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Les 400 ans de la Marine nationale : un anniversaire amnésique ? Du Levant au Ponant, les origines oubliées de la flotte française

Les 400 ans de la Marine nationale : un anniversaire amnésique ? Du Levant au Ponant, les origines oubliées de la flotte française

Source: The Conversation – France in French (3) – By Kentigwern Jaouen, Doctorant au laboratoire TEMOS, Université Bretagne Sud (UBS)

Visite de Louis XV au Havre, en 1749. Descamps, via Wikimedia Commons


L’ESSENTIEL

  • La Marine nationale fête ses 400 ans en 2026.

  • Mais les bases de la Marine que nous connaissons n’ont-elles pas été posées avant la signature de l’édit de Saint-Germain par Richelieu en 1626 ?

  • Pour comprendre son histoire, il faut revenir sur la naissance, au XVIᵉ siècle, des marines du Levant et du Ponant.


En se fondant sur l’édit de Saint-Germain, signé en 1626 par le cardinal de Richelieu, l’année 2026 a été déclarée 400ᵉ anniversaire de la Marine française. Retenir cette date, n’est-ce pas faire l’impasse sur tout un pan de son histoire ?

Pour comprendre le concept même de Marine, il faut se pencher sur la naissance un siècle plus tôt des marines du Levant (la flotte circulant en Méditerranée) et du Ponant (vers la Manche et l’Atlantique). C’est ce qui permet d’éclairer le passage d’une force temporaire à une force d’État permanente en mer, répondant à des éléments plus complexes qu’un simple décret royal.

La Marine française, en tant qu’institution navale, apparaît ainsi dans les années 1520, lorsque s’institutionnalisent les marines du Ponant et du Levant, face aux défis du règne de François Ier (1515-1547). Ces enjeux, au cœur de mon projet de thèse et d’un dispositif de médiation scientifique interactif, « Les 5 sens ans de la Marine », restent méconnus.

Ils font directement écho aux débats de planification navale d’aujourd’hui – à savoir, comment construire, projeter, former, une marine dans un horizon profondément renouvelé, entre conflits de haute intensité, ouverture sur les océans et besoin de permanence ? L’omniprésence de l’urgence et la nécessité de préparer l’avenir sont des traits communs des années 1520 et 2020.

Un tournant sous le règne de François Iᵉʳ

Il faut attendre le XVIᵉ siècle pour voir le terme « Marine » devenir le nom de référence pour la force de l’État en mer. Sur la période médiévale, il reste flou, désignant les navires naviguant en mer, comme l’ensemble des espèces y vivant.

Les forces navales qui étaient armées jusqu’alors étaient appelées soit « flottes », (classis en latin), soit armées de mer au bas Moyen Âge, ou « navires du roi » pour les armements royaux. Ces termes désignaient des regroupements de navires armés en guerre de manière temporaire.

La bascule sémantique et institutionnelle se fait sous le règne de François Ier. Depuis les années 1490, le littoral français est regroupé sous l’autorité royale en deux façades, le Levant pour la Méditerranée et le Ponant pour la zone Manche-Atlantique. Ces deux espaces servent de base pour l’établissement de Marine, deux administrations « sœurs » distinctes, chargées des opérations navales dans leur façade respective et pouvant dépasser les limites des anciennes juridictions féodales.

Au-delà de la création d’une administration spécifique, pour la première fois appelée « Marine », on observe dans le dispositif naval français toutes les caractéristiques d’une force armée navale en devenir. Trois éléments peuvent être considérés comme constitutifs :

  • la permanence à l’année d’une force navale ;

  • l’existence de bases et de ports relais à même d’accueillir et d’entretenir la flotte ;

  • la création d’un corps de professionnels en charge des différents aspects de la force.

Il y a d’autres éléments de rupture, qui marquent le passage d’une force maritime temporaire à une véritable Marine : la planification stratégique, la recherche d’une force efficace et un engagement fort en mer, que l’on retrouve dans l’évolution des forces navales françaises sous les règnes de François Ier puis d’Henri II (1547-1559).

