Source: The Conversation – in French – By Antony Dabila, Relations internationales, Sciences Po
La fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran, dans le golfe Arabo-Persique, a paralysé en quelques heures une fraction significative des approvisionnements mondiaux en hydrocarbures et en engrais phosphatés. Ce choc est le produit d’une vulnérabilité structurelle. Les points de fragilité accumulés en trois décennies de mondialisation offrent des prises importantes aux acteurs qui souhaitent perturber, contraindre ou rançonner les économies ouvertes.
Il n’a fallu que quelques jours aux marchés mondiaux pour répercuter le blocage du détroit d’Ormuz instauré par la marine iranienne, le 28 février 2026. Les cours des matières premières se sont emballés et les prix du gaz et du pétrole ont bondi de plus de 40 dollars (34,8 euros) en une semaine, sans que la mobilisation des réserves stratégiques des pays importateurs suffise à enrayer la hausse.
La centralité du détroit d’Ormuz ne constitue pas une nouveauté géopolitique. Il concentre à lui seul environ un cinquième des hydrocarbures échangés dans le monde, et sa vulnérabilité à une action hostile était connue, théorisée, intégrée aux doctrines de sécurité énergétique. Pourtant, lorsque l’interruption s’est concrétisée, aucun mécanisme de substitution n’a fonctionné à pleine capacité. Rares sont ceux qui auraient pu dresser la longue liste des matières critiques qui y transitent – et dont le monde se découvre désormais tributaire.
Cette rupture met en lumière ce que nous proposons d’appeler des « dilemmes de flux » : lorsqu’un État fait reposer sa capacité de production sur des flux externes qu’il ne contrôle pas, son intégration aux circuits mondiaux devient une source potentielle de vulnérabilité. Plus il tire profit de cette ouverture, plus il s’expose à ce qu’elle soit retournée contre lui. Le piège est d’autant plus redoutable que les bénéfices immédiats nourrissent des intérêts économiques puissants et des compromis politiques durablement institutionnalisés, tandis que les risques – lointains, diffus et longtemps jugés improbables – demeurent systématiquement sous-estimés jusqu’au jour où ils se matérialisent.
Les politologues Henry Farrell et Abraham Newman ont mis en évidence un mécanisme voisin sous le nom d’« interdépendance instrumentalisée » (weaponized interdependence). Selon eux, à rebours des illusions du « doux commerce », les réseaux globaux ne sont pas garants d’une pacification des relations interétatiques, car leurs nœuds dominants peuvent être transformés en « goulets d’étranglement » (chokepoints) à des fins de rétorsion.
Toutefois, leur analyse reste essentiellement topologique : elle identifie des ressorts de pouvoir au sein des réseaux matériels de la mondialisation, sans rendre compte des impasses internes qui empêchent les États dépendants de s’en extraire.
Ce que nous appelons ici « dilemmes de flux » désigne des mécanismes sociopolitiques plus profonds, par lesquels les bénéfices de l’ouverture consolident les intérêts et les compromis institutionnels qui la perpétuent – rendant la sortie politiquement plus coûteuse que le maintien d’une dépendance pourtant dangereuse.
Tant que le système international a paru propice à l’échange généralisé comme mode d’enrichissement le plus accessible, ces impasses domestiques sont demeurées invisibles aussi bien aux autocraties qu’aux démocraties. La modification des rapports de force aux niveaux global et régional les révèle brutalement. Elle impose de nouvelles précautions sécuritaires, sous peine de voir l’interruption des flux détruire une prospérité patiemment acquise par chaque régime politique partie prenante d’une même constellation internationale.
C’est particulièrement vrai pour les démocraties libérales, dont le centre de gravité social et la légitimité reposent sur la capacité à garantir simultanément la sécurité, la prospérité matérielle et les libertés individuelles de leurs citoyens.
Immunité des agresseurs, vulnérabilité des démocraties
Il existe une asymétrie fondamentale du système international contemporain : d’un côté, l’immunité stratégique des agresseurs, c’est-à-dire leur capacité à modifier le statu quo territorial tout en restant à l’abri de toute rétorsion militaire directe ; de l’autre, la possibilité de perturber les principaux flux d’échanges dont dépendent les sociétés ouvertes – occidentales au premier chef, mais pas seulement. Nous désignons ce dernier aspect comme la « punissabilité » structurelle des démocraties : leur dépendance extrême aux flux mondiaux contraint leur liberté de réaction et offre aux agresseurs un levier de coercition complémentaire à la force militaire.
La punissabilité d’un flux d’interdépendance désigne le fait qu’il puisse être exploité par l’acteur qui en contrôle un segment critique afin de contraindre, pénaliser ou faire chanter l’unité politique dépendante. Elle n’est pas une propriété intrinsèque du flux lui-même : elle est le produit de la rencontre entre une structure de dépendance – sa criticité, sa concentration, sa faible substituabilité –, les capacités et les intentions de l’acteur en mesure de la contrôler. Lorsque l’Iran ferme Ormuz, il n’invente pas une arme nouvelle : il active une punissabilité qui existait à l’état latent, inscrite dans la géographie des flux depuis des décennies.
