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Prison de haute sécurité en Guyane : quand Darmanin réactive l’imaginaire du bagne

Prison de haute sécurité en Guyane : quand Darmanin réactive l’imaginaire du bagne

Source: The Conversation – France (in French) – By Pierre Cilluffo Grimaldi, Doctorant – SIC, Sorbonne Université

Ruines du bagne de Saint-Laurent-du-Maroni en Guyane française. LeaGuTravels/Shutterstock

La Guyane fut lieu de bagne de 1854 à 1953. Gérald Darmanin, en proposant une prison de haute sécurité sur ce territoire, réactive cet imaginaire sécuritaire et colonial. Retour sur une histoire d’enfermement au sein de « l’enfer vert » amazonien.


Gérald Darmanin a annoncé l’implantation d’une prison « de haute sécurité » en Guyane, réveillant les fantômes du passé colonial et ceux des bagnards morts sur ce territoire d’outre-mer.

Ce mégaprojet pénitentiaire, estimé à 400 millions d’euros, est présenté par le ministre de la justice comme une solution pour « mettre hors d’état de nuire les profils les plus dangereux du narcotrafic ».

L’annonce de cette décision et sa médiatisation révèlent la persistance d’un imaginaire de « l’enfer vert » amazonien très présent dans l’histoire coloniale française. Après les annonces du ministre, la Collectivité territoriale de Guyane (CTG) a dénoncé le projet :

« La Guyane n’a pas vocation à accueillir les criminels et terroristes de la France hexagonale [dans une] reconstitution du bagne de très mauvais goût. »

L’« enfer vert » amazonien en toile de fond

Rappelons que l’Amazonie est une « invention occidentale » qui active un puissant imaginaire. Son appellation provient de la légende des féroces Amazones, mythe déjà présent dans l’antiquité grecque.

Par la suite, le mythe de l’El Dorado marque les esprits durant des siècles après que la rumeur d’une cité d’or soit parvenue aux oreilles des conquistadors espagnols aux alentours de 1530. Le célèbre explorateur Sir Walter Raleigh publie El Dorado (1596) qui diffuse largement le fantasme d’une Amazonie gorgée de richesses, notamment son plateau guyanais et qui influencera les investisseurs français.

L’imaginaire colonial de « l’enfer vert » a ensuite exprimé une vision occidentale de l’Amazonie perçue comme un espace dangereux.

De nombreux récits ont mis en scène une faune hostile (serpents venimeux, mygales, piranhas) et une végétation impénétrable, justifiant ainsi la « conquête » de ces espaces par des hommes courageux (aventuriers) ou obligés (bagnards). On peut citer les écrits des premiers explorateurs européens au XVe et XVIe siècles (Francisco de Orellana, Lope de Aguirre).

Le géographe François-Michel Le Tourneau, dans « Le “Grand Bois” à hauteur d’homme » (2019), a déconstruit cette mise en récit de « l’enfer vert », rappelant que les explorateurs européens suivaient des routes bien connues des populations autochtones, y compris utilisées par des femmes avec bébés ou jeunes enfants.

Au XXe siècle, Percy Fawcett, explorateur britannique célèbre pour ses expéditions en Amazonie, a popularisé l’image de la forêt amazonienne comme un véritable « enfer vert » où la survie est une lutte constante. Évoquant le sentiment d’isolement total et de solitude écrasante au cœur de l’immense jungle, il disparaît en 1925 dans sa quête d’une cité perdue.

Aujourd’hui encore, l’imaginaire de l’« enfer vert » est loin d’avoir disparu. Dans une vidéo officielle du ministère des armées, l’expression « enfer vert » est utilisée pour décrire l’environnement dans lequel évoluent les militaires français en Guyane.

La formule « enfer vert » est également utilisée par de pseudo-aventuriers, youtubeurs ou influenceurs qui véhiculent toujours l’image d’une jungle mangeuse d’hommes, faisant écho aux récits coloniaux des premiers conquérants.

Histoire du bagne, surnommé « la guillotine sèche »

L’annonce de l’implantation d’une prison de haute sécurité en Guyane fait écho à l’histoire du bagne colonial au cœur de la forêt amazonienne.

Ainsi, le Journal du dimanche, désormais propriété du milliardaire Vincent Bolloré, annonce l’entretien exclusif de Gérald Darmanin en ces termes :

« Depuis la Guyane, le ministre de la justice annonce la création d’un quartier de prison ultrasécurisé au cœur de la jungle amazonienne […] pour enfermer les criminels les plus dangereux du narcotrafic et les islamistes. »

L’origine du mot « bagne » vient de l’italien « bagno », qui était le nom d’anciens bains publics à Constantinople, reconvertis en prison d’esclaves à l’arrivée des Ottomans. Mais, les bains à Cayenne ne sont pas ceux de Constantinople. Autrefois, le bagne de Guyane, comptant différents complexes, avait pour surnom brutal « la guillotine sèche » pour les 70 000 malheureux qui y étaient détenus.