La constitution d’un corps professionnel

La création, en 1517, d’un port permanent au Havre (aujourd’hui en Seine-Maritime) dans le but d’ouvrir une base où la flotte pourrait être armée et entretenue est un premier jalon essentiel. Ce projet va être accompagné de l’établissement et du renforcement de ports sur l’ensemble du littoral.

Le port de Brest (Finistère) voit sa vocation militaire confirmée avec son usage comme port de rassemblement et d’embarquement et la construction de magasins consacrés aux armements de navires sur place. Nantes (aujourd’hui en Loire-Atlantique) sert à partir des années 1540 de port de base à une escadre de galères. Dans différents ports, des magasins sont loués ou achetés pour pouvoir ravitailler les flottes lors des conflits, comme solution d’appoint. En Méditerranée, c’est Marseille qui demeure le cœur de la Marine du Levant, mais Toulon (actuel département du Var) devient également un port d’armement secondaire doté de magasins.

Ce maillage portuaire permet de maintenir des escadres de navires en position, prêts à être armés. On trouve des galères, dans le Levant à Marseille et à Toulon, ainsi qu’une escadre à Nantes. Ces navires demeurent l’arme offensive en mer, grâce à leur maniabilité et à leurs avantages lors des abordages (pont dégagé et fort contingent embarqué). D’autres sont stationnés de manière épisodique à Brest, alors que les principaux navires du roi sont stationnés au Havre de manière permanente. Ils forment l’ossature des flottes françaises, même si celles-ci dépendent encore fortement des réquisitions de navires privés.

À ces navires de guerre sous la direction d’officiers royaux s’ajoute un corps de professionnels désormais attachés aux deux marines. Jacques Cartier et son successeur au Canada, Roberval, sont ainsi capitaines de la Marine du Ponant. On trouve des marins, officiers et experts de Marines. Des spécialistes étrangers (cartographes portugais, capitaines italiens) sont recrutés. On voit se mettre en place un corps d’officiers payé de manière trimestrielle par les trésoriers de la Marine et formant des gentilhommes sur un système de parrainage.

Un outil diplomatique

Ce nouvel appareil naval, ou plus exactement ces forces navales renouvelées, vont jouer un rôle essentiel dans la diplomatie française. Les voyages vers l’Amérique de Cartier et de Roberval s’inscrivent dans le projet politique de François Ier. Les navires vont opérer conjointement, de la Méditerranée jusqu’au nord de l’Écosse, et, en 1545, une vaste opération est menée contre l’Angleterre, qui, malgré l’échec tactique de la campagne, démontre une capacité de projection importante.

La gravure de Cowdray représente la bataille du Solent, au cours de laquelle la flotte française attaque les Anglais devant Portsmouth, les 18 et 19 juillet 1545.
James Basire, via Wikimédia

En parallèle, le roi et ses officiers cherchent à se doter d’outils efficaces, une véritable réflexion est menée tant sur la tactique et l’armement des flottes que sur les navires eux-mêmes. Un projet de navire de guerre « parfait » est mené au Havre avec la construction d’un navire de plusieurs centaines de tonneaux visant à répondre à tous les besoins, mais, trop lourd pour sortir du port, il n’est resté qu’un projet raté (La Grande Françoise).

Cependant d’autres constructions spécialisées, notamment de galions et de galères, vont s’enchaîner, accompagnées par une réflexion menée par les officiers de marine eux-mêmes, telle celle de Jean de Clamorgan qui écrivit un manuel de construction navale, malheureusement perdu.

Ainsi, les marines du Levant et du Ponant ont formé non seulement les premières marines de France, mais elles avaient en elles le germe de marine professionnelle. En perdure aujourd’hui encore une forme de bicéphalie, avec les « marines » de Brest et de Toulon.

Les guerres de Religion et le délitement de l’État au cours de la deuxième moitié du XVIᵉ siècle auront raison de cette dynamique, qui restait structurellement faible. Et il faut attendre Colbert pour que ces deux marines soient supplantées par une seule marine unifiée.

Kentigwern Jaouen ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les 400 ans de la Marine nationale : un anniversaire amnésique ? Du Levant au Ponant, les origines oubliées de la flotte française – https://theconversation.com/les-400-ans-de-la-marine-nationale-un-anniversaire-amnesique-du-levant-au-ponant-les-origines-oubliees-de-la-flotte-francaise-290800

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