Le détroit d’Ormuz illustre ce que nous appelons un « dilemme de sortie régional » : les hydrocarbures sont produits dans le Golfe, mais ne peuvent rejoindre le marché mondial que par un passage unique. Quiconque le verrouille ne frappe pas un acheteur en particulier, mais tous à la fois – d’où une pression diffuse que les importateurs peinent à convertir en riposte coordonnée.
Six types de vulnérabilités circulatoires
Tous les dilemmes de flux ne se ressemblent pas. On peut en distinguer six sous-types, selon la position de la vulnérabilité le long de la chaîne circulatoire (de la zone d’extraction au point de réception), auxquels s’ajoute un type transversal qui en cumule plusieurs.
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Le dilemme d’accès à la source concerne l’entrée même dans la zone de production. La vulnérabilité est ici politique et territoriale avant d’être logistique.
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Le dilemme de sortie régional, dont Ormuz est l’exemple le plus net, porte sur le goulet par lequel une ressource quitte sa région de production. Sa punissabilité est indifférenciée : bloquer le passage affecte l’ensemble du marché mondial, puisque tous les acheteurs de la zone de production empruntent le même verrou. La puissance coercitive qui en résulte est donc massive mais aveugle : elle frappe aussi bien les alliés que les adversaires de celui qui contrôle le passage.
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Le dilemme de transit interocéanique, dont le détroit de Malacca (Asie du Sud-Est) offre l’illustration classique, concerne un point de passage situé non plus à la sortie de la zone de production, mais sur l’itinéraire reliant cette zone à un acheteur déterminé. Sa punissabilité est sélective : la puissance qui contrôle le détroit peut cibler les navires d’un État particulier (par inspection, ralentissement ou interdiction) sans interrompre le flux global. Il confère donc une valeur coercitive potentiellement plus élevée dans une relation bilatérale asymétrique.
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Le dilemme d’acheminement concerne les corridors de circulation terrestres ou sous-marins et leurs infrastructures névralgiques (pipelines, interconnexions électriques). La destruction des gazoducs Nord Stream, en mer Baltique, en 2022 en a fourni la démonstration la plus dramatique.
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Le dilemme de réception terminale porte sur les points d’entrée dans l’économie dépendante : ports, terminaux de gaz naturel liquéfié, câbles sous-marins.
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Enfin, le dilemme cumulatif, sans doute le plus grave, présente deux caractéristiques conjointes : une même chaîne d’approvisionnement est successivement exposée à plusieurs types de vulnérabilités circulatoires, parmi les cinq dilemmes énoncés ci-dessus ; et chacun d’eux est suspendu au bon vouloir d’un acteur distinct, de sorte que la sécurisation d’un seul segment ne saurait suffire à réduire le degré d’exposition agrégé de l’ensemble. La vulnérabilité de flux est ainsi sérielle, et non localisée en un seul point stratégique. La situation énergétique chinoise en offre l’exemple quasi canonique. L’accès aux hydrocarbures du Golfe enchaîne un dilemme de sortie régional (Ormuz, sous influence iranienne), un dilemme de transit interocéanique (Malacca, sous contrôle naval américain) et un dilemme de réception terminale (les ports du littoral, exposés en cas de blocus). Aucune parade isolée ne suffit à protéger l’ensemble de la séquence. C’est précisément pour desserrer cet étau que Pékin investit massivement dans une stratégie de non-punissabilité par diversification des routes, grâce aux corridors terrestres centrasiatiques et pakistanais – les fameuses « routes de la soie » (Belt and Road Initiative).
La non-punissabilité comme horizon stratégique
Dans quelle mesure les démocraties libérales peuvent-elles faire face à ces vulnérabilités circulatoires ? La notion de non-punissabilité désigne l’ensemble des stratégies visant non à supprimer les chaînes de dépendances (objectif souvent irréaliste à court terme), mais à en empêcher l’instrumentalisation coercitive : faire en sorte que l’acteur contrôlant un segment critique ne puisse pas, ou ne veuille pas, s’en servir comme levier de pression. Il ne s’agit plus de rétablir un équilibre de puissance classique entre États, mais de restructurer l’architecture même des flux pour en neutraliser le potentiel punitif.
Cinq leviers complémentaires peuvent être mobilisés à cet effet :
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la diversification des sources et des routes réduit la concentration des passages obligés et multiplie les alternatives en cas d’interruption ;
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le stockage stratégique introduit une inertie temporelle qui amortit les effets immédiats d’une coupure ;
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la réciprocité de la dépendance (rendre la rupture mutuellement coûteuse) diminue l’incitation à punir ;
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la projection de puissance sur les segments critiques (présence navale dans un détroit, capacité de riposte sur un corridor terrestre) dissuade l’acteur qui contrôle le passage d’en exploiter le potentiel coercitif, ce qui équivaut à de la non-punissabilité par dissuasion ;
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la substitution technologique, enfin, désamorce la vulnérabilité à sa racine : en remplaçant une ressource par une autre de moindre criticité d’approvisionnement, on se soustrait peu à peu à la vulnérabilité potentielle d’un flux menacé, ce qui rend tel ou tel point de passage stratégiquement indifférent. Le développement du nucléaire civil ou des énergies renouvelables produites sur le sol national, en réduisant la dépendance aux hydrocarbures importés, illustre ce levier.
