Source: The Conversation – in French – By Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University
Avec respectivement un peu plus de dix et neuf millions d’habitants, la Suède et le Québec sont d’une taille comparable et partagent un attachement important aux services publics et à la protection sociale. Les Suédois ont renouvelé leur Parlement le 13 septembre, tandis que les Québécois sont appelés aux urnes le 5 octobre.
Pourtant, derrière des préoccupations similaires comme le coût de la vie, la santé, l’immigration, le logement, l’environnement ou la sécurité apparaissent des cultures politiques sensiblement différentes.
En tant que chercheur en études culturelles francophones, je m’intéresse notamment aux discours politiques et à la manière dont ils font émerger certaines expressions qui finissent par caractériser une société à un moment donné.
Une campagne électorale constitue à cet égard un observatoire privilégié, car les partis ne cherchent pas seulement à proposer des mesures. Ils tentent aussi d’imposer des mots, des formules et des représentations capables de définir les problèmes d’une société et la manière dont celle-ci se raconte.
En Suède, un nouvel équilibre politique
En Suède, les élections ont mis fin à la majorité parlementaire sur laquelle s’appuyait le gouvernement d’Ulf Kristersson formé par les Modérés (Parti conservateur), les Chrétiens-démocrates et les Libéraux, et soutenu au Parlement par les Démocrates de Suède (extrême droite), sans que ces derniers participent directement au gouvernement.
Les quatre partis d’opposition disposent ensemble de 176 sièges contre 173 pour la droite sortante. Les Sociaux démocrates de Magdalena Andersson (centre gauche) doivent désormais réunir des soutiens suffisamment larges pour gouverner.
Au Québec, les sondages laissent prévoir un gouvernement minoritaire, où le parti élu devra forcément faire des alliances. Les cinq principales formations oscillent entre la gauche de Québec solidaire, représentée par Ruba Ghazal, le centre avec la Coalition avenir Québec de Christine Fréchette, le Parti québécois de Paul St-Pierre Plamondon, et le Parti libéral du Québec de Charles Milliard, et la droite, avec le Parti conservateur du Québec d’Éric Duhaime.
Deux manières de faire campagne
La différence apparaît d’abord dans le style des campagnes.
En Suède, la compétition demeure fortement structurée par les partis et par la logique des blocs parlementaires, si bien que la question de savoir quelles formations pourront gouverner ensemble accompagne constamment celle du parti qui arrivera en tête.
La personnalisation de la vie politique progresse néanmoins dans les deux systèmes. En Suède, elle se manifeste notamment par la mise en avant des prétendants au poste de premier ministre.
Au Québec, cette logique est plus prononcée. En effet, la campagne emprunte davantage aux codes nord-américains et s’organise largement autour des chefs, de leurs déplacements, de leurs annonces et des débats télévisés.
Cette différence de degré ne change pas la logique institutionnelle fondamentale : ni les Québécois ni les Suédois n’élisent directement leur premier ministre. Dans les deux cas, celui-ci émerge du jeu parlementaire.
Même parlementarisme, deux systèmes électoraux
En Suède, les 349 sièges du Riksdag sont répartis selon un système proportionnel qui permet au nombre de députés d’un parti de refléter assez fidèlement son poids électoral. Cette proportionnelle favorise la représentation de plusieurs formations et rend les négociations entre elles presque inévitables après le scrutin.
Le Québec offre presque l’image inversée puisque la province compte, pour l’élection de 2026, 127 circonscriptions dans lesquelles le candidat qui obtient le plus de voix remporte le siège, même lorsqu’il n’atteint pas la majorité absolue. Un parti peut ainsi recueillir une part importante des suffrages dans l’ensemble du Québec, mais obtenir relativement peu de députés lorsque ses électeurs sont répartis dans des circonscriptions où ses candidats terminent régulièrement en deuxième position.
Que peut encore promettre l’État social ?
Les deux campagnes se rapprochent davantage lorsqu’il est question de l’État-providence.
En Suède, les Sociaux démocrates ont replacé le système de santé, l’école et les soins aux personnes âgées au centre de leur campagne, tandis que les Modérés ne remettent pas en cause le principe d’une protection sociale développée, mais insistent davantage sur son efficacité et sur la fiscalité.
Le même débat apparaît au Québec sous une forme différente. Québec solidaire défend une intervention publique plus importante, tandis que le Parti conservateur souhaite réduire la place de l’État et accroître celle du secteur privé. Entre ces deux pôles, Christine Fréchette doit défendre huit années de gouvernement de la CAQ tout en imprimant sa marque après François Legault. Paul St-Pierre Plamondon conjugue défense du modèle social québécois et souveraineté, et Charles Milliard cherche à redéfinir l’offre du Parti libéral.
Immigration et identité
L’immigration fait apparaître une autre différence. En Suède, les Démocrates de Suède de Jimmie Åkesson (extrême droite) ont profondément transformé le débat depuis leur entrée au Riksdag en 2010 et leur influence a contribué au durcissement de la politique migratoire, y compris chez certains de leurs adversaires.
