Source: The Conversation – in French – By Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University
Paul St-Pierre Plamondon accorde une place importante à la réduction de l’immigration durant la présente campagne électorale, qu’il associe à la capacité d’accueil du Québec, à la situation du français ainsi qu’à la pression exercée sur le logement et les services publics.
Cet argumentaire s’appuie notamment sur l’expérience du Danemark.
Déjà présent dans le programme sur l’immigration publié par le Parti québécois en 2024, l’exemple danois est aujourd’hui mobilisé par St-Pierre Plamondon pour soutenir qu’une politique migratoire restrictive peut aller de pair avec la défense d’un État social développé.
En tant que chercheur en études culturelles francophones, je m’intéresse particulièrement au discours politique et à la manière dont les références à des « modèles » étrangers sont mobilisées, adaptées et réinterprétées dans les campagnes électorales.
À lire aussi :
Élections en Suède et au Québec : des enjeux similaires, des approches différentes
Cette référence mérite d’être replacée dans une histoire plus longue. Le recours aux pays scandinaves comme points de comparaison ne commence pas avec l’actuel chef du Parti québécois. Il traverse, de manière inégale, l’histoire du parti depuis son fondateur, René Lévesque.
Ce qui est différent maintenant est moins la présence de cette référence que ce que les dirigeants péquistes viennent y chercher. Alors que la Scandinavie permettait d’abord de penser la social-démocratie, la redistribution et la concertation, elle sert aujourd’hui également à réfléchir aux rapports entre immigration, cohésion sociale et pérennité des services publics.
Il faut ici noter que Paul St-Pierre Plamondon connait bien le Danemark et en parle la langue : en 1994, entre ses études secondaires et collégiales, le chef du PQ a fait un échange dans une famille du sud du Danemark pendant un an, dans le cadre du programme AFS Canada.
Le tournant danois
À l’automne 2024, bien avant la publication de son plan sur l’immigration, St-Pierre Plamondon inscrivait déjà ses propositions dans une perspective comparative. À l’Assemblée nationale, le chef du PQ citait la Suède et le Danemark parmi plusieurs pays européens dont les politiques de visas et de traitement des demandes d’asile pouvaient, selon lui, inspirer des solutions au Québec.
Le plan présenté par le Parti québécois quelques mois plus tard rappelle le durcissement de la politique migratoire danoise et soutient que les sociaux-démocrates ont participé à ce changement « dans le but de sauver le modèle social-démocrate du pays ».
Le PQ associe ainsi le contrôle de l’immigration à la préservation des services publics et de la cohésion sociale. Dans plusieurs interventions publiques, St-Pierre Plamondon a présenté le Danemark comme un point de comparaison, tout en précisant qu’il ne s’agissait pas d’en transposer les politiques au Québec.
La référence aux pays scandinaves apparaît également dans un tout autre domaine. En présentant en 2025 le projet de monnaie québécoise du PQ, St-Pierre Plamondon cite la Suède, le Danemark et la Norvège — aux côtés de la Suisse et de l’Islande — comme exemples de pays comparables disposant de leur propre politique monétaire, de leur banque centrale et de leur monnaie.
Une référence qui date des origines du Parti québécois
René Lévesque aussi fait abondamment référence au modèle scandinave.
Dans un discours prononcé devant l’Economic Club de New York en janvier 1977, peu après son arrivée au pouvoir, il situe le programme du PQ dans le courant social-démocrate et cite notamment la Suède. Il précise toutefois qu’il n’existe pas de modèle unique et que chaque société doit adapter la social-démocratie à ses propres réalités.
Lévesque retient deux dimensions essentielles : la concertation entre les acteurs sociaux et la « correction des injustices ». La référence scandinave renvoie ainsi moins à des politiques précises qu’à une certaine conception de la social-démocratie.
La comparaison se fait aussi sur la question de la souveraineté. Les pays scandinaves montrent que de petites sociétés peuvent disposer d’institutions politiques fortes, intervenir dans leur économie et participer aux relations internationales sans que leur taille constitue nécessairement un obstacle à leur autonomie.