Forçats nettoyant les rues en Guyane, photo tirée de La Guyane : au pays de l’or, des forçats et des Peaux-Rouges, J. Tripot (1910).
BNF

L’historien Michel Pierre, dans le Temps des bagnes, 1748-1953 a contribué à mieux comprendre ce dispositif de relégation sociale, conçu pour envoyer les condamnés dans un territoire conçu comme étant « loin de tout », à la périphérie de la République, permettant une mise à distance des éléments jugés indésirables par la société métropolitaine.

Au bagne de Cayenne, officialisé en 1854, sous le Second Empire, tout condamné à moins de huit ans était contraint de rester en Guyane un temps égal à sa condamnation. Au-delà de huit ans, le bagnard devait rester à vie dans ce territoire.

Avant même la construction du bagne, la Guyane servait aux nombreuses déportations politiques de 1794 à 1805, en relation avec la Révolution française de 1789.


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L’histoire du bagne fut brève dans le destin amazonien français – un siècle – mais elle fut extrêmement traumatique. Le navire San Mateo quitta la Guyane le 8 août 1953 avec à son bord 58 prisonniers qui n’ont pas fini leur peine et 30 libérés. Ce sont les derniers bagnards de France. Leur retour en métropole marque la fin de « l’usine à malheur », décrite par le journaliste Albert Londres.

Leurs histoires fut mise en lumière par le journaliste dans Au bagne en 1924, où sa plume transpire la douleur des forçats :

« Et pour la première fois, je vois le bagne ! Ils sont là cent hommes, toute la maladie dans le ventre. Ceux qui sont debout, ceux qui sont couchés, ceux qui gémissent de douleur. La brousse est devant eux, semblable à un mur. Mais ce n’est pas eux qui abattront le mur, c’est le mur qui les aura. Ce n’est pas un camp de travailleurs, c’est une cuvette bien cachée dans les forêts de Guyane, où l’on jette des hommes qui n’en remonteront plus. »

Le « dog whistle » de Darmanin

Si Gérald Darmanin ne parle pas de bagne, il évoque un « régime carcéral extrêmement strict » qui « met hors d’état de nuire » ou encore « verrou » national, en insistant sur la géographie éloignée du lieu.

On peut se référer au « dog whistle » politique, qui consiste à jouer avec les symboles de manière indirecte, réactivant dans l’imaginaire une sévérité d’un autre âge.

Le concept de « dog whistle » (littéralement « sifflet à chien ») est une technique rhétorique subtile. Selon la définition universitaire, il s’agit d’un message connoté à double sens qui contient un message secondaire destiné à un groupe spécifique capable de « l’entendre » – tout comme un sifflet à chien émet un son inaudible pour les humains, mais perceptible par les chiens. Ce groupe secondaire est le cœur de cible de la communication du politique.

Quand Donald Trump déclare récemment vouloir rouvrir Alcatraz, il active un autre imaginaire pénitentiaire historique à dessin, selon le schéma du dog whistle. La prison la plus connue du monde par ses légendes, récits et œuvres cinématographiques excitent les esprits conservateurs par sa réputation de dureté et d’isolation. Cette dernière est située sur une petite île au milieu de la baie de San Francisco, entourée d’eaux froides et de courants dangereux. Le bagne de Guyane est notre Alcatraz.

Repenser l’Amazonie

L’annonce de l’implantation d’une prison de haute sécurité en Guyane et sa médiatisation révèlent la persistance d’un imaginaire du bagne et d’une vision d’un territoire inhospitalier.

Pourtant, dans une Amazonie qui compte plus de 30 millions d’habitants, les bagnards ou aventuriers sont des tigres de papier qui vivent surtout dans l’imaginaire occidental et qui masquent les véritables défis du territoire.

Alors que la COP 30 de Belém (novembre 2025), ambitionne de redessiner le rapport à la nature amazonienne, cette réactivation d’un imaginaire néocolonial apparaît particulièrement problématique. Demain, la jungle devra être considérée comme un lieu de vie et une richesse (bioéconomie), et non comme un nouveau lieu de relégation.

Pierre Cilluffo Grimaldi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Prison de haute sécurité en Guyane : quand Darmanin réactive l’imaginaire du bagne – https://theconversation.com/prison-de-haute-securite-en-guyane-quand-darmanin-reactive-limaginaire-du-bagne-257030

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