valorisées. Le prestige fonctionne ici moins comme un instrument de concurrence que comme un levier d’émancipation progressive, contribuant à la féminisation globale de l’enseignement supérieur.

Comment avons-nous procédé ?

Notre analyse repose sur une base de données originale retraçant, sur longue période, les effectifs d’étudiants et d’étudiantes en droit et en médecine en France. Pour identifier les interactions entre filières, nous avons mobilisé des modèles statistiques permettant d’analyser les relations dynamiques et causales entre séries temporelles, sans imposer a priori leur sens.

Cette approche s’inscrit dans une analyse plus large des phénomènes d’engorgement dans l’enseignement supérieur. Lorsqu’une filière prestigieuse devient saturée ou fortement régulée, les étudiants ajustent, historiquement selon leur origine sociale, leurs choix avec retard, en fonction des signaux perçus sur les débouchés et le prestige. Ces décalages produisent des mouvements cycliques comparables à un effet « cobweb », ou « modèle de la toile d’araignée », bien connu en sciences sociales : les décisions prises aujourd’hui en réaction à une situation passée contribuent à créer les déséquilibres de demain.

Nous avons également isolé la période 1971-2020 afin d’analyser le rôle du numerus clausus en médecine. Cette contrainte institutionnelle apparaît comme un instrument majeur de régulation indirecte du système universitaire, modifiant l’équilibre des filières d’élite, mais de manière différenciée selon le genre.

Quelles perspectives ?

Nos résultats montrent que les dispositifs de sélection, même lorsqu’ils se veulent neutres, produisent des effets genrés durables. Chez les hommes, le numerus clausus agit principalement comme une contrainte directe, entraînant des réorientations vers d’autres filières prestigieuses.

Chez les femmes, il s’inscrit dans une dynamique plus circulaire, où la montée des ambitions féminines s’articule, avec un certain décalage, à des mécanismes de régulation institutionnelle.

Cette mise en perspective historique adresse un message essentiel aux responsables des politiques éducatives : en l’absence d’un pilotage anticipatif, les systèmes de formation tendent à reproduire, cycle après cycle et génération après génération, des phénomènes d’engorgement et de désajustement, étroitement liés aux contextes historiques et institutionnels dans lesquels ils s’inscrivent.

Intégrer les effets du prestige, du genre et des anticipations dans la régulation de l’offre de formation apparaît dès lors comme une condition clé pour éviter la répétition des déséquilibres passés et concevoir un enseignement supérieur à la fois performant et plus équitable.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Filles ou garçons : le prestige des études n’influence pas leurs choix d’orientation de la même manière – https://theconversation.com/filles-ou-garcons-le-prestige-des-etudes-ninfluence-pas-leurs-choix-dorientation-de-la-meme-maniere-275697

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