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Attentat de Trappes : ces mutations de l’espace politique qui conditionnent le passage à l’acte raciste

Attentat de Trappes : ces mutations de l’espace politique qui conditionnent le passage à l’acte raciste

Source: The Conversation – in French – By Michel Wieviorka, Sociologue, membre Centre d’analyse et d’intervention sociologiques (CADIS, EHSS-CNRS), Auteurs historiques The Conversation France


L’ESSENTIEL

  • Kevin T., mis en examen pour assassinat raciste à Trappes, possédait des badges « Vive la France, RN, fier d’être français ».

  • Que nous disent les sciences sociales sur le lien entre certains discours politiques et le passage à l’acte criminel d’un individu ?

  • La progression institutionnelle du Rassemblement national est passée par la promotion d’un racisme dissimulé, plus acceptable dans le champ médiatique.


Le racisme tue – un mort, sept blessés à Trappes et à La Verrière (Yvelines), le 23 octobre 2026 : une attaque préméditée par un individu ayant reconnu viser des personnes « de type musulman, africain ou nord-africain ». Ce dernier, Kevin T., mis en examen pour « assassinat, tentatives d’assassinats en relation avec une entreprise terroriste » était par ailleurs en possession de badges « Vive la France, RN, fier d’être français » qu’il avait lui-même conçus, comme l’a précisé le parquet national antiterroriste. Pour le maire de Trappes Ali Rabeh, « sa haine ne vient pas de nulle part. Elle a été inoculée dans son esprit par la répétition incessante des mots, des discours qui ont fait de ces minorités [des Arabes, des Noirs, des musulmans] des cibles à abattre ».

Que peuvent dire les sciences sociales à propos d’un passage à l’acte meurtrier ? Elles nous invitent à éviter les raisonnements trop simplistes, qui postulent un passage direct des préjugés au meurtre, et à plutôt envisager les conditions qui le rendent possible.

Or, en l’occurence, ces conditions sont d’abord politiques et, concernant le moment actuel, elles tiennent à l’élargissement d’un espace politique et médiatique jusque-là nettement plus fermé au racisme et à l’antisémitisme, comme je l’analyse dans Métamorphose de l’antisémitisme.

Les mutations du racisme, du FN au RN

Le racisme, flagrant dans le discours fondateur du FN, n’a pas disparu avec la « dédiabolisation » voulue par ce parti sous la présidence de Marine Le Pen : il a muté. Je l’ai montré dès 2013 dans mon ouvrage le Front national, entre extrémisme, populisme et démocratie (éd. de la MSH), car son extrémisme ne s’est pas dissous dans le populisme puis la démocratie, il est entré en tension avec ces deux registres (cf. aussi, sous la dir. de Sylvain Crépon, Alexandre Dézé et Nonna Mayer, les Faux-semblants du Front national : sociologie d’un parti politique (Presses de Sciences Po, 2015).

Ce parti qui se veut respectable, républicain, démocratique, table sur le désaveu massif qui entoure la classe politique en dehors de lui (78 % des Français disent ne pas faire confiance aux responsables politiques en général (cf. l’enquête annuelle de référence, le Baromètre de la confiance politique du Cevipof).

Mais le FN, devenu Rassemblement national, RN, ne serait pas aux portes du pouvoir s’il n’était pas porté par une vision raciste et xénophobe (cf. Nonna Mayer, « Le mythe de la dédiabolisation du FN », La vie des idées, 15 décembre 2015). En plus de la respectabilité et du dégagisme, il doit convaincre que son élan, depuis l’adoption du thème de l’immigration par Jean-Marie Le Pen au début des années 1980, n’est pas retombé, et qu’il vise bien les étrangers, les immigrés, l’islam, des minorités. Il lui faut conjuguer racisme et respectabilité, l’un ne doit pas entacher l’autre. Si le racisme demeure décisif, il doit devenir acceptable et se banaliser dans le champ médiatique.

La progression de l’extrême droite institutionnelle depuis les années 2010 est passée par sa capacité à respectabiliser l’irrespectable en voilant son racisme, et pas à simplement se dédiaboliser.

Racisme crasse ou racisme suggestif ?

Ainsi, les dirigeants du RN s’indignent dès qu’on apprend qu’un policier municipal de Carcassonne (Aude) a fait preuve d’un racisme (et d’un machisme) épais, parlant de « bougnes », « nègres » « singes » ou de « bicots » : ce dernier est exclu du service d’ordre du RN qui prend ses distances.

