Source: The Conversation – in French – By Alma-Pierre Bonnet, Senior Lecturer in British Studies, Université Jean Moulin Lyon 3
Andy Burnham, maire de l’immense agglomération du Grand Manchester, est en bonne position pour remplacer à court terme Keir Starmer au poste de premier ministre du Royaume-Uni. Dans un contexte marqué par la progression du parti d’extrême droite Reform UK, l’avenir du Parti travailliste, l’équilibre du système politique britannique et les relations avec l’Europe pourraient dépendre de l’issue de la lutte qui s’annonce au sommet du Labour.
Comme attendu, le très populaire maire travailliste du comté métropolitain du Grand Manchester (2,8 millions d’habitants), Andy Burnham, a remporté ce 18 juin l’élection législative partielle de la circonscription de Makerfield (située dans le Grand Manchester). Le voici donc député, condition sine qua non pour qu’il puisse prendre part à une élection interne au Labour afin de prendre la tête du parti et donc de remplacer au 10, Downing Street le premier ministre actuel, Keir Starmer.
Burnham, 56 ans, ne fait d’ailleurs plus mystère de cette ambition, qui était depuis un bon moment déjà un secret de Polichinelle. Son arrivée au pouvoir pourrait avoir des conséquences majeures pour son parti, pour son pays et même pour l’Europe en général. Tour d’horizon.
Le nécessaire renouvellement d’un parti à bout de souffle
Il y a deux ans seulement, le Parti travailliste remportait les élections législatives après un raz-de-marée électoral, ce que les Britanniques appellent a landslide victory. Certains experts ont toutefois rapidement qualifié cette victoire écrasante de « loveless » (sans amour), y voyant avant tout l’expression d’un rejet massif de 14 ans de règne conservateur, plutôt qu’une love story avec le chef travailliste Keir Starmer.
À vrai dire, même avant son accession à Downing Street, on reprochait déjà à Starmer un certain manque de charisme et de vision. Il voulait incarner le changement, tout en symbolisant la stabilité dont le pays a grandement besoin après le choc du Brexit.
Mais faute d’avoir su construire un véritable capital de sympathie auprès de l’opinion, et en raison de ses nombreux changements de position — plus d’une douzaine, notamment sur le remboursement des prêts étudiants, l’identité numérique et certaines prestations sociales —, ainsi que de son incapacité perçue à fixer un cap clair et à prendre des décisions fortes, il figure désormais parmi les premiers ministres les plus impopulaires de ces dernières années et est même la cible d’attaques internes virulentes.
La déroute récente aux élections locales de mai n’a rien arrangé, bien au contraire, puisque c’est aujourd’hui bien de sa succession dont il est question.
Mais remettre en cause la légitimité du chef — et a fortiori le remplacer en cours de mandat — n’est pas chose aisée au sein du parti travailliste. Contrairement au parti conservateur, où le nom de ceux qui souhaitent se séparer du chef reste secret, les challengers travaillistes doivent fournir au secrétaire général (proche du chef en place) la liste complète et nominative de leurs soutiens au Parlement (il faut au moins 20 % des députés, soit 81 aujourd’hui). Le chef, lui, n’a pas à suivre ces règles et peut se présenter directement à sa propre succession. C’est ensuite l’ensemble de l’organisation travailliste, des députés aux militants, qui votent par ordre de préférence — et à ce jeu-là, un nom ressort avec insistance.
The King of the North
Bien que certains avaient déjà fait part de leur volonté de défier Starmer, aucune élection n’était possible tant que le maire du Grand Manchester ne pouvait pas être candidat.
Andy Burnham est aujourd’hui la personnalité politique travailliste la plus populaire dans son parti ainsi qu’auprès du grand public. Il devait toutefois attendre de remporter une élection partielle, puisque seul un député peut prétendre diriger le parti. C’est maintenant chose faite.
Quid de la réaction de Keir Starmer ? Va-t-il laisser sa place sans coup férir ou se battre jusqu’au bout ? La tendance serait à l’annonce d’un retrait de Starmer, possiblement dès le lundi 22 juin, pour laisser la place à Burnham.
Contrairement à Starmer, Burnham peut se targuer d’une réputation flatteuse, notamment dans le Nord de l’Angleterre. À Manchester, il a encouragé la création de Bee Network, un réseau de transports publics entièrement intégré, ce qui a réduit les coûts et amélioré la connectivité de la ville.
S5a-0043/Flickr, CC BY-NC
Sous sa direction, le centre ville a aussi connu un essor économique phénoménal, grâce à de nombreux investissements, même si la périphérie n’en a pas toujours bénéficié. De plus, s’il a occupé des postes à responsabilité sous Gordon Brown (premier ministre de 2007 à 2010), voilà plus de neuf ans qu’il n’a pas foulé les bancs de Westminster en tant que député et il est donc difficilement associable aux difficultés récentes du Parti travailliste.
Malgré un bilan honorable en tant que maire, une popularité rare au Royaume-Uni, et une voie toute tracée vers Downing Street, ce n’est que le début du chemin (de croix ?) pour Burnham.
