Source: The Conversation – in French – By Loïc Berger, Chercheur CNRS, LEM (UMR 9221), IÉSEG School of Management
L’ESSENTIEL
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L’Union européenne vise une réduction d’au moins 55 % des émissions nettes de gaz à effet de serre d’ici à 2030 par rapport à 1990.
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Mais qui croit vraiment que la cible sera atteinte ? Ni les citoyens, ni les experts, ni même les responsables politiques qui l’ont inscrite dans la loi.
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Ce décalage en dit long et a des effets très concrets.
Aux yeux de la plupart des Européens, l’objectif climatique fixé pour 2030 dans la loi européenne sur le climat ne sera pas atteint : c’est le constat, sans détour, de notre enquête publiée dans la revue Environmental Research Letters et menée auprès de plus de 2 600 citoyens issus de 12 États membres et de 76 responsables politiques et scientifiques spécialistes du climat.
L’objectif n’a pourtant rien d’anecdotique : réduire les émissions nettes de gaz à effet de serre d’au moins 55 % d’ici à 2030 par rapport à 1990 est juridiquement contraignant, et se trouve au cœur du paquet « Ajustement à l’objectif 55 » (Fit-for-55) et de la loi européenne sur le climat. Sa faisabilité technique, économique et politique a été abondamment étudiée. Pourtant, un ingrédient reste dans l’ombre : ceux qui doivent soutenir, mettre en œuvre et vivre avec les conséquences de ces politiques y croient-ils vraiment ?
La question n’est pas anodine, car les croyances façonnent les comportements, le soutien aux politiques publiques et, à terme, leur pérennité.
Plutôt que de demander aux répondants s’ils étaient « d’accord » ou « pas d’accord », nous leur avons proposé d’estimer, sous forme de probabilités, l’ampleur de la baisse des émissions qu’ils anticipent pour 2030 : chacun répartissait 100 « chances » entre quatre scénarios, du plus sombre (aucun progrès au-delà du niveau de 2022) au plus ambitieux (la cible de 55 % atteinte ou dépassée).
Un répondant convaincu que rien ne bougera placera ainsi ses 100 chances sur le scénario le plus pessimiste ; un autre, plus incertain, les répartira entre plusieurs scénarios.
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Des progrès attendus
Premier enseignement : les trois groupes s’accordent sur l’essentiel. Tous anticipent une baisse substantielle des émissions d’ici à 2030, mais aucun ne s’attend à ce que la cible de 55 % soit pleinement atteinte. En moyenne, les citoyens anticipent une réduction de 43 %, les experts de 46 % et les décideurs de 50 %. Autrement dit, même les acteurs les plus optimistes voient l’Union manquer son objectif de cinq points de pourcentage.
Berger et coll., Environmental Research Letters, 2026, Fourni par l’auteur
Ces chiffres traduisent une crédibilité partielle : l’objectif n’est pas jugé fantaisiste, mais il n’est pas perçu comme pleinement atteignable. Vu sous l’angle du chemin qu’il reste à parcourir, l’écart est plus frappant encore. Les citoyens estiment que l’UE n’accomplira qu’environ 44 % de la distance qui la sépare encore du but de 55 %, contre 60 % selon les experts et 77 % selon les décideurs. Même les mieux informés doutent d’ailleurs d’un plein succès : les experts n’accordent que 14 % de chances à l’atteinte de la cible, les décideurs 29 %.
Mais la différence la plus nette entre les groupes ne tient pas tant au niveau attendu qu’au degré de certitude. Les citoyens ne sont pas seulement un peu plus prudents que les élites : ils sont aussi, et surtout, beaucoup plus incertains. Plus que les experts ou les décideurs, ils hésitent entre les scénarios possibles, répartissant largement leurs chances plutôt que de trancher.
Ce doute diffus est une information en soi. Il révèle une part importante des citoyens encore indécis, ni convaincus ni résignés.
Des élites mal informées sur l’opinion publique
Ces décalages posent une question cruciale : ceux qui conçoivent et défendent les politiques climatiques perçoivent-ils correctement ce que pense la population ? Nous avons donc demandé aux experts et aux décideurs d’estimer, à leur tour, les réponses des citoyens.
S’ils ressentent bien que le public est plus pessimiste qu’eux, ils sous-estiment systématiquement ce pessimisme. Ils imaginent que les citoyens anticipent en moyenne une baisse de 45 %, quand l’estimation observée est de 43 %. Surtout, ils sous-évaluent nettement la proportion de citoyens qui redoutent une quasi-absence de progrès (16 % contre 29 % en réalité).
