Source: The Conversation – in French – By Nathan Gouin, Chercheur en géographie politique et économique, Université Le Havre Normandie
L’ESSENTIEL
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Avec sa troisième Stratégie nationale bas carbone, la France impose aux entreprises de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre de 50 % d’ici à 2030.
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Une analyse souligne que la géographie de la décarbonation de l’industrie et celle de la réindustrialisation « verte » sont les deux faces d’une même pièce.
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D’anciens bastions industriels attirent les investissements, de Dunkerque à Fos-sur-Mer.
Depuis 2021, la France connaît une vague d’investissements dans de nouveaux secteurs industriels – hydrogène ou batteries électriques – et dans la décarbonation des anciennes industries sidérurgiques et pétrochimiques. Cette dynamique est soutenue par plusieurs politiques industrielles, comme la Stratégie nationale pour le développement de l’hydrogène décarboné et la Stratégie nationale sur les batteries.
Pour analyser cette tendance, nous avons constitué une base de données réalisée dans le cadre du projet « Réindustrialisation, Transitions et Logistique dans la Vallée de la Seine ». Notre découverte ? Les investissements industriels annoncés en France sont concentrés dans les ports et les anciens bastions industriels, qui ont connu depuis des décennies des vagues de désindustrialisation.
Cette situation n’est pas propre à la France ; ils concernent d’autres pays comme le Royaume-Uni.
L’objectif de cet article est de dépasser une lecture simpliste en termes de « dépendance au sentier » qui consisterait à conclure que cette concentration a lieu là où sont présentes les industries à décarboner.
Car il faut considérer plusieurs facteurs : les effets de masse critique, que ce soit des fournisseurs et des clients, l’existence préalable d’infrastructures, ainsi que l’action publique à différentes échelles – de l’Union européenne, aux État en passant par les opérateurs de réseaux.
Zones industrialo-portuaires
Si la réalité de la réindustrialisation de la France fait l’objet de débats, nous pouvons affirmer que :
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des mutations industrielles de grande ampleur sont en cours, en lien avec la décarbonation de l’économie ;
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les investissements liés à la décarbonation ne sont pas uniformes et se concentrent notamment dans quelques territoires maritimes.
Depuis 2022, les territoires maritimes de quatre grands ports captent 25 % des montants d’investissements annoncés en France : Haropa, fruit de la fusion des ports du Havre, Rouen et Paris, Dunkerque, Marseille-Fos et Nantes-Saint-Nazaire. En 2023, 43 % des montants annoncés pour toute la France, soit 12 milliards d’euros d’investissement, concernent ces quatre zones industrialo-portuaires.
Ces anciennes zones industrielles bénéficient d’un savoir-faire industriel et surtout d’infrastructures telles que des terminaux portuaires spécifiques, ou des réseaux de pipelines. Ces atouts facilitent l’arrivée de ces investissements massifs.
Projet « Réindustrialisation, Transitions et Logistique dans la Vallée de la Seine », Fourni par l’auteur
À Dunkerque (Nord), les projets de gigafactories côtoient la transformation de la sidérurgie d’ArcelorMittal. À Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), les investissements annoncés concernent aussi bien l’hydrogène que les carburants de synthèse ou la production de panneaux photovoltaïques. Dans la vallée de la Seine, les projets portent notamment sur l’hydrogène, le recyclage et les carburants de synthèse.
Un observateur attentif notera que certains de ces projets annoncés sont à l’arrêt, ou abandonnés, comme la giga-usine de panneaux solaires de Carbon à Fos-sur-Mer ou la plus grande usine de recyclage moléculaire des plastiques Eastman à Port-Jérôme-sur-Seine (Seine-Maritime).
L’existence d’une masse critique
Sans surprise, les investissements dans la décarbonation se situent dans les espaces fortement carbonés. La carte des émissions de CO₂ en France est très proche de la carte des investissements. Depuis 2020, le coefficient de corrélation entre les émissions de CO₂ et les montants investis – agrégés par commune – est de 0,77 ; ce qui indique une forte corrélation.
Cédric Rossi, 2026
En revanche, les mécanismes sous-jacents sont moins connus et tout aussi importants. L’analyse des motivations des industriels dans le cadre du projet « Réindustrialisation, Transitions et Logistique » montre que les investissements dans les zones les plus carbonées sont en partie motivés par l’existence d’une masse critique.
Masse critique de clients, par exemple pour les usines d’hydrogène qui trouvent à proximité d’importants clients souhaitant décarboner leur process industriel. Masse critique de fournisseurs de CO₂, concernant par exemple les projets de captage de CO₂ pour l’incorporer dans des carburants de synthèse – e-SAF pour l’aviation, e-methanol.
Le fait de disposer d’émetteurs importants de CO2 devient paradoxalement un atout !
Du rôle des politiques publiques
Un autre facteur déterminant concerne les politiques publiques déployées à plusieurs échelles. Ces dernières priorisent la décarbonation des activités industrielles les plus émettrices de CO₂, la création de nouveaux secteurs énergétiques et des infrastructures permettant de les déployer.
Au niveau européen, on retrouve ainsi le Green Deal ou le package Fit for 55. Ces mesures ne ciblent pas directement les anciens territoires industriels français ; toutefois, en identifiant les industries qui y sont implantées, elles les priorisent indirectement.
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À Fos-sur-Mer, un territoire industriel portuaire à l’épreuve de la transition verte
Au niveau hexagonal France 2030 se focalise explicitement les projets de décarbonation de l’industrie, d’hydrogène, de recyclage ou de batteries, avec le support de l’Ademe. Les subventions sont décisives, comme à Dunkerque où le projet Prologium a bénéficié de 1,5 milliard d’euros d’aides de l’État et où le four électrique d’Arcelor est financé à hauteur de 50 % par l’État.
Réalisée par les auteurs, d’après les données de l’Ademe, CC BY
L’exemple des Zones industrielles bas carbone, programme piloté par l’Ademe visant au déploiement de solutions innovantes pour atteindre la neutralité carbone en 2050, identifie les territoires les plus émetteurs (Figure 3), dans les grands ports maritimes et dans les anciens bastions industriels de l’est de la France et du Rhône.
Les opérateurs d’infrastructure – électricité avec RTE, gaz avec Natran – conforte cette géographie en priorisant le déploiement de capacité électrique et de transport de nouvelles molécules, comme l’hydrogène ou le CO₂, dans les anciennes zones industrielles.
RTE, 2025 ; Natran, 2025, CC BY
Incertitudes d’une réindustrialisation durable
Une question demeure : ces nouveaux investissements vont-ils permettre de compenser les crises passées et les fermetures annoncées dans des entreprises de l’ère du carbone ?
Malgré les promesses, les incertitudes entourant les projets de gigafactories dans les Hauts-de-France, les arrêts des projets Carbon à Fos-sur-Mer ou Eastman à Port-Jérôme-sur-Seine, en raison des atermoiements des réglementations européennes, laissent planer le doute. La concentration actuelle des investissements ne garantit pas encore une réindustrialisation durable, mais expose ces territoires aux incertitudes des transformations en cours.
Nathan Gouin a reçu des financements de Délégation Interministérielle au Développement de Vallée de la Seine, dans le cadre du projet “Réindustrialisation, Transitions et Logistique”
Marie-Laure Baron a reçu des financements de Délégation Interministérielle au Développement de Vallée de la Seine, dans le cadre du projet “Réindustrialisation, Transitions et Logistique”.
– ref. Où se concentrent les annonces d’investissements industriels en France ? – https://theconversation.com/ou-se-concentrent-les-annonces-dinvestissements-industriels-en-france-291592
