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Le succès d’Angine de Poitrine annonce-t-il le retour du « rock prog » ?

Le succès d’Angine de Poitrine annonce-t-il le retour du « rock prog » ?

Source: The Conversation – in French – By Alexander Carpenter, Professor, Musicology, University of Alberta

Le groupe de « math rock » Angine de Poitrine est partout ces temps-ci : ce duo originaire du Saguenay, au Québec, a remporté deux prestigieux prix Polaris le 22 septembre dernier et s’est récemment produit au Tonight Show, aux États-Unis, ainsi que sur des scènes à l’étranger.


Le prix Polaris récompense les albums canadiens les plus marquants et est décerné par plus de 200 critiques et commissaires. Angine de Poitrine a remporté à la fois le prix de l’album et celui de la chanson. Ce dernier est décerné conjointement par Polaris et la Société canadienne des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique.

Le groupe a connu un succès viral au début de l’année 2026 et a donné des spectacles à guichets fermés partout dans le monde.

Une grande partie de l’attention que le duo a suscitée est due à sa présence scénique excentrique et au fait qu’il se présente comme un « projet artistique anonyme ». Le guitariste « Khn » et le batteur « Klek » portent des tenues à pois et d’énormes têtes en papier mâché, et se font passer pour des vedettes rock extraterrestres.

Mais la musique du groupe, caractérisée par des mélodies microtonales, des textures denses et minutieusement construites ainsi que des rythmes décalés et complexes, a aussi captivé de nombreux mélomanes.

Au moment où le duo dominait les médias sociaux et les festivals d’été, Rush, trio emblématique du rock progressif canadien, a effectué une tournée mondiale de retour épique et très médiatisée, qui souligne près de 50 ans de présence dans l’industrie musicale. Leur popularité est-elle le signe, aussi improbable que cela puisse paraître, que nous assistons à une renaissance du rock progressif ?




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L’émergence du « rock prog »

À la fin des années 1960, influencé notamment par l’évolution du rock psychédélique, le rock progressif (ou « prog ») a vu le jour en réaction à la pop commerciale et au rock inspiré du blues. Il emprunte à d’autres traditions musicales — la musique savante, le jazz, la musique non occidentale — et met l’accent sur la virtuosité technique, les morceaux longs, l’expérimentation, les textures quasi symphoniques et les formes issues de la musique savante.

La popularité du prog a chuté brutalement au milieu des années 1970, et le genre — avec ses excès légendaires, notamment les solos interminables, les paroles abstruses et la grandiloquence — a été éclipsé par l’avènement du punk.

Rush a joué un rôle clé dans l’essor du prog. Fondé à Toronto en 1968, le groupe, qui a lancé son premier album en 1974, a su marier un hard rock aux accents de blues, dans la veine de Led Zeppelin, The Who et Cream, à la palette plus riche proposée par les groupes britanniques pionniers du rock progressif.

Les aspects progressifs de la musique de Rush comprenaient des textures de guitare atmosphériques, des lignes de basse mélodiques virtuoses, des parties de batterie techniquement exigeantes et l’utilisation de mesures asymétriques (qui regroupent les temps par cinq ou par sept, par exemple, plutôt que par quatre).

Dans les années 1980, cette approche a cédé la place à une musique plus radiophonique, ce qui a donné lieu à une succession de succès de Rush qui ont dominé les palmarès tout au long de la décennie.

Angine dans le spectre du rock progressif

Alors que Rush est issu de cette ère du rock progressif « classique », Angine de Poitrine occupe une place différente sur ce spectre.

La musique du groupe est généralement qualifiée de math rock, un sous-genre du rock progressif apparu au début des années 1990. L’auteur Jeff Gomez en a retracé l’histoire dans son récent ouvrage Math Rock, en remontant jusqu’au free jazz, au rock progressif et au thrash métal.

Bien qu’il n’y ait pas de consensus sur la signification ou la valeur de l’étiquette « math rock », on peut dire sans trop se tromper qu’il s’agit principalement de musique rock instrumentale caractérisée par un jeu virtuose et extrêmement précis, ainsi que par une grande complexité rythmique et métrique.

