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Élections législatives en Suède : un vote sur la normalisation de l’extrême droite ?

Élections législatives en Suède : un vote sur la normalisation de l’extrême droite ?

Source: The Conversation – in French – By Marius Perrin, Doctorant en politique comparée, Sciences Po


L’ESSENTIEL

  • Depuis 2022, les Démocrates de Suède (SD, classés à l’extrême droite) soutiennent le gouvernement de droite en place, exerçant une influence majeure sur la politique migratoire, pénale et climatique du gouvernement de coalition.

  • Le virage à droite n’a toutefois pas produit de dynamique électorale durable : les partis de la coalition actuelle sont devancés dans les sondages par ceux de la gauche et du centre.

  • Les élections du 13 septembre pourraient donc ouvrir une période d’incertitude politique, l’opposition étant elle-même profondément divisée.


Le 13 septembre, les Suédois éliront leur Parlement, le Riksdag, ainsi que leurs conseils municipaux et régionaux. Il y a quatre ans, les élections de 2022 avaient semblé marquer un tournant décisif vers la droite de la vie politique du pays. Le long isolement du principal parti d’extrême droite, les Démocrates de Suède, avait alors pris fin à la faveur d’une coopération sans précédent avec la droite traditionnelle : sans participer directement au gouvernement, les SD le soutenaient au sein d’une coalition formalisée.

Au cours des quatre années écoulées, la coalition est restée remarquablement stable et a mis en œuvre une grande partie de son programme. Les élections de 2026 permettront de déterminer si le virage à droite de ces quatre dernières années représente un réalignement politique durable ou si, malgré son impact sur les politiques publiques, il n’a pas permis de gagner un soutien durable des électeurs.

De l’isolement politique à la cheville ouvrière de la droite

Fondés en 1988 au cœur de l’extrême droite suédoise, les Démocrates de Suède (SD) ont longtemps occupé une position marginale, exclus par un cordon sanitaire de toute collaboration politique. Cette trajectoire s’est infléchie avec l’arrivée à leur tête de Jimmie Åkesson en 2005 et le lancement d’une stratégie de normalisation.

Les SD ont franchi le seuil des 4 % nécessaires pour entrer au Parlement en 2010 et ont par la suite progressé à chaque élection nationale, jusqu’en 2022 quand ils sont devenus le deuxième parti de Suède avec 20,5 % des suffrages (derrière le parti social-démocrate, 30,3 %), devançant de peu Les Modérés (Moderata samlingspartiet ou Moderaterna – libéral-conservateur, 19,1 %).

Le système électoral proportionnel rendant les majorités parlementaires dépendantes d’alliances inter-partisanes, la montée des SD a profondément déstabilisé l’équilibre entre les traditionnels blocs de gauche et de droite. L’absence de majorité stable pour chacun des blocs a conduit à la formation d’accords inter-blocs complexes imposant de lourdes concessions, comme l’accord de janvier 2019 (januariavtalet), particulièrement délicat pour le gouvernement social-démocrate au pouvoir de 2014 à 2022 en raison notamment des clauses sur la libéralisation du marché locatif imposées par ses partenaires libéraux.

En 2022, maintenir l’isolement des SD était ainsi devenu de plus en plus difficile pour une droite qui ne pouvait plus envisager de revenir au pouvoir sans leur soutien. À la suite des élections, le Modéré Ulf Kristersson a formé un gouvernement comprenant Modérés, Chrétiens-Démocrates (KD, 5,3 %) et Libéraux (L, 4,6 %), et s’appuyant sur les SD. Cette coalition a été formalisée à travers l’accord programmatique dit de Tidö (Tidöavtalet). Tout en restant en dehors du gouvernement, les SD ont acquis une influence considérable sur son programme et un accès direct à la chancellerie.

Résultats des élections législatives en Suède de 2002 à 2022.
Fourni par l’auteur

Le gouvernement de Tidö : une rupture majeure dans l’histoire politique suédoise

La caractéristique la plus frappante de l’expérience Tidö est peut-être sa stabilité. Malgré une majorité parlementaire extrêmement faible de seulement trois mandats en comptant ceux des SD (sur 349 sièges au total) et le regroupement de partis aux profondes divergences idéologiques, la coalition a survécu à l’intégralité de la mandature, ce qui a permis au gouvernement de mettre en œuvre une grande partie de son programme. En 2025, ce dernier a ainsi indiqué que les ministères préparaient davantage de propositions législatives pour examen que durant toute autre année depuis 2000.

L’immigration et la justice pénale ont occupé une place centrale dans cette activité législative, ce que de nombreuses voix du monde juridique et universitaire ont dénoncé comme une rupture (par exemple, dans Aftonbladet ou dans Dagens Nyheter). Face à l’inquiétude croissante suscitée par le crime organisé, le gouvernement a renforcé les pouvoirs de la police et durci les sanctions pénales, tout en restreignant considérablement l’immigration et les conditions d’obtention de permis de séjour.

On peut citer comme exemples de telles mesures la prime de « remigration » (återvandringsbidrag) incitant les personnes migrantes résidant légalement sur le territoire à quitter le pays en échange d’une compensation financière, ou encore l’abaissement de la majorité pénale à 14 ans.