La référence scandinave articule ainsi des préoccupations sociales et nationales qui occupent une place centrale dans le projet péquiste durant cette période.
Des politiques familiales « à la scandinave »
La référence à la Scandinavie devient moins évidente dans le discours des chefs qui succèdent à Lévesque.
Sous Jacques Parizeau, Lucien Bouchard et Bernard Landry, elle ne semble plus jouer un rôle aussi structurant dans la définition publique du projet péquiste. Cette moindre visibilité ne signifie cependant pas que les possibilités de comparaison disparaissent, notamment dans le domaine des politiques sociales.
Les nouvelles dispositions de la politique familiale mises en œuvre à partir de 1997 sous le gouvernement de Lucien Bouchard en constituent l’exemple le plus évident. Pauline Marois, alors ministre de l’Éducation et ministre responsable de la Famille, joue un rôle central dans cette réforme, qui comprend notamment le développement des services de garde éducatifs à contribution réduite, la réforme des prestations familiales et le projet d’un régime québécois d’assurance parentale. Le Régime québécois d’assurance parentale, dont les origines remontent également à cette période avant son entrée en vigueur en 2006, renforcera cette orientation.
Ces dispositifs se rapprochaient des politiques familiales développées dans les pays scandinaves. Cette proximité ne permet toutefois pas de conclure à une filiation politique directe. Contrairement à la période Lévesque, où la Scandinavie constitue une référence explicite du discours péquiste, les réformes des années 1990 semblent moins souvent présentées par leurs promoteurs comme l’application d’un modèle scandinave.
Une référence qui change de fonction
Avec St-Pierre Plamondon, la Scandinavie retrouve une visibilité explicite dans le discours péquiste, mais son contenu s’est transformé.
Son intérêt pour ces expériences est antérieur aux débats actuels sur l’immigration. Dans son essai Les Orphelins politiques, publié en 2014, un chapitre consacré au « modèle scandinave » l’inscrit dans une réflexion sur le renouvellement de la gauche québécoise et le rôle de l’État.
Lors de la course à la direction du PQ en 2016, St-Pierre Plamondon mobilisait également la Suède et le Danemark dans sa réflexion sur le financement universitaire, tout en soulignant déjà les limites d’une lecture simplifiée des politiques scandinaves.
L’analogie entre le PQ et les grandes formations sociales-démocrates scandinaves ne réside évidemment pas dans leur poids électoral : le PQ n’a jamais exercé une domination comparable à celle des sociaux-démocrates suédois au XXe siècle. Il a néanmoins été, depuis les années 1970, l’une des forces structurantes de la vie politique québécoise.
En Suède et, selon une trajectoire différente, au Danemark, les sociaux-démocrates ont eux aussi longtemps aspiré à représenter davantage qu’une catégorie sociale ou une position sur l’axe gauche-droite. Leur projet de redistribution s’inscrivait dans une conception plus large de la collectivité.
Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.
Ce rapprochement permet de mieux comprendre le tropisme scandinave du PQ. Lévesque ne trouvait pas seulement en Suède un catalogue de politiques publiques susceptibles d’être importées. L’expérience suédoise montrait aussi comment une formation politique pouvait associer modernisation économique, protection sociale et projet collectif à l’échelle d’une nation. Le modèle scandinave permettait de penser les institutions d’un Québec appelé à maîtriser davantage son développement économique et social : redistribution, concertation et intervention publique.
Chez St-Pierre Plamondon, le regard porte davantage sur les facteurs démographiques, linguistiques et économiques susceptibles d’assurer la pérennité de ce modèle. Il mobilise notamment l’expérience danoise pour articuler immigration, capacité d’accueil et préservation des services publics.
D’une référence à l’autre se dessine ainsi le déplacement des questions auxquelles le projet politique péquiste cherche à répondre.
Christophe Premat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Du modèle social suédois au modèle migratoire danois : comment le Parti québécois regarde la Scandinavie – https://theconversation.com/du-modele-social-suedois-au-modele-migratoire-danois-comment-le-parti-quebecois-regarde-la-scandinavie-292828
