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Pluralisme et journalisme dans l’audiovisuel : la grande confusion

Pluralisme et journalisme dans l’audiovisuel : la grande confusion

Source: The Conversation – in French – By Patrick Eveno, Professeur émérite en histoire des médias, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne


L’ESSENTIEL

  • Après l’arrivée d’un chroniqueur de l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles sur France Inter, les salariés de Radio France se mettent en grève dimanche 13 et lundi 14 septembre.

  • La direction de la radio publique justifie son choix au nom de pluralisme. Mais cette approche du pluralisme, consistant à accumuler des chroniqueurs engagés politiquement, est-elle pertinente ?

  • En Belgique, une autre approche du pluralisme a été promue : les politiciens d’extrême droite peuvent s’exprimer dans les médias publics, mais jamais en direct, afin de permettre aux journalistes de contextualiser leurs propos.


L’arrivée sur France Inter de Charles Sapin, directeur adjoint de l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles, en tant qu’éditorialiste politique, a déclenché une levée de boucliers chez les salariés de Radio France. Tandis que les médias de droite parlent de « comédie ringarde des frondeurs du service public », Éric Zemmour dénonce « une agence de propagande de la gauche ». La ministre de la culture Catherine Pégard a mis en garde contre « la chasse aux sorcières ».

La Société des journalistes de France Inter rappelle que l’hebdomadaire a été condamné à plusieurs reprises pour injures racistes ou pour provocation à la haine, ce qui constitue pour elle une ligne rouge. Les membres de la rédaction ont constaté que, dans le même temps, le journaliste de Libération Thomas Legrand, était contraint de quitter l’antenne. « Le pluralisme ne peut servir de prétexte à la légitimation des discours de haine, condamnables ou condamnés, sur nos antennes », ont déclaré les salariés de la station lors d’une assemblée générale, qui a voté la grève pour les 13 et 14 septembre.

Céline Pigalle, la directrice de France Inter a répondu qu’il fallait regarder « la photo d’ensemble », « le rôle du service public » étant d’exprimer « le pluralisme » des opinions. Et que ce recrutement s’inscrit dans une volonté « d’organiser la conversation entre toutes les opinions ».

Dans une interview au Monde, la présidente de Radio France Sibyle Veil souligne « qu’il n’y a pas, en cette rentrée, de radio plus pluraliste que France Inter ». Elle justifie son choix par la présence d’autres journalistes aux idées présumées différentes : la journaliste du Figaro magazine Guyonne de Montjou, l’ancien directeur d’Alternatives économiques Christian Chavagneux, l’ancien directeur de Libération Dov Alfon, le secrétaire général de la Fondation Jean-Jaurès Gilles Finchelstein ou Camille Vigogne Le Coat du Nouvel Obs. Elle ajoute : « Nous souhaitons que toutes les sensibilités puissent s’exprimer sur nos antennes. »

Le nouveau casting de France Inter vient compléter la présence de polémistes d’extrême droite dans les médias du service public, après ceux du privé : France 2 embauche la catholique traditionnaliste et conservatrice Eugénie Bastié, star du Figaro et de Cnews. Au-delà, Sonia Mabrouk, venue des médias Bolloré, arrive sur BFM TV ce qui a crispé la rédaction de la chaîne, les syndicats de journalistes l’accusant « d’importer la ligne de CNews ».

La confusion entre journalisme et propagande

Dans cette affaire, la question du pluralisme est un leurre, déployé depuis longtemps par l’extrême droite. Ainsi, dans le dernier numéro (33, été 2012) de la revue Médias, dirigée par Robert Ménard et sa compagne Emmanuelle Duverger, figurait un pseudo sondage, réalisé via Twitter auprès de 105 journalistes (sur 40 000), qui proclamait fièrement que « 74 % des journalistes votent à gauche » (en réalité, les chiffres indiquaient 64 %, mais personne n’est à l’abri d’une erreur). Ce chiffre, présenté comme une vérité révélée, est repris depuis par tous les politiciens de droite et d’extrême droite.

Pourtant, depuis 2012, le paysage médiatique a profondément changé. Dans une étude publiée en 2024, « Médias, à droite toute ? » les chercheurs Nicolas Kaciaf et Enrique Klaus montraient la « montée en visibilité de l’extrême droite dans les médias dominants ». Les anciens de Valeurs actuelles (Alexis Brézet, Guillaume Roquette) ou d’autres médias très conservateurs (Vincent Trémolet de Villers, ancien du Spectacle du monde), ont été blanchis de leur passé extrémiste en passant au Figaro, et s’installent depuis dans les médias audiovisuels publics et privés.