Le gouvernement a également largement abandonné les ambitions climatiques du pays, ce qui a conduit à une hausse des émissions de gaz à effet de serre en 2024. Ces réformes reflètent certes l’influence grandissante des SD, mais aussi un glissement plus large, au sein de la droite suédoise, vers des positions autrefois associées principalement à l’extrême droite.

Cependant, ce changement de cap ne se limite pas aux partis de Tidö. Les sociaux-démocrates (Sveriges Socialdemokratiska Arbetareparti ou SAP), dirigés par Magdalena Andersson, ont largement soutenu l’approche du gouvernement en matière d’immigration et de justice pénale, votant en faveur de 65 % de ses propositions sur l’immigration. Cette position nettement plus stricte se reflète dans le programme du parti social-démocrate, refondé en 2025 et notamment inspiré du voisin danois, connu pour sa radicalité en matière de politique migratoire. Ces quatre dernières années ont donc révélé le consensus grandissant entre les trois principaux partis suédois autour de ces questions.

Un virage à droite impopulaire ?

Pourtant, ni la mise en œuvre d’une grande partie du programme, ni ce consensus politique émergent ne semblent trouver d’écho auprès des citoyens, les partis de Tidö se retrouvant devancés par l’opposition dans pratiquement tous les sondages depuis 2023.

Les Libéraux, dont les sièges au Parlement sont essentiels à la coalition actuelle, ont constamment enregistré des intentions de vote inférieures au seuil des 4 % et pourraient donc perdre leur représentation parlementaire pour la première fois depuis leur fondation en 1934. Les Modérés et les Démocrates de Suède enregistrent aussi des intentions de vote légèrement inférieures aux résultats de 2022.

La faiblesse des partis de l’alliance interroge sur le virage à droite amorcé en 2022. Est-il allé plus loin que ce que les électeurs suédois étaient prêts à accepter ? Kristersson s’est désormais engagé, en cas de victoire, à former un gouvernement qui, pour la première fois, inclura les SD. Pourtant, près d’un électeur sur cinq du Parti modéré reste opposé à l’entrée des SD au gouvernement.

Des résistances similaires semblent émerger face à la politique migratoire actuelle. Cela s’est manifesté lors de la controverse sur les « expulsions d’adolescents » (tonårsutvisningar), concernant des jeunes ayant grandi en Suède et menacés d’expulsion à leur majorité. Une vaste campagne d’opposition a suscité une attention considérable et a fini par amener le gouvernement – ainsi que les sociaux-démocrates, qui avaient initialement soutenu cette politique – à faire marche arrière.

La politique étrangère est en revanche pratiquement absente de cette campagne, alors que les trois plus grands partis se sont rangés derrière la proposition d’adhésion du pays à l’Otan lancée, dans un revirement historique, par les sociaux-démocrates en 2022.

Remporter l’élection pourrait s’avérer plus facile que de gouverner

Une défaite de la coalition ne déboucherait pas nécessairement sur une alternative gouvernementale claire.

Les quatre partis d’opposition, allant du centre à la gauche, sont restés unis dans leur rejet des SD sans pour autant s’accorder sur un programme ou un gouvernement commun. Le Parti du centre, l’un des plus libéraux en matière de politique économique, refuse de soutenir un gouvernement incluant le Parti de gauche (Vänsterpartiet), héritier du parti communiste, tandis que ce dernier a affirmé qu’il n’accepterait plus de soutenir un gouvernement sans y participer lui-même. En outre, le parti a été confronté à une série de polémiques impliquant des candidats accusés d’antisémitisme ou de soutien au terrorisme, entraînant l’exclusion de plusieurs d’entre eux.

Ces controverses récentes ont permis à la droite de présenter une potentielle coalition que dirigerait Magdalena Andersson comme radicale et instable. Le recul des sociaux-démocrates dans les sondages ces derniers jours semble confirmer les difficultés de la gauche – même si l’on observe des divisions de plus en plus flagrantes ces dernières semaines au sein de la droite elle-même.

Une symétrie frappante s’est ainsi installée dans la campagne. Le SAP et ses alliés qualifient la coalition sortante de « gouvernement SD », en insistant sur l’influence de l’extrême droite, tandis que les partis de Tidö cherchent, à l’inverse, à axer le scrutin sur l’influence que le Parti de gauche exercerait sur un éventuel gouvernement Andersson.

Il pourrait donc être très difficile de former un gouvernement cohérent après le 13 septembre, alors que la gauche n’a plus obtenu de majorité en Suède depuis 2006.

Parallèlement, le système traditionnel fondé sur deux blocs se fragmente aussi au niveau local. Depuis 2022, près de la moitié des 290 communes suédoises sont dirigées par des coalitions dépassant les clivages traditionnels, parfois dans le but d’écarter les SD. Toutefois, la politique locale est aussi devenue un terrain de normalisation pour le parti : les SD ont intégré des coalitions dans 39 communes à la suite du scrutin de 2022.

Les élections du 13 septembre ne détermineront donc pas seulement qui gouvernera la Suède ; elles permettront également de mesurer l’ampleur de la transformation du paysage politique national et d’évaluer la pérennité de cette mutation.

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Élections législatives en Suède : un vote sur la normalisation de l’extrême droite ? – https://theconversation.com/elections-legislatives-en-suede-un-vote-sur-la-normalisation-de-lextreme-droite-291067

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