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L’itinérance des femmes commence souvent avant la rue

L’itinérance des femmes commence souvent avant la rue

Source: The Conversation – in French – By Mélanie Fournier, Doctorante en psychologie, itinérance féminine et expérience de l’habiter, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Nous reconnaissons l’itinérance lorsqu’elle se donne à voir dans la rue : un corps dehors, exposé, sans adresse fixe. Cette image nous arrange presque autant qu’elle nous inquiète. Elle permet de croire que le problème commence là où le domicile s’arrête. Or les trajectoires des femmes déjouent ce scénario. Elles se logent souvent dans des espaces privés, derrière des formes de stabilité apparente, là où le danger se retire du regard sans disparaître.

Pour plusieurs, le dedans n’a jamais été ce sanctuaire que célèbrent nos fictions domestiques. Il a parfois été le lieu même où la menace s’installe et devient ordinaire. Avoir un toit, dans ces conditions, ne suffit pas à être en sécurité ; encore faut-il que ce lieu puisse être habité sans reconduire ce dont il devait protéger.

Dans mes recherches doctorales en psychologie, menées auprès de femmes ayant connu l’itinérance et le relogement, j’étudie cet écart entre être logée et pouvoir habiter. Il invite à penser l’itinérance féminine au-delà de l’absence de logement, à partir d’une fragilisation du rapport au refuge lui-même.

Hors de la rue, mais pas à l’abri

Elle passe d’un divan à l’autre, accepte une chambre provisoire, reste parfois dans une relation violente ou compose avec une hospitalité qui exige quelque chose en retour. Elle n’est pas dehors. Elle n’est pourtant nulle part chez elle.

C’est ce qu’on appelle l’itinérance cachée : non pas l’absence complète de toit, mais l’impossibilité de disposer d’un lieu à soi. Cette forme d’itinérance tient souvent à une présence tolérée chez les autres, révocable, conditionnelle. Et puisqu’elle se déroule dans des espaces privés, elle demeure plus difficile à reconnaître.

Ce retrait tient aussi à une stratégie de survie. Si plusieurs femmes évitent la rue, ce n’est pas parce que leur situation serait moins grave, mais parce que l’espace public et certains refuges peuvent devenir des lieux d’exposition accrue. Les recherches documentent des risques importants de victimisation, de harcèlement et d’agression dans ces contextes. La fuite vers des espaces privés fragiles constitue alors moins une solution qu’un déplacement de l’insécurité.

Dans une étude sur la spirale de l’itinérance au féminin, une participante résumait brutalement ce choix piégé : devoir aller « chez un [homme] qui te maltraite, qui te fait tous les temps, pour avoir une adresse ». La formule est dure, mais elle dit ce que les catégories administratives peinent à saisir : l’adresse peut parfois être obtenue au prix de sa propre sécurité.

Un tiers des sans-abris recensés sont des femmes

Cette invisibilité a des effets très concrets. Les femmes apparaissent moins nombreuses dans les dénombrements de l’itinérance visible, mais elles sont fortement présentes dans ses formes cachées. Ce qui échappe au regard public échappe aussi plus facilement aux mécanismes de reconnaissance et d’intervention.

L’invisibilité devient alors une forme de preuve contre celles qu’elle efface.

Un angle mort d’autant plus préoccupant que même la part visible de l’itinérance féminine augmente. À Montréal, la proportion de femmes recensées en situation d’itinérance visible est passée de 23 % à 29 % en quatre ans. Si ce chiffre ne rend pas compte de tout le phénomène, il suffit pourtant à rappeler que cette réalité n’a rien de marginal.

Dépendance et dette implicite

Cette sous-reconnaissance tient aussi à une attente sociale persistante : une femme devrait pouvoir être accueillie quelque part. Comme si les liens familiaux, amoureux ou amicaux formaient naturellement autour d’elle un filet de protection. Tant qu’elle peut dormir chez quelqu’un, sa situation reste difficile à nommer. Or cette aide apparente peut masquer une dépendance fragile, une dette implicite, une impossibilité de choisir vraiment où rester.