Ce phénomène est bien connu des psychologues sous le nom de « biais égocentrique » : nous surestimons à quel point les autres partagent nos vues. Chez les élites climatiques, ce biais produit une image de l’opinion trop optimiste et trop confiante. Or, on ne répond pas efficacement à des inquiétudes dont on ne mesure pas l’ampleur.
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Entre les pays, des perceptions homogènes
On aurait pu s’attendre à de forts contrastes nationaux. Il n’en est rien. Les anticipations sont remarquablement homogènes d’un bout à l’autre de l’Union : partout, les citoyens attendent des progrès réels mais insuffisants, et partout l’incertitude est élevée. La France fait à peine exception, avec une confiance légèrement supérieure. Cette uniformité est frappante : sur la plupart des autres sujets climatiques, les pays européens sont pourtant loin de partager les mêmes vues.
Qu’est-ce qui rend alors un citoyen plus ou moins optimiste ? Étonnamment, ce ne sont pas les caractéristiques attendues – âge, revenu, genre, orientation politique – qui font la différence. Ce qui prédit l’optimisme, c’est bien plutôt la confiance envers le Parlement européen et la préoccupation pour le climat. L’incertitude, elle, est plus marquée chez les plus jeunes et chez les moins diplômés.
Ces croyances peuvent avoir des conséquences concrètes : plus un citoyen est optimiste quant à l’atteinte des objectifs, plus il soutient les politiques du paquet Fit-for-55. Scepticisme et retrait du soutien vont de pair.
Le poids des croyances
Ces résultats dépassent et complètent le simple sondage d’opinion. Les croyances sur l’avenir du climat ne portent pas sur des phénomènes naturels mais sur des décisions politiques, sur leur mise en œuvre et sur les réactions de la société. En ce sens, elles peuvent s’autoréaliser en partie. Un public convaincu qu’un objectif est hors d’atteinte est un public moins enclin à le soutenir, et un objectif moins soutenu devient effectivement plus difficile à tenir.
Le pessimisme des citoyens n’a rien d’irrationnel : il est même lucide. Selon l’Agence européenne pour l’environnement, les émissions nettes de l’UE ont déjà reculé d’environ 37 % en 2024 par rapport à 1990 (contre 32,5 % en 2022), et les projections à politiques inchangées ne dépassent pas 47 % en 2030, de quoi douter, à juste titre, d’un plein succès. Mais avec les mesures déjà planifiées, elles atteindraient 54 %, à un point de pourcentage de la cible : celle-ci reste donc à portée, pourvu que ces mesures soient effectivement mises en œuvre.
Le véritable enjeu est celui de la communication et de la confiance. Lorsque les responsables sous-estiment le scepticisme du public, ils manquent l’occasion de répondre à ses inquiétudes réelles sur la crédibilité et la faisabilité des politiques et risquent d’alimenter involontairement le doute. L’histoire récente, des gilets jaunes aux résistances contre certaines mesures écologiques, rappelle qu’une politique climatique perçue comme irréaliste ou injuste peut vite perdre son assise sociale.
Alors que l’Union se dote d’un nouvel objectif climatique pour 2040 et vise la neutralité carbone d’ici 2050, l’enseignement est clair. Citoyens, experts et décideurs partagent déjà l’essentiel : la conviction que l’Europe est sur la bonne trajectoire. Il est nécessaire de prendre leurs croyances au sérieux, et de les traiter comme des signaux à la fois de soutien et d’inquiétude. C’est l’une des conditions pour renforcer la crédibilité et la durabilité des engagements climatiques européens, et pour que l’ambition affichée se traduise par des réductions effectives des émissions.
Loïc Berger a bénéficié de financements de la part du programme de recherche et d’innovation Horizon Europe de l’Union européenne (convention n° 101056891 CAPABLE) et de l’Initiative d’Excellence de l’Université de Lille (projet R-CDP-24-006-DePERU).
Thibault Richard a bénéficié de financements de la part du programme de recherche et d’innovation Horizon Europe de l’Union européenne (convention n° 101056891 CAPABLE).
Thomas F. Epper a bénéficié de financements de la part du programme de recherche et d’innovation Horizon Europe de l’Union européenne (convention n° 101056891 CAPABLE) et de l’Initiative d’Excellence de l’Université de Lille (projet R-CDP-24-006-DePERU).
Uyanga Turmunkh a reçu des financements de la part du programme de recherche et d’innovation Horizon Europe de l’Union européenne (convention n° 101056891 CAPABLE) et de l’Agence Nationale de la Recherche (subvention ANR-21-CE03-0018, projet ENDURA).
– ref. Citoyens, experts et décideurs : qui croit encore aux objectifs climatiques de l’UE pour 2030 ? – https://theconversation.com/citoyens-experts-et-decideurs-qui-croit-encore-aux-objectifs-climatiques-de-lue-pour-2030-289517