Non seulement cette musique recourt à des mesures asymétriques et à des phrases de longueur variable — courantes dans le prog classique —, mais elle peut aussi être polymétrique, ses lignes musicales simultanées regroupant les temps de façons différentes.

Angine de Poitrine se produit au gala du prix Polaris le 22 septembre 2026.

Parties musicales superposées et en boucle

Dans le cas d’Angine de Poitrine, le guitariste du groupe joue d’un instrument à double manche dont l’un est une basse. Les parties de guitare et de basse sont jouées en temps réel et mises en boucle. Autrement dit, elles sont enregistrées numériquement au fur et à mesure que Khn les joue, puis se répètent en boucles continues.

Les boucles se superposent les unes aux autres ; elles sont de durées variables et leurs temps sont regroupés de façons différentes. Le côté « mathématique » de cette musique réside dans la façon dont les boucles évoluent de manière cyclique et finissent par s’aligner.

L’effet est kaléidoscopique : de multiples lignes mélodiques rivalisent pour attirer l’attention de l’oreille et se déphasent les unes par rapport aux autres, ce qui crée sans cesse de nouvelles relations.

Cela nécessite une chorégraphie élaborée. La pédale de boucle et une série de pédales de volume, qui font entrer et sortir les boucles du mixage, sont posées au sol et contrôlées par les pieds du guitariste. Le batteur maintient un rythme régulier sous les parties polymétriques de guitare et de basse, tantôt en tension avec elles, tantôt en parfaite synchronisation lorsque les boucles s’alignent, ce qui donne des rythmes résolument funk.

Le nouveau Rush ?

Angine de Poitrine est-il vraiment « le nouveau Rush », comme l’ont affirmé certains fans sur les médias sociaux ?

Peut-on comparer ces deux groupes et, si oui, que nous dit cette comparaison sur l’état actuel de la musique « progressive » ?

Pendant leur tournée, les membres de Rush ont fait l’éloge d’Angine de Poitrine, y voyant certaines affinités avec leur propre tradition esthétique.

La complexité de Rush et d’Angine de Poitrine séduit particulièrement les musiciens, qui mesurent la difficulté de composer ce genre de musique et de coordonner les parties sur scène.

Mais chez Rush, l’héritage progressif est désormais éclipsé par une forte dose de nostalgie et par une série de succès radiophoniques devenus des classiques du rock.

Angine de Poitrine est indéniablement impressionnant, et le groupe est assurément passionnant à écouter et à voir en spectacle, mais les costumes, le concept de « vedettes rock extraterrestres » et l’absence de chant pourraient laisser présager une carrière de courte durée.

La création de textures musicales complexes n’a plus rien de nouveau : la technologie des boucles existe depuis une trentaine d’années, et des groupes de math rock — comme le duo post-rock de San Francisco Giraffes ? Giraffes ! — produisent une musique tout aussi excentrique et axée sur les boucles depuis le début des années 2000.


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L’essor continu de la musique moins commerciale

Peut-être n’avons-nous donc pas assisté à une véritable renaissance du rock progressif en 2026. Mais d’une certaine manière, le prog n’a jamais vraiment disparu. Non seulement des groupes comme Rush ont perduré (pendant près de 50 ans, aux côtés d’autres « dinosaures » du prog toujours actifs comme Styx et Yes), mais le penchant du rock progressif pour une musique moins commerciale, à la composition plus élaborée et aux morceaux longs, a évolué.

On le retrouve encore dans la musique de groupes prog plus récents comme Dream Theater, Porcupine Tree, Big Big Train et Wobbler, mais aussi dans celle d’artistes plus grand public comme Radiohead, Tool et Primus.

Grâce aux médias sociaux et à la diffusion en continu, la radio commerciale ne dicte plus les formes de production musicale.

Le succès de groupes comme Angine de Poitrine montre au moins que la musique rock peut bousculer nos oreilles et qu’elle n’a pas besoin d’être simplifiée à outrance ou « tiktokisée » pour trouver un public nombreux et enthousiaste.

Alexander Carpenter ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le succès d’Angine de Poitrine annonce-t-il le retour du « rock prog » ? – https://theconversation.com/le-succes-dangine-de-poitrine-annonce-t-il-le-retour-du-rock-prog-292937

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