Proposer une nouvelle histoire aux Britanniques
Lors de la campagne de Makerfield, Burnham a été la cible de très dures attaques de la part des autres candidats : il lui était reproché d’utiliser l’élection comme un tremplin pour son propre intérêt et de ne guère se soucier des habitants de la circonscription. Ces arguments (opportunisme, ambitions personnelles et mépris de classe puisqu’il aurait instrumentalisé les espoirs des habitants d’une circonscription modeste et pauvre pour atteindre le pouvoir suprême) ont joué un rôle moteur dans le vote du Brexit et contribuent, aujourd’hui encore, au climat de défiance qui prévaut outre-Manche à l’égard d’une classe politique supposément déconnectée. Robert Keynion, le candidat de Reform UK, le parti de droite radicale dirigé par Nigel Farage, a ainsi asséné sur BBC Radio Manchester que même s’il perdait, il aurait au moins prouvé qu’il était « un gars issu de la classe ouvrière qui a fait un bras d’honneur à l’establishment ».
Le Brexit a rendu visible une polarisation sous-jacente et profonde de la société britannique tout en élargissant la fenêtre d’Overton concernant l’immigration, la question identitaire et le rejet du multiculturalisme en général, et permis l’expression d’une rhétorique populiste décomplexée. Les émeutes qui ont émaillé ces dernières années (2024, 2025 et encore la semaine dernière à Belfast) en sont l’expression la plus visible, tout comme la montée fulgurante de Reform UK. Même s’il devient premier ministre, Burnham devra faire face aux mêmes problèmes que Starmer. Alors, devra-t-il pour autant s’inspirer des recettes populistes, en privilégiant les émotions à la raison et les solutions de facilité à court terme à un débat profond sur la situation du pays ?
Stephen Coleman, de l’université de Leeds, suggère qu’il devra présenter une alternative au populisme de Reform UK, en proposant une conception plus directe et bienveillante de l’État tout en reconnaissant que ce dernier n’a pas répondu aux attentes du peuple. Pour ce faire, il faudra remplacer le langage technocratique des élites politiques pour établir un lien plus direct avec le peuple. Ce n’est que comme cela qu’il pourra proposer une nouvelle vision inclusive et positive du vivre ensemble britannique.
Un parti, voire un système politique, à la croisée des chemins ?
Les enjeux sont de taille, et pas seulement pour Burnham.
Sur le plan local, le parti a réussi à garder un bastion historique. À l’échelle nationale, il doit maintenant proposer une alternative crédible à Reform UK sous peine de disparaître, ou d’être relégué à une position mineure, comme le Parti conservateur (actuellement, les Tories disposent de 117 sièges à la Chambre des Communes, contre 403 pour les Travaillistes et seulement 8 pour Reform UK, lequel pourrait, selon les sondages, multiplier ce chiffre par 30 aux prochaines législatives).
À l’international enfin, le changement qui se profile au sein du Labour sera scruté avec attention. La direction future du pays, notamment concernant l’Europe, est en jeu dans la mesure où Reform UK est farouchement opposé à l’Union européenne, alors que Wes Streeting, candidat potentiel de la droite du Labour, souhaite retourner dans l’UE immédiatement (un Breturn en quelque sorte) et que Burnham (généralement classé à gauche de Starmer, lui-même au centre gauche du Labour) veut lui aussi se rapprocher de l’Europe, mais à plus long terme.
Burnham bénéficie de plusieurs éléments qui pourraient lui rendre la tâche moins ingrate. Premièrement, sa victoire écrasante renforce sa crédibilité et montre qu’il est légitime pour faire face à Reform UK. Ensuite, il y a la percée de Restore Britain, parti radical né d’une scission avec Reform UK dont il diminue l’impact et siphonne les voix en proposant une approche encore plus extrême (rémigration, référendum sur la peine capitale), avec le soutien d’Elon Musk. La situation est assez ironique dans la mesure où les partis successifs de Nigel Farage (UKIP, Brexit Party puis Reform UK) avaient eux aussi su grappiller des voix sur la droite du Parti conservateur, en traitant de sujets traditionnellement chers aux Tories (immigration, Europe) mais jugés toxiques par les dirigeants de ce parti durant la reconstruction des années 2005-2010 sous David Cameron.
De plus, la partielle de Makerfield a montré l’importance du vote tactique contre Reform UK, une sorte de « front républicain » à la britannique. Enfin, le timing est idéal, avec l’« anniversaire » du Brexit dont les conséquences désastreuses encouragent certains leaders politiques à militer pour un rapprochement avec l’Europe encore plus marqué.
Andy Burnham a donc un travail colossal à accomplir, notamment en termes de communication, afin de capitaliser sur son image de champion local et proposer un nouveau chapitre pour un pays à la croisée des chemins.
Alma-Pierre Bonnet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. « This is a final chance to change » : vers un tournant politique majeur au Royaume-Uni ? – https://theconversation.com/this-is-a-final-chance-to-change-vers-un-tournant-politique-majeur-au-royaume-uni-285723