Le tournant est particulièrement visible depuis la crise migratoire de 2015, lorsque la Suède a reçu quelque 163 000 demandes d’asile en une seule année. Dix ans plus tard, le paysage est très différent : seulement 9 600 demandes ont été enregistrées en 2024, et les autorités en prévoyaient environ 7 000 pour 2025. Cette baisse accompagne un changement plus profond de doctrine. Après avoir longtemps mis l’accent sur l’accueil et l’accès aux droits, la politique suédoise insiste désormais davantage sur la réduction de l’immigration liée à l’asile et sur les exigences imposées aux nouveaux arrivants en matière d’intégration.
La langue occupe une place centrale dans ce changement. Le gouvernement Kristersson a renforcé les exigences entourant les cours de suédois pour immigrés (SFI) et défend une conception de l’intégration fondée sur la maîtrise du suédois, l’autonomie économique et la connaissance de la société. Depuis mars 2025, les nouveaux demandeurs d’asile doivent par ailleurs, sauf exception, résider dans un centre désigné par l’Agence des migrations pour bénéficier des allocations qui leur sont destinées.
Ces transformations interviennent dans une société dont la composition démographique a elle-même beaucoup changé. En 2025, 2,21 millions d’habitants étaient nés à l’étranger, soit un peu plus de 20 % de la population, contre environ un million en 2000. Si l’on adopte la définition plus large de « population d’origine étrangère » utilisée par l’agence statistique suédoise — personnes nées à l’étranger ou nées en Suède de deux parents nés à l’étranger — cette proportion atteignait 28 % de la population en 2025.
Au Québec, l’immigration s’inscrit dans l’histoire particulière d’une société francophone minoritaire en Amérique du Nord. Les enjeux linguistiques y occupent une place centrale : pour 2026, le gouvernement vise plus de 77 % de connaissance du français parmi les immigrants permanents admis et environ 45 000 admissions permanentes par année.
La question des capacités d’accueil a également pris de l’importance avec la forte croissance de l’immigration temporaire : au 1er janvier 2025, le Québec comptait près de 616 600 résidents non permanents. L’immigration touche aussi directement aux rapports avec Ottawa : en vertu de l’Accord Canada–Québec de 1991, Québec sélectionne notamment ses immigrants économiques, tandis que le gouvernement fédéral conserve la sélection dans certaines catégories, dont le regroupement familial.
À ce partage des compétences s’ajoute un clivage politique propre à l’histoire québécoise, entre souverainistes et fédéralistes : lors du référendum de 1995, le maintien dans le Canada ne l’avait emporté que par 50,58 % contre 49,42 % pour la souveraineté. Ce clivage continue de distinguer profondément le paysage politique québécois du cas suédois.
Il serait donc trompeur de rechercher un équivalent québécois exact pour chacun des partis suédois, puisque des préoccupations semblables sont absorbées par des systèmes politiques et des histoires nationales profondément différents.
Le Québec est-il un peu scandinave ?
Cette comparaison prend un relief particulier alors que le Canada cherche à approfondir ses relations avec l’Europe. Le 17 septembre, le premier ministre canadien Mark Carney s’est adressé au Parlement européen, à Strasbourg, en plaidant pour un rapprochement dans des domaines aussi différents que la défense, l’énergie, les minéraux critiques, l’intelligence artificielle et les services financiers. Son propos comportait également une dimension politique puisqu’il a présenté Canadiens et Européens comme des sociétés partageant des valeurs communes et disposant de systèmes compatibles.
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Les élections suédoise et québécoise permettent précisément de mettre cette proximité à l’épreuve. Le Québec reste profondément nord-américain par ses institutions, son mode de scrutin et la personnalisation de ses campagnes électorales. Il partage pourtant avec les sociétés scandinaves certains débats sur la place de l’État, le financement des services publics, la protection sociale ou encore l’équilibre entre prospérité économique et solidarité collective. Les réponses apportées ne sont pas nécessairement les mêmes, mais les questions posées se ressemblent suffisamment pour créer un terrain de dialogue.
Dans cette perspective, le modèle suédois pourrait constituer pour le Québec une porte d’entrée intéressante vers l’Europe. La Suède lui offre moins un modèle à reproduire qu’un point de comparaison : une petite société ouverte qui cherche, elle aussi, à conjuguer compétitivité, innovation et protection sociale face à des défis familiers, du vieillissement de la population au coût de la vie, en passant par l’intégration des immigrants.
Christophe Premat est directeur du Centre d’études canadiennes de l’Université de Stockholm et membre de l’Association internationale des études québécoises (AIEQ). Ses recherches actuelles portent sur les représentations de la nation canadienne dans la presse suédoise entre 1864 et 1931, et plus particulièrement sur la manière dont les journaux suédois ont rendu compte de la construction et de l’évolution du Canada au cours de cette période. Il a notamment publié « Les usages du ‘modèle canadien’ dans la presse francophone », International Journal of Canadian Studies / Revue internationale d’études canadiennes, no 61, 2023, p. 60-80, DOI : 10.3138/ijcs-2022-0008.
– ref. Élections en Suède et au Québec : des enjeux similaires, des approches différentes – https://theconversation.com/elections-en-suede-et-au-quebec-des-enjeux-similaires-des-approches-differentes-292437
