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Les contestations anti‑LGBTQIA2S+ bousculent la mission démocratique des lieux culturels

Les contestations anti‑LGBTQIA2S+ bousculent la mission démocratique des lieux culturels

Source: The Conversation – in French – By Lucile Dartois, Doctorante en cotutelle à l’Université du Québec à Montréal (département de sociologie) et à l’Université de Lorraine en France (psychologie), Université du Québec à Montréal (UQAM)

Alors que bibliothèques et musées multiplient les initiatives pour mieux représenter les communautés LGBTQIA2S+, ces institutions font l’objet de contestations qui bousculent leur mission démocratique.


Les bibliothèques, musées et autres espaces culturels occupent une place particulière dans la vie démocratique. Au-delà de la diffusion des savoirs et des activités culturelles, ils favorisent l’accès à l’information, la participation citoyenne et la représentation de la diversité sociale et culturelle.

Depuis plusieurs années, ces institutions proposent ainsi différentes initiatives visant à mieux faire connaître les réalités des communautés LGBTQIA2S+, qu’il s’agisse d’expositions artistiques, d’activités éducatives ou de la mise en valeur d’ouvrages portant sur la diversité des modèles familiaux par exemple.

Or, ces initiatives font l’objet de contestations récurrentes.

Quand bibliothèques et musées deviennent des terrains de contestation

Au Québec comme ailleurs en Amérique du Nord et en Europe, des bibliothèques et autres lieux culturels ont été visés par des plaintes, des campagnes de pression ou des manifestations contre la place accordée aux réalités LGBTQIA2S+.

Au Québec, les mobilisations contre l’Heure du conte animée par une drag queen en 2022 et 2023, et contre l’exposition Unique en son genre au musée de la Civilisation à Québec constituent des moments charnières de ces controverses. Elles illustrent à la fois des tentatives de censure d’objets culturels et la réactivation de discours hostiles envers les minorités sexuelles et de genre.




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Les contestations prennent aussi des formes variées, plus ordinaires et moins médiatisées : demandes de retrait de livres, critiques d’expositions ou d’activités, plaintes adressées aux institutions, mais aussi, comme en témoignent des personnes professionnelles rencontrées dans le cadre de cette étude, remarques hostiles, actes d’intimidation ou gestes symboliques visant les signes de soutien aux communautés LGBTQIA2S+.

Les mouvements « anti-genre »

Plus largement, ces contestations s’inscrivent dans un contexte marqué par la montée de mouvements dits « anti-genre », opposés aux avancées féministes et aux droits des communautés LGBTQIA2S+. Les argumentaires (« stop grooming children », « pour les droits des parents », « au nom de la protection des enfants ») s’inscrivent dans des répertoires discursifs anciens et transnationaux. Ils instrumentalisent la figure de l’enfant pour légitimer des argumentaires d’exclusion.

À l’occasion de l’« Heure du conte avec une drag Queen », Barbada lit un conte à des enfants à la Grande Bibliothèque.
(Courtoisie de Jennifer Ricard), CC BY

Les contestations anti-LGBTQIA2S+ dans les espaces culturels remettent en cause deux de leurs composantes démocratiques importantes : celle d’inclure et de représenter une pluralité de voix, dont les voix marginalisées, et celle de constituer des espaces exempts de toute forme de « censure idéologique, politique ou religieuse ».




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Une recherche pour éclairer la situation

C’est pour documenter cette situation préoccupante qu’en 2024-2025, le Centre de Prévention de la Radicalisation menant à la violence (nouvellement renommé Villes sans violence) a mené une recherche en partenariat avec l’UQAM. Elle a notamment pris la forme d’entrevues menées auprès de 15 personnes professionnelles au sein d’institutions culturelles au Québec : bibliothèques, musées et organismes culturels LGBTQIA2S+. Il s’agissait de mieux comprendre les répercussions de la haine anti-LGBTQIA2S+ sur le fonctionnement des institutions culturelles et sur celles et ceux qui y travaillent.

L’analyse issue des entrevues permet de comprendre comment les personnes qui travaillent au sein d’institutions culturelles perçoivent et comprennent les contestations anti-LGBTQIA2S+ des dernières années. Trois registres d’interprétation de ces contestations se dégagent.

Ces trois registres s’entrecroisent dans les discours et les pratiques, à la fois des personnes professionnelles et des institutions elles-mêmes. Ils constituent des cadres de référence multiples à partir desquels se construisent les réponses apportées aux contestations. Leur articulation génère des arbitrages et des dilemmes éthiques récurrents autour de la liberté d’expression, de l’inclusion et, plus largement, du rôle des institutions culturelles en démocratie.

1. Le registre pluraliste

Dans ce premier registre, les personnes professionnelles rappellent que la mission première des espaces culturels est de permettre la coexistence de points de vue divergents au sein de l’espace public. Une professionnelle dira par exemple : « c’est correct là, ça suscite des… des échanges, des discussions ».