Ces cinq instruments ne sont pas alternatifs mais complémentaires. Leur combinaison forme ce que l’on pourrait appeler une « architecture de résilience circulatoire ».
Le paradoxe de l’opération « Epic Fury »
En frappant les capacités balistiques et le programme nucléaire iranien, Washington cherchait à résoudre l’un des foyers de tension les plus anciens du système international et à démontrer que la puissance prédominante, à l’échelle globale, pouvait encore imposer un ordre régional spécifique. Mais les conséquences circulatoires de l’opération ont, jusqu’ici, produit l’effet inverse : la fermeture d’Ormuz a transformé la punissabilité latente du détroit en instrument de rétorsion massive, déstabilisant des marchés bien au-delà du théâtre d’opérations.
Ce paradoxe révèle une tension structurelle : réduire un foyer de violence ne suffit pas si l’opération elle-même active d’autres vulnérabilités circulatoires. La non-punissabilité n’est donc pas seulement un objectif à atteindre en temps de paix ; elle doit être intégrée comme contrainte opérationnelle dans la planification des interventions militaires comme dans la conduite de la politique économique. Car toute stratégie économique ignorant la dimension circulatoire risque de déplacer la vulnérabilité plutôt que de la réduire.
Rien ne garantit, en outre, que les segments contrôlés par des acteurs provisoirement neutres ou amicaux le demeurent : comme l’a montré le retournement russe sur le gaz à partir de 2021, qui a ruiné en quelques mois la stratégie allemande du « changement par le commerce » (Wandel durch Handel), une crise peut suffire à les faire basculer vers l’hostilité ou, plus simplement, vers la poursuite exclusive de leurs propres intérêts (en l’occurrence géostratégiques, en Ukraine).
Résilience polycentrique : repenser l’architecture des flux
La nouvelle configuration du système international impose désormais aux États de se doter d’une architecture de non-punissabilité : en diversifiant les sources d’approvisionnement en énergie, en matières premières critiques, en composants technologiques ; en créant des redondances dans les chaînes logistiques de sorte qu’aucun point de strangulation unique ne puisse être instrumentalisé ; et en développant avec les grands opérateurs logistiques privés (armateurs, opérateurs portuaires, gestionnaires de plateformes) des partenariats de sécurisation des flux qui ne dépendent pas exclusivement des alliances entre États. Présents sur plusieurs chaînes circulatoires à la fois, ces opérateurs disposent de canaux logistiques de substitution considérablement renforcés depuis les ruptures de la pandémie de Covid-19. Lorsqu’un point de passage est bloqué, le flux bascule entre acteurs privés, avant même que la diplomatie et la géostratégie modifient le jeu en termes de puissance coercitive.
Le conflit iranien rend cette exigence particulièrement visible. Durant la guerre froide, les crises demeuraient davantage compartimentées : à la manière des cloisons étanches d’un paquebot, des disjoncteurs stratégiques limitaient leur propagation d’un théâtre d’opérations à l’autre. Cette relative étanchéité ne tenait pas seulement à la discipline des grandes puissances ; elle résultait aussi d’interdépendances moins profondes, moins concentrées et moins mondialisées.
La mondialisation des chaînes d’approvisionnement a rebranché les conflits « en série » plutôt qu’en dérivation : un choc en un point du réseau se propage désormais à l’ensemble du circuit. Restaurer des « disjoncteurs stratégiques » entre les crises ne relève donc pas seulement de la diplomatie ou de la puissance militaire. Cela passe aussi, et peut-être d’abord, par l’architecture des flux dont dépend la capacité même des démocraties à réagir.
Le conflit en cours en Iran est donc bien davantage qu’un épisode de plus dans la longue série de crises survenues depuis 1945. Il constitue le test grandeur nature d’une réalité qui engage l’avenir de la sécurité collective : l’asymétrie entre des acteurs déstabilisateurs (comme l’Iran), que leur position dans les réseaux protège des représailles, et des démocraties structurellement vulnérables à la coercition circulatoire, de par leurs dépendances d’approvisionnement. Apprendre à la gérer suppose d’anticiper, en amont de toute crise régionale, les dilemmes de flux qu’elle est susceptible d’activer – selon les six types que nous avons ici distingués.
Contenir l’enchaînement des conflits suppose de réduire cette punissabilité structurelle en construisant une architecture de résilience géoéconomique qui rende les démocraties moins vulnérables au chantage. C’est à cette condition que les flux cesseront d’être des armes qu’un acteur hostile finira tôt ou tard par retourner contre nous, et redeviendront ce qu’ils sont dans leur principe : des vecteurs de circulation, et non des instruments de coercition.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Détroit d’Ormuz : quand les flux mondialisés deviennent des armes contre les démocraties – https://theconversation.com/detroit-dormuz-quand-les-flux-mondialises-deviennent-des-armes-contre-les-democraties-283937