Ces trajectoires correspondent rarement à une rupture nette. Elles prennent plutôt la forme d’arrangements qui semblent provisoirement tenir, jusqu’à ce qu’ils cèdent. L’itinérance féminine se loge souvent dans ce délai : avant la rue, avant l’urgence visible, au moment même où la survie dépend encore du maintien de liens parfois coûteux.

Violence dans l’enfance, départ précoce

Bien avant la rue, certaines violences s’installent dans l’espace même qui aurait dû faire abri. Une femme rencontrée dans une recherche sur le sens du chez-soi résume cette fracture précoce : « Aucun des endroits où j’ai vécu avec mes parents ne ressemblait à un chez-moi ». Elle évoque ensuite une intervention policière dans sa chambre d’enfant, au milieu de ses jouets. Ce type de récit montre que la maison peut cesser très tôt d’être associée à la protection, pour devenir un lieu d’intrusion, d’alerte ou d’exposition.

Les données québécoises vont dans le même sens : environ une personne sur 13 déclare avoir subi de la violence sexuelle de la part d’un adulte avant l’âge de 15 ans. Dans près de 9 cas sur 10, l’incident le plus grave avait été commis par une personne connue de la victime. Les départs précoces du domicile prennent alors un autre sens. Certaines filles ne quittent pas la maison par désir d’autonomie, mais parce que rester devient impossible.

La maison, censée protéger, devient le lieu du danger

Cette exposition ne disparaît pas à l’âge adulte. Après l’âge de 15 ans, une femme sur quatre rapporte avoir subi au moins une agression sexuelle — sans compter les agressions commises par un partenaire intime, qui sont comptabilisées séparément. Au Québec, 40 % des femmes de 18 ans et plus ayant déjà été dans une relation intime ou amoureuse rapportent avoir subi au moins une forme de violence par un partenaire intime au cours de leur vie. La violence conjugale et familiale devient ainsi l’un des chemins par lesquels l’espace domestique peut précipiter vers l’itinérance.

Le problème n’est pas seulement que certaines femmes subissent de la violence à la maison. C’est que cette violence vient précisément brouiller la fonction symbolique du domicile : le lieu censé protéger devient celui dont il faut se protéger.

L’itinérance féminine apparaît alors moins comme une sortie brutale hors du domicile que comme la conséquence d’un abri progressivement retourné contre celles qu’il devait protéger.

Avant l’appartement autonome, il faut des lieux de transitions

Ces réalités obligent à penser l’itinérance des femmes comme un continuum, et non comme un simple passage de la rue au logement. Avant même l’accès à un appartement autonome, il faut multiplier les lieux de transition, les centres de jour et les espaces non mixtes où les femmes peuvent retrouver un minimum d’apaisement. Ces lieux ne sont pas des solutions de second ordre : ils représentent parfois le premier espace où le corps n’a plus à demeurer continuellement en alerte.


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Mais la réponse ne peut pas s’arrêter au seuil de l’appartement. Pour plusieurs femmes, l’accès à un lieu à soi ne met pas fin à l’insécurité ; il exige un accompagnement capable de reconnaître ce que l’espace domestique peut réveiller. Le logement social avec soutien communautaire, les suivis à long terme et les approches fondées sur la santé relationnelle ne sont donc pas des ajouts périphériques aux politiques d’habitation. Ils conditionnent souvent la possibilité même de rester quelque part.

Autrement dit, il ne suffit pas de demander si une femme est logée. Il faut aussi se demander ce que ce lieu rend possible — ou impossible. Peut-elle y demeurer sans peur, sans emprise, sans disparaître à nouveau du regard social ? La rue n’est pas toujours le point de départ du danger : elle en est parfois la forme la plus visible.

Mélanie Fournier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’itinérance des femmes commence souvent avant la rue – https://theconversation.com/litinerance-des-femmes-commence-souvent-avant-la-rue-282652

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