La décision du Conseil d’État, rendue le 13 février 2024 donnant raison à l’ONG Reporters sans frontières, qui accusait la chaîne d’information CNews de manquer de pluralisme, a semé le trouble dans les médias audiovisuels. Elle a entraîné une délibération de l’Arcom (17 juillet 2024) qui élargit l’obligation de pluralisme au-delà du seul personnel politique à l’ensemble des intervenants et des sujets traités. Mais il n’est évidemment pas question des journalistes, car l’Arcom ainsi que tous les conseils de déontologie respectent la liberté éditoriale. Ce sont les intervenants non politiques, « les experts de plateaux », qui développent des commentaires, qui sont concernés, à la différence des journalistes qui parlent de faits.

Le pluralisme, ce n’est pas accueillir toutes les opinions de chroniqueurs, sinon il faudrait aussi recevoir des trotskistes, des royalistes et des bonapartistes, et pourquoi pas des trumpistes et des poutiniens. Le faux équilibre entre une journaliste du Nouvel Obs un jour et un journaliste de Valeurs actuelles un autre jour, résulte de la pression de l’extrême droite, confortée par la commission de Charles Alloncle.

Le pluralisme, c’est accepter que tous les partis représentés dans les assemblées puissent s’exprimer, mais le véritable journalisme d’information du public exige que l’on puisse contextualiser leurs propos, voire les contredire :

« Les faits sont sacrés, les commentaires sont libres. »

– Charles Prestwich Scott, fondateur du Manchester Guardian, 1929

Et ils peuvent être contredits.

Cette confusion entre pluralisme politique et journalisme d’information, qui ne propose pas d’opinions politiques, est la source du malentendu. Dans cette affaire, les éditorialistes et les chroniqueurs ont un statut intermédiaire et entretiennent cette confusion en envahissant les plateaux.

Les commentateurs peuvent bien avoir une carte de presse, ce n’est pas pour cela qu’ils font du journalisme. Sur ce sujet de la confusion entre journalisme et politique, il est intéressant de se pencher sur le cas belge.

En Belgique, le cordon sanitaire

Le « cordon sanitaire » à l’égard de l’extrême droite a été acté en Belgique après les élections du 24 novembre 1991, qui ont vu la percée du parti nationaliste et xénophobe le Vlaams Blok, devenu depuis le Vlaams Belang. Ce code de bonne conduite est un accord tacite entre partis démocratiques et médias pour exclure l’extrême droite de toute alliance politique ou de l’estrade des émissions en direct.

Le cordon politique engage les partis démocratiques à ne pas s’allier ni former de coalition avec les formations d’extrême droite (comme le Vlaams Belang) au niveau communal, régional ou fédéral.

Le cordon médiatique est spécifique à la Belgique francophone : il interdit aux médias audiovisuels publics et régionaux de donner la parole en direct à des représentants de l’extrême droite. Les interventions se font en différé afin de permettre aux journalistes de contextualiser et de contrer immédiatement les propos jugés contraires aux droits humains.

Plusieurs avis du Conseil de déontologie journalistique de Belgique francophone et du Conseil supérieur de l’audiovisuel belge ont estimé que cette pratique n’était pas contraire à la déontologie et au respect du pluralisme puisque toutes les tendances politiques avaient le droit de parole : les politiques d’extrême droite peuvent s’exprimer, mais en différé, et les médias peuvent refuser d’accepter à l’antenne des journalistes qui contreviennent aux règles démocratiques et prêchent la haine.

En Flandre, la percée du Vlaams Belang se maintient, mais il est cantonné dans l’opposition. En Wallonie, les partis populistes restent marginaux ; est-ce grâce au « cordon sanitaire » médiatique ou à l’absence de leader ? Nul ne le sait. Depuis quelques années, le « cordon sanitaire » médiatique est contesté par ceux qui estiment que les réseaux sociaux ont bouleversé la donne de la fabrique de l’opinion. Mais c’est un autre débat.

Tout ceci montre que les journalistes dignes de ce nom font de l’information et non de la propagande, de quelque bord qu’elle soit. C’est aussi le cas en France.

Accumuler des chroniqueurs sous prétexte de pluralisme politique est une erreur, une méprise ou un coup porté à l’audiovisuel public. En effet, les deux solutions qui se présentent maintenant sont néfastes : soit Charles Sapin est maintenu à l’antenne, ce qui signifie que France Inter était précédemment partiale et donne raison à Charles Alloncle ; soit Charles Sapin est retiré de l’antenne, ce qui donne raison à l’extrême droite qui considère que l’audiovisuel public est un repaire de gauchistes. Dans les deux options, en cas de victoire de l’extrême droite en 2027, cela ouvre la porte à la privatisation ou à la mainmise du pouvoir et à « l’assainissement » des rédactions, comme ce fut le cas dans la Hongrie d’Orban ou dans l’Amérique de Trump.

Patrick Eveno ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pluralisme et journalisme dans l’audiovisuel : la grande confusion – https://theconversation.com/pluralisme-et-journalisme-dans-laudiovisuel-la-grande-confusion-291350

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