Les contestations anti-LGBTQIA2S+ sont alors susceptibles d’être interprétées comme l’expression d’un désaccord dans une démocratie pluraliste. Ici, les contestations ne sont pas seulement perçues par les personnes professionnelles comme des perturbations, mais aussi comme des « tests » de la capacité de l’institution à maintenir un espace de dialogue ouvert, où « toutes les voix doivent pouvoir s’exprimer », comme le précise une bibliothécaire dans le cadre des entretiens.




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Cependant, cette posture de neutralité peut conduire à traiter certaines contestations comme de simples désaccords entre points de vue, au titre de la liberté d’expression. Dans ce cadre, les espaces culturels risquent de banaliser des propos pouvant relever de discours discriminatoires ou haineux, comme s’ils relevaient d’une « opinion comme une autre ». Il en résulte, pour les personnes professionnelles, un questionnement sur leur posture pédagogique : comment favoriser le dialogue, la réflexion et l’expression des points de vue, sans banaliser des propos discriminatoires ou haineux ?

2. Le registre inclusif

Dans le deuxième registre, les contestations sont interprétées comme l’expression de dynamiques d’exclusion et de haine envers les communautés LGBTQIA2S+. Elles ne relèvent pas d’un simple désaccord, mais de rapports de pouvoir structurels qui mettent en cause les principes d’équité et d’inclusion.

Dans cette perspective, l’enjeu, selon les personnes professionnelles, consiste à réaffirmer des valeurs d’ouverture et de diversité, à préserver des conditions d’accès équitables à l’espace culturel et à lutter contre les mécanismes d’exclusion. Bref, elles ne se perçoivent plus seulement comme les garantes d’un espace culturel pluraliste, mais aussi comme des actrices engagées dans la défense de l’inclusion des communautés marginalisées. Pour l’une d’elles, les bibliothèques devraient ainsi constituer des « oasis de sécurité pour tous les laissés pour compte ».


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3. Le registre de la prudence institutionnelle

Dans le troisième registre, les contestations anti-LGBTQIA2S+ sont appréhendées comme des situations à risque, susceptibles de générer des tensions internes et des controverses publiques. Ce registre relève davantage des logiques institutionnelles que des discours explicites des personnes rencontrées.

Ici, les contestations sont moins interprétées en termes de dissensus démocratique (registre pluraliste) ou de discrimination (registre inclusif) que comme des problèmes de gestion de crise. Les réponses privilégiées peuvent alors consister à atténuer les situations controversées ou à limiter la visibilité de certains sujets afin de prévenir l’escalade des conflits.

Ce registre fait l’objet de critiques importantes de la part des personnes interviewées. Plusieurs d’entre elles soulignent l’écart entre les valeurs d’inclusion affichées par les institutions et certaines pratiques d’évitement, notamment face à des sujets jugés sensibles. Cette logique d’évitement (annuler une activité par anticipation d’une potentielle controverse, par exemple) est alors vécue comme une forme d’autocensure institutionnelle, voire de désengagement.

Débats fondamentaux sur la démocratie

En fait, les contestations observées dans les espaces culturels renvoient à des dynamiques plus larges qui traversent aujourd’hui nos démocraties.

On se situe à l’intersection de deux impératifs démocratiques susceptibles d’entrer en contradiction : le pluralisme, qui suppose d’accueillir la diversité des points de vue et de garantir le débat public, et l’inclusion, qui vise à reconnaître et protéger la participation de groupes historiquement marginalisés et à lutter contre les formes de discrimination et de haine qui les vise.

Dans un contexte marqué par la circulation et la normalisation de discours conservateurs et réactionnaires, ces rapports se reconfigurent. Certains registres contestataires se réapproprient le langage même du pluralisme – au premier rang duquel la liberté d’expression – pour disqualifier des initiatives inclusives. Ces prises de position passent fréquemment par des formes discursives euphémisées, empruntant les codes du plaidoyer, ce qui contribue à atténuer leur charge haineuse tout en réactivant des logiques de stigmatisation. Ce déplacement contribue à brouiller les frontières entre critique légitime et discours discriminatoire, voire haineux.

Dans ce contexte, les espaces culturels sont amenés à arbitrer en permanence entre ces différentes conceptions de la démocratie, sans qu’aucune ne s’impose de manière stable ou univoque. Ils apparaissent alors comme de véritables laboratoires démocratiques, où se négocient concrètement les frontières entre pluralisme, inclusion et régulation institutionnelle.

La recherche a été menée au sein du Centre de Prévention de la Radicalisation menant à la violence (nouvellement renommé Villes sans violence), un organisme québécois engagé dans la prévention de l’extrémisme violent et des actes à caractère haineux. L’analyse se base sur des entrevues auprès de 15 personnes travaillant au sein d’institutions culturelles au Québec. La recherche a été financée par l’équipe Recherche et Action sur les Polarisations Sociales (RAPS), en partenariat avec Stéphanie Tremblay, professeure titulaire au Département de sciences des religions à l’UQAM.

ref. Les contestations anti‑LGBTQIA2S+ bousculent la mission démocratique des lieux culturels – https://theconversation.com/les-contestations-anti-lgbtqia2s-bousculent-la-mission-democratique-des-lieux-culturels-284392

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