Pourtant, les dirigeants du parti ne sont pas gênés par un vocabulaire plus subtil que celui du policier, et favorisent la diffusion dans l’espace public d’expressions suggestives sans relever directement du lexique ordinaire de la race. Ainsi, commentant l’attentat raciste à Trappes, la vice-présidente du RN Edwige Diaz a qualifié la ville de « république islamiste en miniature » le 26 octobre 2026. Quelques années plus tôt, en 2021, Marine Le Pen avait déjà écrit sur Twitter :

« En trente ans, Trappes est devenue un territoire perdu de la République, sous le poids d’une immigration massive et ininterrompue qui l’a changée en profondeur. Qui peut nier que l’immigration dérégulée a été le moteur de la montée en puissance de l’islamisme dans notre pays ? »

Le racisme contenu dans les discours politiques de l’extrême droite institutionnelle et, au-delà, d’une partie de la droite, n’est plus direct, mais contourné. La haine, la peur et le mépris sont désormais exprimés par des généralisations abusives concernant la religion (l’islam), l’origine nationale, la trajectoire (l’immigration) ou le territoire. C’est ce que montrent les recherches de Félicien Faury, dans Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite (Seuil, 2024) ou encore celles d’Abdellali Hajjat et de Marwan Mohammed dans Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman » (La Découverte, 2022).




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Un projet politique susceptible de l’emporter

Ce n’est pas d’aujourd’hui que le racisme peut se révéler meurtrier. On se souvient de Brahim Bouarram, jeune Marocain, jeté dans la Seine par des militants d’extrême droite et des skinheads quittant la manifestation du 1er mai 1995 que le FN avait organisée pour fêter Jeanne d’Arc. La nouveauté est que le projet politique dans lequel il s’inscrit est désormais susceptible de l’emporter.

Aujourd’hui, des pans entiers de la société ne sont pas gênés par des expressions comme « grand remplacement », « gangrène », et sont sensibles aux mots qui renvoient à l’unité de la nation, ses racines, son identité, sans oublier la sécurité et la souveraineté. Ce vocabulaire contribue à euphémiser ou banaliser le racisme.

Quand il est question d’immigration « massive », de « désordres sécuritaires », de « razzias », de « régression vers les origines ethniques », quand fleurissent des néologismes et autres inventions sémantiques péjoratives comme « droits de l’hommisme », « wokisme », « islamo-gauchisme », « ensauvagement », « crise civilisationnelle », le racisme n’est pas loin, mais il est implicite, voilé.

Comme le montre Cécile Alduy pour les États-Unis (D’abord ils sont venus chercher les mots, (Les Arènes, 2026), la poussée sémantique favorable au racisme peut s’accompagner d’un rétrécissement du champ lexical, d’interdits empêchant le recours à certains termes, notamment liés à la diversité ou au genre.

Cette diffusion d’un racisme dissimulé est d’ailleurs relayée par une partie des médias français qui diffusent ses idées et qui contribuent à sa normalisation politique. Les réseaux sociaux et Internet permettent à un plus large spectre d’expressions racistes, voilées ou non, de circuler massivement, sans entraves et à grande vitesse, et de déployer depuis l’étranger une véritable géopolitique de la haine).

Lorsque des responsables politiques adoptent publiquement des catégories identiques à celles du RN, ou proches d’elles, ce n’est certainement pas pour favoriser des violences et des crimes. C’est pour préparer le terrain pour des lois, des mesures, discriminatoires, des décisions politiques flattant leur électorat. Mais ce faisant, ils s’inscrivent, comme le RN, dans des logiques qui rencontrent celles du racisme flagrant, et contribuent à un climat délétère. Ils voudraient ralentir ou interdire l’immigration et mettre au pas les populations qui en sont issues, et l’islam avec elles, en ouvrant les vannes d’un racisme qu’ils voudraient implicite et voilé, mais qu’ils ne peuvent empêcher d’être également sommaire et explicite. Ils n’organisent en aucune façon les meurtres, le passage à l’acte, ils pensent se situer sur le seul terrain de l’action et du discours politiques ; en fait ils favorisent des comportements infrapolitiques, qui leur échappent, qu’ils ne désirent en aucune façon, sans qu’ils puissent pour autant se défausser de toute responsabilité.


Michel Wieviorka est l’auteur de Métamorphose de l’antisémitisme, aux éditions du Seuil, 2026*.

The Conversation

Michel Wieviorka ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Attentat de Trappes : ces mutations de l’espace politique qui conditionnent le passage à l’acte raciste – https://theconversation.com/attentat-de-trappes-ces-mutations-de-lespace-politique-qui-conditionnent-le-passage-a-lacte-raciste-295635

Original source: https://submissions.mil-osi.com/2026/11/05/attentat-de-trappes-ces-mutations-de-lespace-politique-qui-conditionnent-le-passage-a-lacte-raciste-295635/